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Vous maltraitez et utilisez nos fils comme chair à canon! Le Comité des mères de soldats, l’organisation civile la plus puissante de Russie, prône la réforme d’une armée véreuse.

Moscou, place Loubianka. À proximité de l’ancien siège du KGB, renommé FSB depuis 1991, flotte un parfum de roman d’espionnage. Tout près, un édifice où trônait jadis la direction des komsomols (les Jeunesses communistes). S’il fut un regroupement durant l’ère soviétique voué à la promotion du régime, c’est bien celui-là! Ironie de l’Histoire, deux pièces exiguës sont maintenant occupées par un organisme qui nage courageusement à contre-courant des dogmes du Kremlin.

Devoir… et cruauté nationale

Dans un pays où le service militaire est toujours obligatoire, le Comité des mères de soldats, fondé en 1989, prône la réforme d’une armée véreuse. Les faits sont accablants. En Russie, 2 500 à 3 000 appelés meurent chaque année pendant leur service militaire en raison de mauvais traitements. Sans même qu’il y ait affrontement armé!

Les conditions d’entraînement sont cauchemardesques : travaux forcés, nourriture et temps de repos insuffisants, installations sanitaires déficientes ou inexistantes, campements non chauffés. Les garçons fraîchement débarqués constituent une cible de choix pour les soldats plus âgés, mieux rompus aux règles de la survie en milieu militaire. De nombreux arrivants, victimes de bizutages (initiations), sont humiliés, battus, parfois violés et torturés par leurs pairs.

Évidemment, les déserteurs sont légion et les tribunaux russes demeurent extrêmement sévères envers eux. La levée des charges criminelles qui pèsent sur certains fugitifs se présentant au Comité constitue l’une des grandes victoires de l’organisation. Environ 12 500 jeunes hommes ont pu bénéficier de cette procédure.

La tension est palpable au cœur du modeste quartier général du Comité, notamment lauréat du prix Nobel alternatif de Genève, en 1996. Dans le couloir et la cage d’escalier, une douzaine de personnes (des jeunes hommes, surtout, et quelques mères) noircissent des formulaires. En sourdine, le grondement des ventilateurs fatigués et la sonnerie incessante des téléphones. Ce jour-là à Moscou, il fait 38 degrés à l’ombre.

Valentina Melnikova, cofondatrice et principale porte-parole du Comité, me fait une place en tassant des chaises dans un coin. Du sol au plafond, des piles de livres de droit militaire, de chartes internationales des droits de la personne et d’énormes cartables qui rassemblent des milliers de lettres. Des S.O.S. envoyés par des jeunes conscrits et par des parents souhaitant obtenir de l’aide pour retracer leur fils, ou pour éviter que le cadet ne soit, lui aussi, pris dans la souricière du régime militaire. Chaque année, 15 000 à 20 000 personnes consultent le bureau central, à Moscou, et les quelque 300 comités régionaux.

Chasse à l’homme

Une véritable chasse à l’homme a lieu dans les rues de Moscou durant la « saison des appels », au printemps et à l’automne. Sous prétexte qu’ils ressemblent à des conscrits recherchés, la police interroge et kidnappe pratiquement les jeunes hommes pour leur faire subir un test médical. Une façon d’allonger la liste de ceux qui sont « aptes au combat ». Le jour même, on les achemine vers un site d’entraînement! C’est à peu de chose près l’aventure qu’ont vécue Ivan et Sergeï, des jumeaux de 18 ans. Mon interprète traduit les propos de ce dernier, encore sous le choc : « À 7 h du matin, un policier et un militaire sont arrivés à la maison et ont exigé que nous les suivions pour une formalité. » La journée durant, leurs parents ont tenté de les retracer pour ne les trouver qu’en soirée, parmi un groupe de jeunes sur le point d’être envoyés en région. Personne n’avait pris la peine de nourrir les recrues.

Un kidnapping illégal, puisque les jumeaux bénéficient d’un sursis jusqu’à la fin de leurs études universitaires. Pour le maintenir, les militaires menacent de réclamer aux parents une rançon de 1 000 dollars américains. Une forme de chantage qui n’est pas rare, quoique prohibée. Le jour de ma visite au Comité, les jumeaux, accompagnés de leur mère très soucieuse, déposaient une plainte pour abus. Un cas de plus pour le Comité des mères de soldats qui s’active à dénoncer toute dérogation aux lois militaires et civiles.

Mensonges et propagande

Depuis ses débuts, le Comité des mères de soldats revendique le droit à l’information. Malgré la fameuse glasnost (la « parole libérée », cette transparence mise de l’avant par Gorbatchev), impossible d’obtenir du Kremlin des chiffres véridiques sur le nombre de conscrits. « Secret d’État »!, clament les dirigeants. « On ne peut jamais se fier aux chiffres du gouvernement, surtout ceux des victimes de guerre », affirme Valentina Melnikova.

À en croire les dépêches officielles (en 1999), la guerre civile en Tchétchénie — que les autorités qualifient encore aujourd’hui d’« opérations antiterroristes »… — n’avait fait aucune victime du côté russe. Pour en avoir le cœur net, des déléguées du bureau moscovite et des comités régionaux se sont plusieurs fois rendues en marge des zones de combat. Les images de mères cherchant leur fils sur les champs de bataille, photo à la main, ont envahi durant un temps les médias européens.

Les visites dans les morgues et les hôpitaux leur ont permis de dénombrer plus de 70 morts par jour et au moins cinq fois plus de blessés. De leurs propres yeux, les Mères de soldats et quelques journalistes ont pu constater l’arrivée d’une morgue portative frigorifique pouvant contenir 400 corps. Selon les organismes internationaux, le nombre de victimes tchétchènes de la première guerre, qui a débuté en 1994, s’élève à 70 000 (des civils), et l’armée russe aurait perdu de 5 000 à 10 000 hommes. Et d’après l’agence internationale d’information Interfax, la guerre a fait augmenter de 60 % le taux de mortalité des hommes dans la vingtaine au cours de la dernière décennie!

« Vous utilisez nos fils comme chair à canon en les envoyant au front après quelques mois seulement de service. » Le Comité dénonce le fait que les victimes militaires de la guerre comptent surtout des novices de 18 à 27 ans. Version du ministère de la Défense : les recrues, qui ont effectué les six mois d’entraînement, sont parfaitement préparées, techniquement et psychologiquement, à se rendre sur le champ de bataille…

Véritables guerrières pacifistes, ces femmes ont enterré leurs morts, négocié avec les Tchétchènes la libération de prisonniers de guerre. Leur objectif : convaincre le gouvernement, tout comme la société russe, du droit au refus de porter une arme. Le Comité fait la promotion du principe du volontariat pour garnir les rangs de l’armée et la mise sur pied d’une voie alternative au service militaire pour les objecteurs de conscience. Car en théorie, le service civil est légal depuis 1993, mais en pratique, aucune structure ne permet son application. Les demandes sont « considérées », puis refusées en raison de l’absence d’emplois dans le secteur communautaire! Et pourtant, les besoins sociaux sont criants en Russie.

La situation des appelés s’est-elle améliorée depuis la récente parution d’un livre français (voir « Pour en savoir plus ») sur le Comité des mères de soldats? « Rien n’a changé, si ce n’est l’affluence dans nos bureaux, qui ne cesse d’augmenter. » Désabusée, Valentina Melnikova? Réaliste. « Nous essayons de collaborer avec les militaires, mais ils ne changent pas! S’il y a de l’espoir, c’est du côté du parquet militaire et de ses procureurs; ce sont les seuls qui reconnaissent vraiment les abus. J’espère qu’ils feront un jour pression pour des réformes au sein de l’armée.

« Idéalement, c’est l’appel militaire, l’enrôlement obligatoire qu’il faudrait supprimer. » C’est sans compter la corruption, presque devenue un « art de vivre » en Russie, et la propagande qui parvient encore à convaincre des gens que la guerre en Tchétchénie est utile. Et les soldats bien traités…

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