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Du temps pour vivre

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Journaliste indépendante et auteure, elle a collaboré à de nombreux médias (et souvent à la Gazette des femmes) et a contribué à une quinzaine de documentaires québécois. Elle a remporté plusieurs prix pour son travail en journalisme ou en cinéma. Elle a été cofondatrice du magazine féministe La Vie en rose (1980-1987). Elle anime, depuis 25 ans, de nombreux débats publics, colloques, congrès sur des enjeux de société (éducation, santé, immigration, disparités sociales…). Elle est membre du conseil d’administration des Amis de Kaléidoscope, une revue publiée en partenariat avec l’INSPQ. Elle a écrit quelques ouvrages dont le dernier, Les Auberges du cœur, L’art de raccrocher les jeunes (Bayard Canada, 2012) sur les jeunes sans abri ou en difficulté (12-30 ans) à qui les Auberges du cœur tendent la main chaque année au Québec.

Philosophe de formation, administratrice publique au ministère de l’Emploi de France et auteure prolifique, Dominique Méda scrute depuis longtemps notre rapport avec le travail. Fin de la trentaine et mère d’une fillette de 5 ans, elle attend un deuxième enfant dans quelques semaines. « Inutile de vous dire que je suis assaillie par ce problème extrêmement concret de la conciliation des temps! » On la croit. Elle vient de signer le dernier d’un trio d’essais percutants sur le travail : Le temps des femmes : pour un nouveau partage des rôles (Flammarion, 2001). Propositions et voies de réflexions stimulantes. Un livre rigoureusement optimiste, comme son auteure.

Gazette des femmes : En plus du reste, vous avez écrit trois essais costauds en cinq ans, qui sous-entendent des recherches considérables. Votre propre rapport avec le temps doit être compliqué, non?

Dominique Méda : Un peu oui! Sur le plan professionnel, j’ai un métier qui me prend environ 45 heures par semaine et, à côté, une autre vie dans laquelle j’écris, essais et articles, toujours à titre personnel — parce que je suis tenue à un devoir de réserve pour mon travail au Ministère. Il m’arrive souvent d’écrire le soir après 10h et le week-end, en alternant les moments de présence auprès de ma fille et mon conjoint. On a beau dire que c’est la qualité qui compte, il faut un minimum de temps pour obtenir la qualité, non? Et le temps n’est pas extensible.

Alors chercher où se profilaient les pistes de solutions est devenu irrépressible. Mon cas n’est pas unique : celles qui travaillent beaucoup connaissent cette situation de tension. Depuis 30 ans, une véritable révolution a eu lieu dans la plupart des pays occidentaux : les femmes continuent à travailler à la naissance des enfants. De plus en plus diplômées, elles sont alignées sur des modèles de carrière masculins. La société ne s’est en aucune manière adaptée à cette situation radicalement nouvelle.

Qu’est-ce qu’on n’a pas fait socialement et qui urge?

La spécialisation des rôles n’a pas été revue, les modes de garde, les services aux familles, le rythme des institutions non plus. Les entreprises ne se sont jamais demandé si elles ne devaient pas revoir en profondeur l’organisation du travail pour permettre aux hommes et aux femmes de mener de front vie professionnelle, vie familiale, activités sociales. Les femmes continuent à prendre en charge l’essentiel des tâches domestiques et parentales, à restreindre l’investissement dans leur carrière quand arrivent les enfants, à avoir des salaires beaucoup moins élevés. Et elles l’acceptent de moins en moins…

Elles veulent au contraire partager avec les hommes les différentes responsabilités pour avoir, comme eux, les moyens de réaliser des projets professionnels, personnels, d’engagement politique ou social. Actuellement, les femmes additionnent les rôles et s’essoufflent. Et la société perd au change. Ça ne va plus du tout.

Vaste chantier! Que signifie le titre « Le temps des femmes » exactement?

Qu’il y a bien une manière propre aux femmes de ressentir les problèmes de temps, et cela renvoie à la fameuse spécialisation des rôles. Enquêtes et sondages montrent que les hommes se définissent encore principalement par leur travail pendant que les femmes se réfèrent immédiatement à plusieurs sphères d’ancrage : travail, enfants, amis, vie amoureuse. Or, elles ne supportent plus d’être les seules obligées à concilier les divers rôles et les différents temps. D’anticiper, de prévoir, de coordonner et, surtout, de se charger de l’essentiel des tâches. L’actuelle répartition des rôles est moins justifiable (si tant est qu’elle l’ait jamais été…), et, à mon sens, les hommes sentent qu’ils ne pourront plus longtemps continuer à se décharger sur les femmes. Le titre signifie aussi que « le temps des femmes » est peut-être (enfin!) venu. Qu’il est grand temps de prendre leurs revendications en considération pour changer notre société, son rapport avec le temps.

Les hommes sont-ils maintenant plus ouverts à ce nouveau rapport avec le temps?

Oui, on a vu de nombreux changements ces dernières années : les cadres masculins et les jeunes générations remettent de plus en plus en cause le modèle de l’investissement monomaniaque et exclusif dans le travail. Les hommes commencent à revendiquer un équilibre entre vie professionnelle et vie privée; les activités avec et pour les enfants deviennent, pour eux aussi, un élément de réussite, de bien-être. Le climat est donc propice.

Mais c’est un appel à la révolution que vous lancez!

Pourquoi pas? Il faut que la société se réorganise. De ce point de vue, j’ai fait mienne la philosophie des féministes suédoises : si nous voulons que le droit à l’emploi soit une réalité, alors il faut aussi totalement partager les soins aux enfants et les tâches domestiques. Car on aura beau prendre toutes les mesures qu’on veut — cœrcitives sur les salaires ou l’instauration de quotas aux postes de responsabilité —, si l’ensemble de la société, hommes et entreprises, ne revoit pas la manière dont les rôles sociaux sont répartis, c’est foutu. Quelqu’un devra assumer les quelque 50 heures par semaine de tâches à accomplir en dehors du travail. Tant que les femmes en feront les frais — par culpabilité souvent —, elles n’auront pas ce temps pour le mettre ailleurs. Elles continueront de frapper le plafond de verre qui tient notamment au fait qu’efficacité et avancement riment encore avec disponibilité totale. Et nous resterons tous perdants.

En parcourant votre livre, on comprend bien que ce sont moins les exemples à importer qui manquent qu’une volonté politique et sociale de créer de nouveaux rapports sociaux?

Si nous voulons faire émerger une société plus saine et plus équitable, mieux, une société qui choisit un modèle de développement qui fasse de la place à des activités absolument essentielles, non reconnues comme « rentables » actuellement, il n’y a pas 36 moyens! Nous devons restreindre la norme du temps de travail, la raccourcir pour permettre aux deux sexes de s’investir également ailleurs : dans les soins aux enfants, la vie sociale et politique, les loisirs, l’amitié, les services communautaires, toutes activités extrêmement importantes pour l’équilibre des individus et le bon développement de la société. Pour moi, l’implication des hommes dans la vie domestique et familiale et la réorganisation du travail dans les entreprises sont les clés de la réussite de tout cela.

Dans les faits, les responsables dans les gouvernements comme dans les entreprises préfèrent les discours aux grandes réformes, non?

Ils n’ont sans doute pas encore pris la mesure du désir de changement des femmes et de beaucoup d’hommes. Soyons plus claires et déterminées. On doit cesser de mettre de l’énergie sur nos bricolages individuels pour rapiécer les vieux modèles. Il y a nécessité et urgence de passer à une autre étape. Essayer de faire admettre à tous les partenaires sociaux, aux élus, aux entreprises, aux syndicats que si hommes et femmes travaillent, alors les tâches parentales, les activités de soins incombent aux deux sexes et que nous devons revoir les services aux citoyens en fonction de ces besoins.

Bref, il faut se mettre sérieusement à faire ensemble le travail qui incombait aux femmes il y a 30 ans?

Exactement. Certaines sociétés l’ont fait. La Suède s’est brusquement réorganisée autour d’une nouvelle philosophie dans les années 70: hommes et femmes étant égaux, les deux avaient droit à l’emploi et, donc, devaient partager les soins aux enfants. La société s’est radicalement adaptée à cette manière de voir : révision des grilles de salaire, imposition fiscale séparée, congés parentaux à 90 % du salaire brut, congés de naissance pour les pères, congés généreux en cas d’enfants malades. Résultat : les Suédois s’occupent aujourd’hui de 40 % de l’ensemble des charges domestiques et familiales, et les Suédoises ont le taux d’activité le plus élevé d’Europe. Leur participation dans les sphères du pouvoir est remarquable, le temps consacré à ces fonctions s’est aussi transformé. Les entreprises se sont organisées pour permettre aux deux sexes une véritable conciliation de l’investissement professionnel, parental et social.

Les exemples varient et se multiplient en Europe (votre livre regorge d’idées en place ou à l’essai). Il y a des avancées importantes aux Pays-Bas, qui a particulièrement stimulé votre réflexion…

En 20 ans, la politique de la « double émancipation » — accès au travail pour les femmes et réduction du temps de travail à 32 heures pour tous, au nom de la qualité de vie — a vraiment favorisé l’égalité pour les Néerlandaises. Cette double revendication a été reprise par les syndicats et les partis politiques. Enfin, il se trouve en Europe des exemples de réaménagement du temps qui font leurs preuves en Scandinavie, en Italie, en Allemagne.

Aussi, une nouvelle philosophie est en train de se mettre en place. On en voit les principes dans la résolution du Conseil européen de juin 2000 qui affirme : « La participation équilibrée des femmes et des hommes au marché du travail et à la vie familiale, qui est un avantage tant pour les hommes que pour les femmes, constitue un élément indispensable au développement de la société, de la maternité, de la paternité ainsi qu’aux droits des enfants. Ce sont des valeurs sociales éminentes qui doivent être sauvegardées par la société, par les États membres et par la Communauté européenne ». Le Conseil européen décrit même les moyens concrets d’y parvenir, notamment par les congés de paternité.

Les municipalités ont joué un rôle primordial en Italie pour réorganiser le temps des villes de manière plus harmonisée. C’est l’échelon local le plus près des citoyens au fond?

C’est la ville qui paraît la mieux adaptée à la résolution des problèmes d’articulation des temps, à condition que les entreprises soient totalement intégrées dans le processus et jouent le jeu. En Italie, ces expériences ont commencé autour de 1985, à l’initiative des politiciennes du Parti communiste italien, simples citoyennes et chercheuses en sociologie, géographie, urbanisme qui avaient accumulé des connaissances concrètes sur les difficultés rencontrées par les femmes dans la gestion des temps pluriels. Aujourd’hui, 170 villes italiennes ont des « agences de temps » qui veillent à harmoniser les services de garderies, de transport, les heures d’ouverture, etc. Aux « problèmes privés », pourrais-je dire, ces gens ont trouvé ensemble, au municipal, beaucoup de solutions collectives. Ces bureaux des temps sont en train d’être mis en place par la première adjointe au nouveau maire de Paris.

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