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Elle se maria, eut de nombreux enfants et fut heureuse jusqu’à la fin des temps. Nul doute que Jean-Paul II terminerait ainsi un conte, même moderne. Patrick Snyder, professeur de théologie à l’Université de Sherbrooke, rappelle à quel point le pape actuel a voulu circonscrire le rôle des femmes. En dehors de la maternité, point de salut!

« Contrairement à ses prédécesseurs, le pape a développé tout un discours sur « l’être féminin », en réaction aux revendications du mouvement féministe », affirme Patrick Snyder, spécialiste de la pensée de Jean-Paul II, particulièrement de sa conception de la femme. « Il a puisé dans les textes anciens pour définir la femme une fois pour toutes: son essence et sa vocation maternelles ». Être femme, c’est être mère. Au nom de ce déterminisme biologique, la haute hiérarchie de l’Église condamne tout ce qui peut détourner les femmes de leur fonction première: ordination et autres rôles sociaux accaparants, contraception, avortement, homosexualité.

Cette vision a peu d’impact sur le quotidien de la majorité des catholiques d’ici, capables d’exercer leur jugement critique à l’égard des mots d’ordre du Vatican, reconnaît le théologien de 38 ans. Cependant, certaines religieuses et laïques qui assument des charges pastorales dans les paroisses du Québec demeurent à la merci de tout changement de garde au diocèse. « De plus en plus, observe-t-il, Rome nomme des fondamentalistes aux postes d’autorité, ce qui pourrait entraîner un recul pour les femmes de la base ».

Il y a plus: en tant qu’État, le Vatican défend sa vision des femmes au sein d’instances internationales, telle l’Organisation des nations unies (ONU). La conception restrictive que véhicule l’Église a aussi des conséquences à l’échelle de la politique internationale. Par exemple, le Vatican a pesé de tout son poids pour restreindre la portée de la déclaration de Pékin, lors de la Conférence des Nations unies sur les femmes tenue en 1995, rappelle Patrick Snyder. Grâce à une alliance entre l’État du Vatican et certains pays fondamentalistes, le préambule du texte final mentionne que les énoncés subséquents sont soumis aux particularismes religieux des différentes régions. Adieu la possibilité d’invoquer la déclaration de Pékin pour réclamer l’avortement légal en Irlande ou en Indonésie!

Devant cette situation, plusieurs organisations féministes demandent que soit limité le poids politique de ce minuscule État ou, à défaut, que les groupes de femmes obtiennent un statut équivalent, ce qui leur permettrait de faire contrepoids dans les instances internationales. De quoi rappeler à Jean-Paul II que les « mères » savent aussi se rebeller!

Dignité et vocation

Sur quoi se base le pape pour définir ainsi le rôle du deuxième sexe? Patrick Snyder a étudié les écrits du pontife et montre sur quels fondements théologiques et anthropologiques Jean-Paul II a construit sa pensée. Sa définition, tout empreinte des images fortes d’Ève et de Marie, se fonde sur les textes bibliques et sur l’interprétation qu’en ont donnée saint Augustin (IVe siècle), saint Thomas d’Aquin (XIIIe siècle) et même le philosophe Kant (XVIIIe siècle.) Il ne s’agit plus, dès lors, de vérité révélée, mais d’une construction parmi tant d’autres.

La réflexion papale se retrouve dans les quelque 3 000 pages de son Anthropologie du corps, livrées au fil de ses audiences du mercredi, entre 1979 et 1985. Le théologien de Sherbrooke a étudié à fond ce document en vue de la rédaction de sa thèse de doctorat*. En ressortent deux éléments, défendus avec acharnement par le pape depuis 24 ans: la dignité et la vocation.

Dans ses discours rassembleurs, comme ceux prononcés à Toronto en juillet dernier, il met l’accent sur la dignité, qui est la même pour tous, hommes et femmes, riches et pauvres. L’appel à défendre cette dignité en s’engageant pour la paix comporte cependant des règles implicites. « Quand Jean-Paul II a invité les jeunes à l’ordination, il ne s’adressait pas aux femmes »!

Quant à la vocation, celle des femmes ne peut s’étendre au-delà des limites de la maternité — au sens spirituel et social, aussi bien que biologique. « Le pape ne reconnaît donc pas à chaque femme la possibilité de se définir en fonction de son expérience spirituelle et de la société changeante dans laquelle elle vit, puisqu’il la définit une fois pour toutes ».

Une conclusion d’autant plus choquante que, dans ses écrits précédant son règne pontifical, Karol Wojtyla avait donné un sens bien différent au mot « personne ». « Il proposait un être en devenir, apte à se poser de nouvelles questions, susceptible d’avoir des aspirations différentes au fil de son existence ». Une conception qu’on ne retrouve intacte que lorsque Jean-Paul II parle de l’homme. La femme, elle, hérite d’une définition figée, qui convient à toutes, depuis la Création et jusqu’à la fin des Temps.

Dommage car, aux dires du professeur, « les écrits de Karol Wojtyla sur la personne sont d’une beauté exceptionnelle. Il présente un concept novateur où la personne n’est plus captive de son individualité, mais vue en relation avec celles qui l’entourent. Elle est à la fois être biologique, social et spirituel ». Une vision qui a d’ailleurs donné envie à Patrick Snyder d’explorer les relations hommes-femmes d’un point de vue théologique. « Je considère que la spiritualité joue un grand rôle dans les rapports entre les hommes et les femmes, et pas nécessairement au sein de l’Église ». Selon lui, l’expérience spirituelle est un lieu de dialogue important entre les deux sexes. Les hommes d’Église entendront-ils son message?

Nous étions toutes sorcières

Le théologien Patrick Snyder n’en est pas à sa première incursion dans le champ « femmes et religion ». Dès 1993, il consacrait sa thèse de maîtrise* à la chasse aux sorcières. « Je me suis demandé quelle part revenait à l’Église dans le développement des arguments des inquisiteurs ecclésiastiques et laïques ». Sa réponse: 100 %!

Entre le XIIIe et le XVIe siècle, la hiérarchie catholique a mis au point et colporté les grands principes qui ont conduit au bûcher 60 000 personnes, dont une majorité de femmes. Pendant cette longue période médiévale, les malheurs qui n’ont cessé de s’abattre sur l’Europe (catastrophes naturelles, peste, famines, guerres…) ont été attribués au diable. « Et les intermédiaires du diable sur Terre, clairement identifiées par les théologiens et les prédicateurs, c’étaient les femmes », conclut M. Snyder. Dans des écrits comme le Marteau des sorcières, rédigé au XVe siècle par les inquisiteurs Henry Institoris et Jacques Sprenger, les femmes sont décrites comme moralement faibles, attirées par la luxure, tentatrices et, donc, alliées naturelles du démon. Ce traité de démonologie puise abondamment dans les textes sacrés pour appuyer ses dires.

Patrick Snyder fait remarquer que toutes les femmes étaient visées par l’Inquisition, et non seulement les plus insoumises. Il malmène ainsi le mythe de la sorcière qui s’oppose au pouvoir institutionnel. « Celles qui ont été brûlées ne revendiquaient rien, elles étaient simplement des boucs émissaires ». Le professeur de théologie évoque la « pastorale de peur » de cette époque où régnait la superstition. Il conclut d’ailleurs sa thèse sur ces mots: « Faire mémoire de ces femmes, c’est demeurer en éveil devant la crainte de nouvelles formes d’inquisition, c’est dénoncer les discours fondamentalistes qui se présentent comme des vérités immuables […] »

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