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En cette pluvieuse journée d’août, sa maison de pierre semble flotter sur le cap herbu. À gauche, le regard porte à travers la baie jusqu’à l’éperon gris de Forillon. À droite, quelques falaises camouflent le rocher Percé… C’est ici, au bout de la Gaspésie, que Luce Des Aulniers vient l’été retrouver la paix. Sans cesser pourtant de réfléchir à la violence de la mort. Anthropologue, elle fondait en 1980 le programme Études de la mort à l’Université du Québec à Montréal. Elle termine ces jours-ci, à titre d’éditrice, son dernier numéro de Frontières, une revue de vulgarisation scientifique sur la mort et le deuil. Son fils Antoine, 11 ans, joue chez des amis. Elle a tout son temps pour m’expliquer en quoi « les femmes ont avec la mort une sorte d’intimité clairvoyante, sans toujours pouvoir l’admettre. »

La Gazette des femmes : En 1994, Frontières a consacré tout un dossier sur le féminin et la mort. Vous y rappelez d’abord que les femmes sont là aux deux moments charnières de l’existence : à la naissance et à la mort. Elles sont porteuses mais aussi passeuses de vie?

Luce Des Aulniers : Le plus bel exemple reste celui des sages-femmes, à qui l’on confiait traditionnellement la toilette des personnes décédées. Dans la Grèce antique comme dans la Gaspésie rurale des années 60, on faisait appel aux femmes ménopausées, souvent sages-femmes. Pourquoi? Parce que le cadavre est paradoxal pour l’imaginaire. D’un côté, c’est encore l’être qu’on a connu. De l’autre, c’est un objet soumis à des lois biochimiques folles, que l’on perçoit comme polluant. Ce corps en décomposition perd son individualité et bouscule l’illusion de notre propre singularité. « Ce corps que je crois si unique », nous disons-nous, « ce n’est que… »

… de la viande?

Oui, pour la dimension physique. Mais le cadavre est aussi le siège de la spiritualité, soudain vulnérable, soumis à des forces extérieures malsaines. Quelqu’un de solide doit donc protéger et la personne vivante de la force du cadavre, et celle qui est morte des mauvais esprits qui voudraient s’en emparer. Ce seront les femmes ménopausées. Puisqu’elles sont stériles, la fécondité humaine n’est pas menacée par le pouvoir destructeur de la mort. Et puis leur biologie, dit-on, les rend proches de la nature, du corps et de ses humeurs.

Il y a donc toujours eu un fort lien symbolique entre femme, naissance et mort?

Naissance et mort sont les deux événements qui transcendent toute vie sociale, et pendant lesquels s’affrontent les puissances de vie et de mort. Et comme les femmes sont associées à ces deux moments si mystérieux, elles suscitent à la fois le respect, la crainte et même la haine. Rien d’étonnant à ce qu’on les ait souvent écartées du discours public sur la mort. D’ailleurs, j’ouvre une parenthèse : dans les premiers temps des soins palliatifs, il y a 25 ans, j’allais à des congrès en Europe, je faisais des stages au Royaume-Uni. Je voyais toutes les femmes qui travaillaient dur dans les unités de soins, mais qui donnait les grandes conférences? Surtout des hommes, et ça me révoltait.

Est-ce encore ça?

C’est devenu très complexe… Bien sûr, la mort a toujours été un lieu privilégié de contrôle social. Avant il y avait les curés, les notaires. L’ordre médical a pris le relais, en s’appuyant sur la volonté populaire pour une mort douce et feutrée. De sorte que le lit du mourant ou de la grande malade est investi de forces politiques, de rapports de pouvoir qui ne sont jamais dits, et de grandes ambivalences… On veut aider, bien sûr, mais on se bat inconsciemment pour l’emprise sur la conscience de celui ou celle qui se meurt. La bataille engage les proches comme les équipes médicales. Ça peut même ressembler à un camp de vacances, avec les moniteurs et monitrices : qui sera le plus populaire?

On a donc tort d’avoir médicalisé et professionnalisé la mort à outrance?

Je ne suis pas du tout contre la professionnalisation, en ce qui concerne le soutien et la compétence. Mais il y a un problème quand on s’imagine que seuls les professionnels détiennent la vérité, la signification de l’événement. Je connais des femmes qui vont à l’hôpital soigner leur mère mourante et qui n’osent même pas la toucher, parce que la machine technique et professionnelle fait écran. « Est-ce que je peux la toucher? », demandent-elles à l’infirmière, alors que leur mère est là, consciente, et pourrait bien dire : « Oui, touche-moi, tu es ma fille, même si ça peut me faire mal. » Il s’agit d’une médicalisation psychosociale. De l’extérieur, on a l’impression que ça facilite la mort de la personne souffrante et le deuil des proches, mais ce n’est pas toujours le cas. Au-delà des bonnes volontés, ça peut occulter le sens de la mort. Ça nous fait croire qu’une fois la douleur physique atténuée et les soins prodigués, notre rapport à la mort est correct. Alors qu’il y a des violences qui ont à s’exprimer. Voir quelqu’un mourir, voir un corps qui se déglingue, c’est extrêmement violent.

Vous semblez allergique à l’expression « mort douce ». C’est un mythe?

C’est l’expression d’une société qui ne voit pas la violence là où elle est. La mort est violente : elle entaille le groupe social ou la famille. Elle gifle l’ego et la toute-puissance de l’amour. Quand on aime profondément, on a tous et toutes la même fantaisie : « Je l’aime tellement qu’il ou elle ne mourra pas . » Quitte à invoquer le pouvoir médical : « Si je ne peux pas le ou la sauver par l’amour, les médecins le feront par la technique. »

On peut accepter la violence, la gravité de l’entaille sans vouloir que la personne mourante souffre. Pour la plupart des gens, mort douce veut dire agonie plus paisible.

C’est clair. Mais l’allégement de la souffrance physique ne suffit pas. Certaines douleurs durent parce que le corps crie autre chose : le manque, l’abandon, le sentiment d’être un numéro. Un des avatars de la technologie dévouée et soignante est de croire que tout va se régler par une technique. Une technique relationnelle reste une technique : avoir, par exemple, le même petit mot passe-partout pour tout le monde. À l’hôpital comme au salon funéraire, les proches n’ont pas ouvert le bec pour pleurer qu’on leur dit : « C’est normal… »

Revenons au rapport intime des femmes à la mort. En général, à quel moment de leur vie les femmes prennent-elles conscience de leur mortalité? Y a-t-il des expériences clés?

En excluant les circonstances particulières, être témoin d’un accident mortel, par exemple, ou perdre un parent dans l’enfance, je dirais que le moment clé, c’est la naissance de son premier enfant. On en parle très peu, mais c’est là qu’une femme « pige » la mort. Elle ne peut pas le dire : pour les équipes médicales, même pour les sages-femmes, ça porte malheur. Mais s’il y a un moment où une femme frôle la mort, c’est bien celui-là!

Pourquoi? Parce qu’elle se rend compte que donner la vie, c’est donner la mort en même temps?

Essentiellement pour trois raisons. C’est vrai, on crée un être qui va mourir. Ce qui pourtant, bien avant, tremble en soi, c’est le fait d’être en danger, soi-même et son enfant. Les deux peuvent très bien mourir, en dépit de tous les progrès techniques. Il y a des sociétés où beaucoup de femmes meurent encore en couches.

Ici, on se sent à l’abri de ça, non?

Oui… sociologiquement. Mais dans la mémoire collective, le souvenir reste. Les cris des femmes qui accouchent ne sont pas que des cris de douleur, ce sont des cris de terreur : « Je vais mourir! » Sentiment d’être sans recours, soumise à des forces qui te dépassent : c’est ça, la mort. Même dans les meilleures conditions, la puissance de la naissance te renvoie à la force de la mort. C’est d’abord ressenti sur le plan neuro-végétatif. Ensuite ça remonte sur le plan de la civilisation, de la pensée : « Je viens de lui donner la mort en même temps que la vie. » Et puis, troisième aspect plus symbolique, autre chose meurt au moment du premier enfant, au fil de ces mois où le corps change : « Je ne serai plus jamais seule et nonchalante parce que j’ai désormais la responsabilité d’un être… Autrement dit, je meurs en partie à mon passé. »

La responsabilité ne rend-elle pas les mères plus vulnérables à la peur de la mort? Peur de voir mourir son enfant, peur de mourir soi-même et de laisser l’enfant orphelin ou orpheline?

Plus conscientes de la fragilité de la vie, en tout cas. Donc plus vigilantes, intuitives quant aux dangers, à la limite surprotectrices. Et puis les enfants nous forcent à accueillir l’imprévu. La mort, c’est pareil, travaille à l’imprévu. Même en soins palliatifs, elle survient rarement quand et comme on l’a prévue! Mais autant cette conscience aiguisée nous apeure devant la mort de nos enfants, autant elle nous rend plus alertes devant les signes de vitalité. La capacité de jouir accompagne celle de souffrir.

La mort de sa propre mère n’est-elle pas un autre élément déclencheur?

Exactement. Et c’est ce que vivent plusieurs femmes de notre âge. Certaines, après la mort de leur mère, font penser à des veuves joyeuses… Parce que l’attachement à la mère est toujours ambivalent : « Viens-t’en, mais fous-moi patience! » Pour les « impatientées », la mort arrive parfois comme une délivrance… Pleine de culpabilité inconsciente, bien sûr. Et pour étancher cette culpabilité, plusieurs se font de plus en plus dévouées et soignantes.

Cela peut-il cacher un besoin de domination? Le pouvoir de rendre une personne mourante et une famille dépendantes de toi?

Tout à fait. Quand tu te présentes seulement comme affable, douce, ça te permet de canaliser ton agressivité, mais c’est très violent parce que ça ne laisse pas d’initiative aux autres. La même chose s’observe souvent des soignantes professionnelles. J’appelle ça le « salaire du sacrifice ». Dès qu’il y a sacrifice, il y a salaire. Plus l’engagement est total, plus il est suspect. C’est fréquemment le fait de femmes dont l’idéal a été bafoué, qui disent : « Moi je n’ai pas réussi telle ou telle chose, mais au moins, sur le plan relationnel, je sais comment y faire. » Mais ça ne se passe pas comme ça : ces aidantes s’épuisent, sans prendre de répit, sans y trouver de plaisir. Parfois, trois ans après, elles se retrouvent avec des cancers : le processus de psycho-somatisation est gigantesque. C’est un gaspillage humain faramineux. Mais je ne veux pas généraliser : la mort de la mère, entre autres, donne souvent lieu à des retrouvailles bouleversantes. Être à proximité de quelqu’un qui meurt, près d’une certaine vérité d’être, c’est extrêmement fécond.

Dans le numéro de Frontières sur le féminin et la mort, Micheline de Sève écrit : « Il me semble que les rôles se renversent […] Je ne puis lui donner la vie, mais voilà que je l’accompagne, l’écoutant, la dorlotant comme si c’était elle, l’enfant, et moi la mère. » Qu’une femme devienne la « mère » de sa mère mourante, c’est vrai?

Oui, et ça semble plus facile aux femmes qu’aux hommes. Plusieurs d’entre eux sont incapables de voir le corps de leur mère en déliquescence. Les femmes, même en trouvant cela intolérable, acceptent de toucher, tolèrent les odeurs… J’ai vu des scènes extraordinaires. Une mère avait d’abord résisté à ce que sa fille la voie nue et puis, quelques semaines avant de mourir, elle m’a dit : « Je suis devenue comme un petit bébé, c’est juste le corps qui est un petit bébé, mais c’est tellement bon. » Elle avait accepté d’être dépendante.

Mais dans sa tête de femme lucide, elle n’était pas frustrée?

Au départ, oui, parce qu’elle donnait du souci à sa fille. Elles s’en sont parlé, et ça leur a permis de passer par-dessus la résistance de la pudeur, et la peur d’être un fardeau. On parle beaucoup de la dignité des mourants et des mourantes, mais c’est un mot fourre-tout, comme « qualité de vie ». La dignité a peu à voir avec l’état, elle est dans le regard de l’autre. Si quelqu’un, dans une conception très « adulto-centrique », ne voit que le corps abîmé, le relâchement des sphincters et tout ça… eh bien, il ne faut pas s’étonner si les personnes qui se meurent veulent se faire euthanasier!

Ces femmes qui accompagnent leur mère, comment en sortent-elles?

Ça dépend du soutien qu’elles ont eu. Au moment de la crise, elles agissent pour le mieux, dans l’urgence et le besoin. Il leur faut du temps, après, pour que les choses se sédimentent, et que leur reviennent des éléments de conversation, de révélation. En général, les femmes ont plus de facilité à entrer dans la douleur que les hommes et, de ce fait, plus de facilité à en sortir. Beaucoup d’hommes ont peur de la souffrance et développent des carapaces pour la masquer, mais ces carapaces finissent par les tuer.

Parce que la carapace — le déni — est plus dangereuse que l’expression même violente de la douleur?

Tout à fait. En même temps, notre société refoule toutes les douleurs. Ou les codifie pour que les gens demeurent fonctionnels. Les psychologues des services funéraires, par exemple, disent aux gens endeuillés : « Après une phase de sept ou huit mois, ce sera passé… » Or, sans être une adepte du dolorisme, je sais qu’il faut passer à travers la douleur, et que notre façon de le faire détermine ce qu’on découvrira. Des choses magnifiques, peut-être, un dépassement, une autre conception du monde. C’est une aventure, si on le voit de cette façon. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas besoin de béquilles pour la traversée : des somnifères pour dormir, une aide thérapeutique, la compréhension et la solidarité des amis et des amies. Il y a une fausse fierté à penser qu’on va passer à travers toute seule, en cachant le maelström d’émotions parfois contradictoires qui nous envahit.

Cela sera-t-il plus dur pour les femmes de notre génération — en gros les 35-55 ans — d’accepter l’inévitable de la mort? Nous sommes plus autonomes que nos mères, habituées à « maîtriser » vie, carrière, amour, argent… Et voilà que, vu les compressions dans le domaine de la santé et le manque de soins palliatifs, nous aurons de plus en plus à soigner nos parents malades. Adieu l’autonomie!

Je pense que sociologiquement, comme cohorte d’âge, nous aurons plus de difficulté, oui. Femmes et hommes confondus, d’ailleurs, parce qu’en baby-boomers hyperindividualistes, nous avons souvent joué aux surhommes et surfemmes. Notre descente vers la mort ne se jouera pas dans la ouate. Ça peut avoir deux effets : il y aura, à mon sens, de plus en plus de suicides déguisés, de morts volontaires, chez les personnes mourantes et même chez les femmes qui commencent à être malades… plus de demandes euthanasiques en tout cas, et des réclamations plus fortes pour des soins palliatifs, c’est clair. Probablement une plus grande disparité entre les riches et les pauvres, face à la mort comme dans la vie; ça s’accentue à l’échelle de la planète. Mais en parallèle, cette génération va affiner sa quête de sens. À partir des nouvelles pratiques imposées, non choisies, peut-être y aura-t-il aussi, comme souvent en situation d’incurie et de manque, de grandes idées créatrices. Pas seulement pour réinventer les rites entourant la mort, mais pour ramener la mort au centre de la vie. o

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