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Séduction chérie

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Formée en droit à Montréal et en sciences politiques à Paris, elle a travaillé plusieurs années à Radio-Canada. Journaliste indépendante, elle sillonne désormais la planète pour écrire des reportages destinés à la presse québécoise ainsi que pour donner des conférences. Elle s’intéresse à la politique internationale et à la condition des femmes dans le monde. Elle a publié deux ouvrages de fiction aux éditions Serpent à Plumes : Eaux et La Femme du peintre.

Mais qu’est-ce que cette chose palpable, mais difficile à cerner, sitôt que l’on débarque en France?

Bistrot de l’Écrivain, lendemain d’Halloween. À Nantes, où il ne pleut pas. Soleil radieux d’une sorte d’été qui traîne encore sur la place Graslin. La serveuse a la gouaille magnifique, port de tête souverain, poitrine bien en vue et élégamment mise en valeur. La voilà qui déclare, dans un grand rire sonore, à deux clients aussi beaux qu’elle: « À défaut de toucher la serveuse, ces Messieurs pourront toucher la citrouille ». Elle est fière de son effet. Le patron s’impatiente doucement. « Marina, cafés pour la 14 s’il vous plait »!

Nantes, au soir du même jour. Le Bambou d’or, resto vietnamien. Ils sont quatre à table, deux filles, deux garçons, dans la prime vingtaine. Les nems à la crevette arrivent. Sur un lit de batavia haut comme ça. « Quelle est la différence entre une poubelle, un clitoris et un samedi soir »?, demande l’une des nanas gentiment avinée, qui parle haut. « Pas de différence… Les hommes passent toujours à côté »! Éclat de rire général, eux, moi, les tables avoisinantes. Mais qu’est-ce que cette chose palpable, mais difficile à cerner, sitôt que l’on débarque en France? Inscrite dans l’air du temps? Et qui irait de soi, comme le sucre qu’ils tournent dans leur café avec élégance et nonchalance, comme un jeu bien appris?

Nantes, le lendemain. Il pleut enfin… sinon Nantes ne serait plus Nantes. Petite pluie grise. Quartier Graslin toujours. Une librairie affiche en vitrine La vie sexuelle de Catherine M., à côté de Putain et Le Slip. Avec, à l’entrée, une pile de Plateforme de Houellebecq, par qui le scandale et le génie seraient arrivés dans la faune littéraire hexagonale. Entrevue récente de l’écrivain dans Libération« Sa non-autonomie assumée fait du chien l’être le plus parfait de la création, avec quelques femmes très soumises ». Et un peu plus loin: « Y a pas que les chiens. Les femmes aussi, c’est gentil ».

Mais qu’est-ce qu’elle a, ma douce France, élue de mon cœur et de mes voyages? C’est quoi, ça? Sexisme à fleur de peau, à ras de terre? Qu’est-ce qu’ils ont tous, ces Ardisson (l’animateur de l’émission de grande écoute Tout le monde en parle) qui déversent leur logorrhée libidineuse à la télé, susurrant aux femmes leurs compliments à la gomme et distribuant, sûrs d’eux, impériaux, tantôt les fleurs, tantôt le pot? Un jour, c’est Nelly Arcand et son accent québécois « pas sexy ». L’autre jour, c’est une valeureuse question à un autre invité: « Préférez-vous que votre femme fasse l’amour avec vous en pensant à un autre ou avec un autre en pensant à vous »? Réponse non moins valeureuse, qui va à peu près comme ceci: « De toute façon, ma femme ne pense pas ». Et ça rempile à la radio, sur la musique du groupe de rappeurs Nique ta mère… Et presque tous les midis au Fou du roi, une émission populaire de France Inter. « Ils se congratulent, rigolent, échangent de bonnes grosses vannes de potaches pré-prostatiques. Et tout le monde trouve ça normal! », écrit Isabelle Alonso, présidente des Chiennes de garde.

« La sexualité imprègne toute la société française », explique l’historienne française Florence Montreynaud. « Cela fait partie de notre paysage familier. Ce sont les femmes étrangères, comme les Québécoises, qui m’ont aidée à prendre conscience de ça ». La sociologue québécoise Évelyne Tardy, qui vit en France, émet l’hypothèse que « dans une société somme toute conservatrice, ces allusions sexuelles ad libitum constituent peut-être une façon de jouir de l’interdit. Et puis les hommes français tiennent mordicus à leur réputation de tombeurs de femmes et de fabuleux amoureux qui a fait le tour du monde ».

Mais qu’est-ce qu’elle a, ma douce France? Obsession du sexe? Compulsion du désir? Tyrannie du beau, sur les plateaux de télé, sur les boulevards, les monuments? Aliénation? Un peu de chacun de ces ingrédients peut-être, mais dans un plat simplement appelé « séduction ». Ce maître mot qui régit « tout ce qui est vivant en France », lance Isabelle Alonso.

Après la séduction, le déluge. Florence Montreynaud: « Le désir de séduction en France est à la racine même de l’identité féminine. Dans aucun pays du Nord on n’habitue les filles à séduire leur père comme en France. Elles font l’apprentissage de la séduction sur leur papa. C’est presque un climat incestueux! Je demande aux pères: « Si vous dites à votre fille qu’elle est belle, dites-lui aussi qu’elle est intelligente et que vous êtes fier de ses bonnes notes scolaires »!

La journaliste française Yolaine de la Bigne vient de publier l’essai L’Homme désir, Enquête au pays des séducteurs (Éditions Anne Carrière, 2002). « Les femmes ici sont obsédées par l’idée de séduire; elles sont démesurément attentives aux regards portés sur elles. Du coup, elles ont tendance à voir les autres comme des concurrentes. Elles se font beaucoup de mal entre elles. Un coup de pouce? C’est un homme. Un coup dans le dos? C’est une femme ». « On se prépare comme une poule qu’on va mettre au four à aller appâter l’homme », raconte la bédéiste française Catherine Beaunez.

Cette dévotion au corps des femmes, cette vénération inscrite partout dans la publicité, à la radio, à la télé, dans les journaux, ces manières adoratrices, tout cela, à la fin, n’est-il pas receleur d’inégal? D’inégalité? Cette mise à distance extatique n’entraîne-t-elle pas, encore et toujours, l’enfermement des femmes dans des images? « J’ai parfois l’impression, affirme Maïr Verthuy, de l’Institut Simone de Beauvoir à Montréal, que les hommes français voient les femmes avant tout comme des objets d’amour, ce qui ne va pas, il me semble, sans s’accompagner d’un petit mépris ». On méprise bien ce que l’on adore. Florence Montreynaud: « C’est le complexe de la maman et la putain. Selon le cliché macho: « Toutes des putes, sauf ma mère ». Cela remonte aux premiers siècles de l’ère chrétienne. Le bien et le mal cœxistent en l’homme, mais sont séparés chez la femme. En d’autres termes, les femmes doivent choisir entre être maman ou putain ».

Cette séduction, il est vrai, avant de vous questionner, commence par vous séduire. Elle est plaisante, elle est charnelle, comme une gorgée de saumur-champigny bue avec une bouchée de saint-marcellin. Cela vous fait un velours quand vous débarquez de vos lointaines steppes où, c’est bien connu, les hommes ne regardent plus les femmes. Plus le moindre petit regard cupide porté sur elles. Cela vous fait comme une fleur quand vous atterrissez de votre désert neigeux où les rapports hommes-femmes sont tellement égaux, et la tolérance est telle, que « ça confine presque à l’indifférence »!, comme me disaient récemment des amis nantais.

Isabelle Alonso tient à préciser: « La séduction, ce n’est pas forcément négatif. Il existe une séduction abusive, comme le harcèlement des doctorantes dans les facs, mais il existe aussi une bonne séduction, celle qui met du piment dans les relations. Pour nous, filles du Sud, la froideur des hommes du Nord est insupportable. On ne se sent pas du tout désirées »! Et les hommes québécois alors? « Ah là, je vais vous flatter. Je les trouve délicieux. Ils ont un côté chaud, séducteur, et en même temps, ils sont très respectueux. Le meilleur des deux mondes »! Micheline Dumont jette un pavé dans la mare: « Les Françaises continuent de défendre la séduction. Elles ne voient pas la longue litanie de compromis qu’elles doivent faire en son nom ».

Retour à Nantes, place Graslin. Même petite pluie grise. Tout se passe comme s’il subsistait en France un véritable fossé entre les avancées des femmes sur la scène collective, avancées remarquables et entamées depuis longtemps, et leur condition dans le domaine privé, entre amis, amants, collègues, sous les diktats de la séduction. Une « inéquivalence », une inadéquation qui transpireraient dans les romans, la publicité, les médias et les conversations, dans toutes ces sphères du privé où les sociologues français Alain Bihr et Roland Pfefferkorn ont vu « l’épicentre de la domination masculine ». « En France, avance Maïr Verthuy, la distance entre la rhétorique et la réalité me semble assez frappante ». Isabelle Alonso: « Ici, tout de suite ça dérape sur l’intime. « Mais qu’est-ce qu’elle a, celle-là? Mal baisée ou quoi »? Les hommes français ont un énorme contrôle sur la parole, qui leur appartient encore ».

Pays où, bien sûr, les hommes et les femmes ont un égal droit d’accès aux établissements commerciaux et à ceux de restauration, pays qui n’a pas connu le sectarisme des « Dow tablette » et des tavernes. Mais où, encore aujourd’hui, les hommes sont seuls à ingurgiter un express « vite fait », debout, accoudés au zinc, dans la fumée bleue de leurs apartés. « Je pourrais le faire aussi, mais je n’ose pas », me disent mes copines pourtant délurées. « Le café français est un domaine masculin, même si des clientes y sont aussi attablées, commente Florence Montreynaud. Les femmes y sont dévisagées, intimidées: elles savent que ce n’est pas leur place. L’élite française a une tradition de mixité, pas le peuple ». « Mais il faut oser, allons »!, s’exclame Isabelle Alonso.

Alors osons. Au café, comme ailleurs.

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