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Portrait de l’une des rares maisons d’édition féministes, sinon la seule survivante, de la francophonie.

Les Éditions du remue-ménage se lançaient tout un défi en , en choisissant le créneau féministe. Voilà 25 ans que dure ce remue-ménage. Et comme chacune le sait, le ménage est toujours à recommencer, surtout lorsque l’on remue ciel et pères.

Les éditrices visaient le grand public. Leur premier livre, Môman travaille pas, a trop d’ouvrage, une pièce tragi-comique du Théâtre des cuisines énumérant l’obscur travail des femmes, allait avoir des suites plus intellectuelles, tout aussi marquantes que ce titre devenu proverbial. Dès l’année suivante paraissait le premier Agenda des femmes, dans lequel on ne se contente pas de quadriller l’accablant décompte des jours, mais où l’on distille la pensée féministe avec des textes des penseuses du mouvement. Ce carnet nous accompagne depuis, vivant, provocateur, bourré d’adresses et d’innombrables ressources, groupes de soutien ou d’étude, associations ou publications, regroupant ce que les annuaires dispersent. Agenda thématique de collection : beaucoup vont jusqu’à commander, quelques années plus tard, ceux qui manquent à leur bibliothèque.

Leur catalogue général comprend des ouvrages tant scientifiques (75 % de leur production est composée d’essais et d’études) que littéraires (ce dernier volet a pris beaucoup d’ampleur durant la dernière décennie). Le feuilleter et suivre chronologiquement cette suite de titres, c’est se rendre compte que la pensée féministe n’a connu de reflux que sous la vision déformée par le pessimisme de certaines ou une conspiration du silence de certains autres.

Évidemment, il y a les bons vendeurs, comme l’Agenda des femmes, qui sont tirés et vendus jusqu’à 5 000 exemplaires, et les grands succès, comme Le crash et le défi : survivre, de Johanne de Montigny, psychologue rescapée de l’écrasement d’un avion, qui s’est vendu à 17 000 exemplaires. En tête de liste des best-sellers, la biographie en quatre volumes de Simonne Monet-Chartrand, dont la publication s’est échelonnée entre et , Ma vie comme rivière, qui a atteint les 25 000 exemplaires. « Il est évident que la télésérie présentée à Radio-Canada — Chartrand et Simonne — a beaucoup contribué à la vente et aux rééditions successives, surtout des trois premiers volumes, dit l’éditrice Ginette Péloquin. La série s’est arrêtée là, l’actualité du quatrième volume étant trop brûlante et proche de la nôtre! Mais il est question qu’elle reprenne, ce qui relancera sûrement le tirage du dernier tome. »

« Nous essayons de découvrir de nouveaux talents, affirme sa consœur Rachel Bédard, même si nous avons publié des écrivaines très connues comme Louky Bersianik, Nicole Brossard, Louise Cotnoir, Louise Dupré, France Théoret. Notre Anthologie de la poésie des femmes au Québec, constituée par Nicole Brossard et Lisette Girouard, s’avère un livre de référence qui a sa place dans les universités. Mais à côté de cela, il est très excitant de découvrir la relève, comme Louise Cartier avec son premier roman, Du sel sur la peau ou Assar-Mary Santana, musicienne d’origine brésilienne, avec Boléro et son très drôle Récit de la saleté en attendant un bon bain, romans traduits du brésilien et de l’espagnol ».

« Ou comme Marie-Célie Agnant, s’empresse de glisser Ginette Péloquin, dont nous avons publié deux romans, La Dot de Sara et Le silence comme le sang, finaliste au Prix du Gouverneur général. Lorsque je suis allée en Haïti pour le lancement d’un de nos livres en créole, j’avais emporté le manuscrit de Le livre d’Emma, qui a vivement intéressé là-bas les Éditions Mémoire. Nous venons donc de publier en coédition ce livre magnifique. Née à Port-au-Prince, c’est au Québec que Marie-Célie Agnant s’est d’abord fait publier et connaître, grâce à nous. C’était un plaisir que de la faire découvrir à ses compatriotes »!

Décidément, ça bouge aux Éditions du remue-ménage! On publie des œuvres traduites de l’anglais, de l’espagnol ou du brésilien. On collabore avec des équipes des universités Laval et d’Ottawa, avec l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) de l’Université du Québec à Montréal. On coopère avec des maisons d’édition féministes canadiennes, qui ont traduit certaines de leurs publications, leur ouvrant ainsi le lectorat anglophone. On passe à la coédition, comme avec l’Intersyndicale des femmes et Le parloir, pour De l’une à l’autre, le fil de l’histoire : récits de vie des femmes syndiquées. On s’associe à des études telles que Pluralité et convergences, qui analyse la recherche féministe dans cinq régions de la francophonie. Tout récemment encore, on a joint un partenariat Acadie-Haïti avec un livre en créole, Ann nous fè plis jaden, explique au paysannat haïtien comment produire davantage avec ce que l’on a et mieux conserver les aliments.

Un des derniers-nés des Éditions du remue-ménage, Femmes et médias à travers le monde pour le changement social, présente les progrès accomplis six ans après la Quatrième conférence mondiale sur les femmes de l’ONU. Ce bilan trilingue démontre que quelles que soient les cultures examinées, la phallocratie triomphante fait la part congrue aux nouvelles sur la condition féminine et même aux femmes journalistes, souvent confinées à la lecture des manchettes ou dans des rôles aguicheurs. Ce constat, très clair dans le monde arabe, en Afrique, en Amérique latine, dans les Caraïbes, en Asie et dans le Pacifique, on peut aussi le dresser en Europe et en Amérique du Nord, en des proportions à peine moindres. Là où ce rapport passionne, c’est quand il montre comment, malgré la difficulté pour les femmes d’accéder aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC), ces dernières réussissent à innover — telle cette agence de presse féministe au Mexique —, pour faire entendre leurs voix dans la jungle médiatique.

Quant à la récente publication Le deuxième sexe : une relecture en trois temps, , elle amorce une réflexion critique sur ce livre majeur de Simone de Beauvoir. Sous la direction de Cécile Coderre et Marie-Blanche Tahon, le collectif met en lumière la contribution de ce texte fondateur aux débats féministes des dernières décennies, notamment en ce qui a trait à la maternité, la prostitution, le lesbianisme, l’exclusion et la différence. Autant d’ouvrages qui nous font découvrir une pensée féministe en évolution.

Regard dans le rétroviseur

La pleine effervescence du féminisme radical de la décennie 70 a créé un terrain propice pour qu’en naissent deux maisons d’édition féministes, La Pleine Lune et Remue-ménage. Seule cette dernière conserve aujourd’hui, sans compromis, sa vocation originelle. Pourtant, après les années intempestives, le mouvement des décennies 80 et 90 s’essouffle et s’éparpille. On parle alors de backlash. Contre vents patriarcaux et marées anti-féministes, les Éditions du remue-ménage maintiennent la barre. En suivant leur fanal, on peut dissiper l’impression que nous avions de flotter comme des débris d’un naufrage, pris dans le sillage du post-féminisme, devant le « silence des médias » de cette époque, la disparition de revues féministes comme La Vie en rose, la fermeture des librairies des femmes telle L’Essentielle, ou les commentaires répressifs et « banalisateurs » de l’après-Polytechnique.

« Oui, vers la fin des années , nous avons craint pour l’étiquette « féministe » de la quatrième de couverture », confient Rachel Bédard et Ginette Péloquin. « Nous nous demandions si nous devions adapter le discours. Il est vrai que nous aussi avons évolué au fil des ans, que nos intérêts se sont diversifiés, en suivant l’élargissement des études et des recherches féministes. Nous avons aussi craint la concentration des médias, comme le regroupement des librairies. Mais les médias rendent assez bien compte de nos parutions, et nos livres sont en bonne place dans toutes les librairies — notre tirage moyen va de 900 à 1 500 exemplaires. La distribution est bien assurée au Québec et même en Europe. »

Loin de sombrer dans une marée descendante, les Éditions du remue-ménage, organisme sans but lucratif subventionné par la SODEC, le Conseil des arts du Canada et Patrimoine Canada, puise à tous les océans du monde.« Nous nous internationalisons peu à peu, nous établissons des collaborations avec des groupes de femmes et des maisons d’édition dans le monde, ce qui est très stimulant, expliquent, en se coupant la parole dans leur enthousiasme, Ginette et Rachel. Par exemple, les éditrices étudient un projet avec l’Union d’action féminine des femmes arabes de Rabat, au Maroc, qui veulent s’alphabétiser en français. « Nous nous chargerions d’une première publication, en collaboration, mais nous pensons qu’il y a place pour que le regroupement puisse créer sa propre maison d’édition. Et nous l’aiderions », précise Ginette Péloquin. Voilà qui est pensé féministement, en cette ère de mondialisation!

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