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Cinq jeunes répondent à cinq questions. Portrait éclair de leur perception du temps.

« J’étais enceinte de huit mois à l’ouverture de ma première entreprise. J’ai recommencé à travailler deux jours après mon premier accouchement et quatre jours après mon deuxième. […] J’adore me défoncer et réussir des miracles. Les contraintes me stimulent », raconte une jeune présidente d’une boîte branchée de publicité (dans le magazine Info Presse). Au contraire, des spécialistes en ressources humaines affirment que les membres de la génération X ne sacrifieront pas, comme leurs parents, leur vie personnelle à leur travail. Entre ces deux modèles, où vous situez-vous?

Michel : Elle est heavy (la publiciste)! Mais je connais beaucoup de gens comme elle. Moi-même j’ai pris deux semaines de vacances à la naissance d’Alexane et une seule à celle d’Éloïse. Le congé de paternité, ce n’était pas pour moi! Mon travail est trop important. Par contre, je veux aussi être présent pour mes enfants. C’est ma vie sociale qui a pris le bord… À chacun de faire ses choix. « Le plus dur, c’est d’être seul avec les enfants la fin de semaine. Le bon côté: cela m’a beaucoup rapproché de mes filles.

Nawel : Beaucoup de jeunes veulent une qualité de vie. Mais est-ce possible avec des emplois de plus en plus précaires? La compétition est vive; le travail et l’excellence sont très valorisés. Par contre, il faut poser ses limites. Par exemple, j’ai choisi de ne pas avoir de voiture. Je vais au bureau à pied; je me réserve cette marche quotidienne pour réfléchir et relaxer.

Nicolas : La clé du succès, ce n’est pas de travailler plus, mais mieux! Quand j’ai lancé mon entreprise il y a quatre ans, j’ai dû bûcher. Maintenant, j’ai le même horaire que mes employés : de 8h à 17h. Je ne travaille plus le soir ni la fin de semaine, et il m’arrive même de prendre un jour de congé. J’ai l’intime conviction que si je ne réussis pas à décrocher du travail, je n’arriverai à rien de bon au quotidien.

Julie R. : Le marché du travail est dichotomique. D’un côté, il y a les gens qui travaillent 50 heures par semaine, qui déjeunent dans la voiture et qui s’en pètent les bretelles; de l’autre, les sans-emploi. La génération X va-t-elle changer cela? Les hommes tendent encore beaucoup à se réaliser dans le travail. Et pour les filles qui tiennent à leur carrière, la conciliation travail-famille semble tellement difficile qu’elles renoncent à la maternité ou la repoussent. Moi, j’ai refusé récemment un poste important parce que je ne voulais pas que ma famille en paye le prix. Un choix déchirant.

Julie F. : J’ai entrepris mes études en technique policière six mois après la naissance de Maïté. Je n’ai pas assez savouré cette période, serré mon bébé, chanté de chansons… À l’époque, j’étais mère d’une famille monoparentale, étudiante, et je travaillais à temps partiel. Alors il me restait moins d’énergie pour conter de belles histoires le soir. Je ne regrette rien : je voulais un travail que j’aime et l’indépendance financière. J’ai réussi. Mais je ne pourrais plus en faire autant. Il faudrait trouver un moyen pour aider les mères au travail. C’est beau de se dévouer à sa profession, mais pas si on finit par faire un burn out ou un baby blues.

Selon Statistique Canada, plus de 22 % des Canadiens travaillent au-dessus de 40 heures par semaine; cette proportion augmente sans cesse depuis 1980. Épuisées par la double tâche, certaines jeunes mères rêvent même de quitter le marché du travail pour rentrer au foyer! Avez-vous l’impression de courir plus que vos parents?

Nawel : Moi, c’est sûr. Mais je vis dans un autre contexte qu’eux — ils ont connu une société méditerranéenne à l’économie socialiste. Ici cependant, les baby boomers courent certainement aussi vite que les jeunes : ce sont eux qui ont créé le culte de la performance.

Nicolas : Au contraire! Petit, je voyais mon père partir au bureau le samedi matin et le dimanche. Moi, je m’en tiens à mon 8h à 17h.

Julie R. : J’ai grandi dans une famille traditionnelle où il n’y avait qu’un agenda : celui du père. Aujourd’hui, je dois concilier mon horaire avec celui de mon chum, de nos enfants, de nos amis. Pour être une bonne mère, une bonne conjointe, une bonne copine, il faut être bonne en tabarnouche! Surtout que les horaires de travail atypiques compliquent les choses. Pendant la première année de vie de Noémie, je ne me trouvais presque jamais à la maison en même temps que mon conjoint. Une vraie course à relais.

Michel : Ma mère gère un dépanneur; mon père s’est acheté une terre pour occuper sa retraite. Alors mon goût du travail, il est de souche! Au bureau, je dîne sur le pouce pour plus d’efficacité. Ce que je trouve plus dur, c’est d’être seul avec les enfants la fin de semaine. Ma blonde travaille de nuit et elle est de service une fin de semaine sur deux. Le bon côté: cela m’a beaucoup rapproché de mes filles. Mais les nuits sont courtes. Heureusement, je n’ai pas besoin de beaucoup de sommeil.

Julie F. : Ma mère a élevé trois enfants tout en travaillant cinq jours semaine. Elle conciliait très bien ses tâches, mais rêvait quand même d’être femme au foyer! Moi, j’ai un enfant et je travaille l’équivalent de quatre jours. J’ai plus de temps pour faire des balades en vélo, pour m’entraîner. J’ai atteint un bel équilibre dans mes activités. Quand je pense à ma grand-mère avec ses 17 enfants : elle, elle courait!

Selon une étude de l’Université de Glasgow, en Écosse, ceux qui n’ont pas assez de 24 heures dans une journée pourraient souffrir d’une nouvelle maladie engendrée par la société moderne : la hurry sickness (« maladie de l’impatience »). « Nos sociétés qui se sont dites créatrices de vie sont en train de perdre la maîtrise du temps, de le réduire à zéro. Nous sommes des chronophages », dit aussi Riccardo Petrella, président du Groupe de Lisbonne. Nous piégeons-nous nous-mêmes en voulant tout faire rapidement?

Nawel : Oui! En voulant toujours gagner du temps, en fait, on le perd. Parce qu’on ne l’apprécie plus. Quand tu fais les choses trop rapidement, tu ne les goûtes pas. Le temps est comme une roue : plus il tourne vite, moins on le voit. « On vit tellement dans une logique de course qu’on a parfois peur de passer à côté du mouvement ».

Nicolas : Il est vrai qu’on a tendance à chronométrer nos activités. Dans mon cas, parlons de déformation professionnelle. Au travail, je veux être le plus productif possible afin de partir à 17 h l’esprit tranquille. Dans mes temps libres, même attitude. Tant mieux si je tonds ma pelouse en 40 minutes plutôt qu’en une heure. J’aurai gagné 20 minutes pour me coucher dans mon hamac! Cette façon de calculer devient ridicule parfois. Mais est-ce un piège? Le temps est tellement précieux…

Julie R. : Oui. On se définit de plus en plus par le travail : l’oisiveté est devenue un luxe un peu suspect. Qu’adviendra-t-il de cette course effrénée? J’ai déjà été coopérante au Burkina Faso. Au début, je trouvais que le travail n’avançait pas, je comptais les heures. Les Burkinabés étaient morts de rire. « Y’a pas de problème », qu’ils disaient. Moi, j’étais bleu marin! Il a fallu que je tombe malade, au bout d’un mois, pour adopter leur rythme de vie. Quand je suis revenue, moi aussi je disais : « Y’a pas de problème… ». C’est dur de prendre un beat plus lent. Mais il faut rester rebelle.

Michel : Je ne me sens pas piégé. Je prends le temps qu’il faut et je repousse les activités qui n’entrent pas dans mon horaire. Parfois, le gazon est long chez nous… mais je ne m’en fais pas. Je suis parfaitement capable de m’écraser devant la télé quand j’en ai l’occasion.

Julie F. : Vite, vite, le lavage, le ménage, les lunchs… La vie avec Maïté m’a appris à devenir rapide. Parfois, c’est un avantage, parfois cela nuit. Si tu cuisines en parlant au téléphone et en écoutant les nouvelles, tu risques d’oublier un ingrédient et que ton gâteau ne lève pas! Il faut apprendre à laisser tomber certaines choses. Je rêve d’une année sabbatique. Je ferais les repas, du bénévolat à l’école de ma fille, je décorerais. Il faut profiter de la vie; qui sait ce qui peut arriver demain? C’est un cliché, mais il est vrai!

Vous fondez une nouvelle entreprise dans une île déserte. Comment aménagez-vous le temps de travail de vos employés?

Nawel : J’écrirais un Éloge de la paresse! Mais puisqu’il faut travailler… j’instaurerais la semaine de quatre jours — pour le plaisir de prendre un petit-déjeuner au restaurant quand les autres sont au boulot. Et des horaires variables. J’aimerais commencer le travail plus tôt pour avoir une vraie pause au dîner. De 7h à 12h et de 15h à 18h : le paradis!

Nicolas : La meilleure structure? La semaine de quatre jours, de 8h à 17h, à horaire fixe, pour faciliter la gestion du personnel et l’interaction des employés. On fait partie d’un groupe, c’est motivant; on sait où et quand trouver la personne qu’il nous faut. Et la semaine de 32 heures permet de mieux aménager notre vie personnelle.

Julie R. : La semaine de quatre jours améliore beaucoup la qualité de vie. On a une journée pour les tâches domestiques, puis la fin de semaine pour se reposer. Je proposerais aussi des horaires variables pour faciliter la conciliation travail-famille. Le marché du travail actuel fait fi des responsabilités familiales, ce qui mine le moral.

Michel : Tout d’abord, j’avancerais l’heure : je veux du soleil le soir, quitte à me lever dans le noir! On travaillerait du lundi au samedi, sept heures par jour, une semaine sur deux, avec horaires variables si possible. Partager les postes permettrait à tout le monde de mettre l’épaule à la roue. Le dimanche, on n’offrirait que les services essentiels. Je fixerais l’âge de la retraite à 55 ans, mais ceux qui désireraient continuer à temps partiel le pourraient.

Julie F. : On se fait tous bronzer! Sérieusement… faut-il choisir le temps ou l’argent? C’est une question d’équilibre. Je propose la semaine de quatre jours, avec une bonne heure de dîner, un salaire décent et un mois de congé annuel (pour se motiver à retourner au travail). Et un service de garderie adapté au marché. Faire garder son enfant avec un horaire variable, ce n’est pas évident!

Pourquoi nous sentons-nous obligés de toujours remplir les cases vides de notre agenda? Avons-nous peur du vide?

Nawel : Moi, pas du tout. À part des dîners entre amis, je ne planifie jamais mes fins de semaine. Le samedi matin, je ne fous rien, je reste en pyjama, je sirote mon café en lisant le journal. J’aime lire, écouter de la musique. Alors le temps libre, je le cherche!

Nicolas : Je ne veux pas de temps mort dans mon travail, normal. Mais dans mes temps libres, c’est tout le contraire! J’aime l’imprévu. Je ne vais pas refuser l’invitation d’un ami parce qu’elle n’est pas inscrite à mon agenda. En vieillissant, je me rends compte combien je suis chanceux d’être entouré d’amis en dehors de mon travail. Il faut être disponible pour eux, sinon ils disparaissent.

Julie R. : Je suis tentée de dire oui. J’ai des amis qui sont incapables de rester seuls une heure dans leur appartement. Il y a comme une fuite… On vit tellement dans une logique de course qu’on a parfois peur de passer à côté du mouvement. L’an passé, je coordonnais le rassemblement national de la Marche des femmes tout en allaitant mon fils : une année folle. Je ne couchais même plus à la maison tellement j’étais débordée. Lorsque tout est revenu à la normale, j’ai eu peur de devenir mémère, de m’ankyloser! J’ai dû me réadapter. On ne peut pas toujours aller au maximum de ses forces.

Michel : C’est sûr que la routine s’installe pendant la semaine. Mais moi, je n’ai certainement pas peur du vide. Rien ne me fait plus horreur qu’une fin de semaine toute planifiée! Je reste actif : je m’occupe des filles, et il y a toujours des travaux autour de la maison. Mais je veux décider sur le moment de ce que je vais faire. J’appelle ça respirer.

Julie F. : Quand il y a des cases vides dans notre horaire, on se sent moins en demande. L’action est tellement valorisante. J’ai une collègue qui n’a pas une minute de libre : elle a toujours plein de choses à raconter sur sa vie sociale et les sports qu’elle pratique. Moi, je fais le souper, je joue avec ma fille… Même si je ne pourrais pas vivre comme elle, parfois je l’envie. Sa vie est une réussite sociale. Mais qu’est-ce que la réussite? Moi, j’ai établi mes priorités : ma famille, mon bien-être. Il faut apprendre à savourer le temps libre.

On devrait toujours se voir comme des gens qui vont mourir le lendemain. C’est ce temps qu’on croit avoir devant soi qui vous tue (Elsa Triolet, Luna-Park, Gallimard).

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