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Carnet de voyage de Françoise David au pays des baobabs mythiques de Saint-Exupéry. Une féministe occidentale à la rencontre d’un peuple partagé entre tradition et modernité.

Sanankoroba, à 30 kilomètres de Bamako, la capitale du Mali. . Le soleil n’a pas encore transformé notre salle en four. Les boubous, magnifiques et très colorés, égaient l’assistance d’une soixantaine de femmes et d’hommes des villages de la région. Plusieurs mères tiennent contre elles leur bébé endormi. Certaines sont visiblement fatiguées. Nous sommes en plein mois du Ramadan, les familles jeûnent du lever au coucher du soleil, et les femmes se lèvent vers 3h du matin pour préparer le déjeuner pour toute la famille!

Je suis au Mali pour trois semaines, à l’invitation de SUCO , pour analyser des projets de développement local sous l’angle des besoins des femmes. Une expérience exceptionnelle.

Je découvre ce pays pauvre et magnifique, fertile au sud, désertique au nord. Entre Sahara, savanes et grands fleuves. Pays des baobabs mythiques de Saint-Exupéry. Un État immense — le deuxième d’Afrique de l’Ouest — musulman à 90 %, classé au 153e rang mondial des pays les plus pauvres, sur un total de 162.

Anisogoma! (bonjour). Mama Koulibaly, secrétaire du centre de femmes de Sanankoroba, prend la parole. « Avant, les femmes étaient dans l’obscurité. Personne ne leur demandait leur avis, ni dans la famille ni au village. Mais depuis que le Benkadi (association villageoise de Sanankoroba) propose des projets de développement communautaire, leur vie a changé. Nous avons maintenant un moulin pour moudre le mil, un cercle d’emprunt et un centre de femmes. Nous produisons du savon, que nous vendons au marché, et nous gardons les profits. Les petites filles vont davantage à l’école et les mères réclament des sages-femmes diplômées au dispensaire local. Nous commençons à connaître nos droits et à les défendre ».

D’autres femmes prennent la parole, ce qui, en soi, est un exploit! Il faut savoir qu’au Mali, les hommes s’expriment avant les femmes, les anciens avant les jeunes. Elles parleront de leur nouvelle boutique villageoise, d’un centre d’alphabétisation en construction, de la rénovation d’un centre de santé. Elles font maintenant partie des associations villageoises, participent aux comités de gestion et contrôlent leurs projets. Tout un changement! Mais une question de Moussa Konaté, leader communautaire très respecté, suscite intérêt et controverse: « Tout cela est bien mais, la nuit, y a-t-il encore des violences contre les femmes »?

Silence… Et puis plusieurs décident de parler. Elles disent que le phénomène a beaucoup diminué, qu’hommes et femmes se parlent davantage, que les voisins interviennent si le ton monte. Une femme, appuyée par plusieurs autres, affirme que la violence est moindre parce que désormais les repas sont apportés sans retard aux champs. Voici l’explication: depuis que les hommes ont des bœufs et des attelages, grâce à l’aide canadienne, les femmes ne sont plus obligées de les aider aux champs. Par ailleurs, les moulins leur permettent de broyer le mil en un rien de temps, ce qui les aide à remplir plus rapidement leurs tâches ménagères. Elles apportent donc les repas sans retard, vers l’heure du midi, aux maris… qui ne les battent donc plus (!).

Je serais au Québec, j’hésiterais entre un rire nerveux et une sainte colère! Mais je suis au Mali et ma job est de comprendre en me méfiant de jugements trop rapides. D’autant que le débat continue à la suite d’une question que je pose avec un grand sourire: « Je vois bien qu’il y a des tâches dévolues aux hommes et aux femmes. Mais serait-il possible d’imaginer qu’un jour, un homme se fasse à manger ou aille chercher lui-même de l’eau pour se laver »?

Fou rire général. Les jeunes femmes applaudissent, d’autres, plus âgées, protestent. Certains hommes se disent prêts à « aider leur femme » — cela vous rappelle-t-il quelque chose? —, d’autres croient que, ce faisant, elles vont finir par ne plus vouloir rien faire!

Mama rétorque que l’entraide devrait être au cœur de la vie familiale. Oui, mais, répondront des aînées, si nous changeons nos valeurs africaines, où nous retrouverons-nous? Dans une société où la plupart des mariages se terminent par des divorces, comme en Occident? J’entendrai souvent cet argument de la culture africaine. Il sert surtout aux hommes qui résistent à l’égalité entre les sexes. Mais il reflète aussi un profond malaise devant le dilemme tradition-modernité, cette dernière étant vue comme appartenant à l’Occident. Et l’Occident, c’est, entre autres, la colonisation française et les effets pervers de la mondialisation néo-libérale. C’est aussi la négation des cultures différentes et l’imposition de modèles de changement qui ne partent pas des volontés locales. L’Occident, pour eux, ce sont les jeunes qui se suicident, l’individualisme érigé en système, l’abandon des personnes âgées, la pauvreté tolérée, même dans des pays riches… D’où une saine méfiance vis-à-vis des porte-parole de l’Occident représentant une modernité et une démocratie pensées, le plus souvent, en fonction de leurs intérêts.

En même temps, il existe un désir authentique de modernité, surtout chez les jeunes et dans la capitale. Les filles veulent davantage de liberté, des emplois, le choix de leur futur époux, l’accès à la contraception. Certaines recourent même à des crèmes pour blanchir leur peau. Bonjour, les contradictions! Les jeunes écoutent des musiques métissées, « trippent » sur les nouvelles technologies, envient les possibilités qu’offre l’Occident. Beaucoup de garçons émigrent vers l’Europe, en France particulièrement.

Moussa Konaté interviendra pour clôturer la rencontre en ralliant les esprits et les cœurs. Il dit: « Il n’est pas question de délaisser notre culture mais de respecter les droits de tous, hommes, femmes et enfants. Cela, c’est universel ». Nous nous quittons sur de grands éclats de rire, contents de cette discussion.

J’ai visité quatre des 60 villages où les animatrices et animateurs maliens de SUCO favorisent une prise en charge communautaire. J’aurai beaucoup d’autres rencontres et discussions. Suffisamment pour me rendre compte que si les droits sont universels, les stratégies pour les faire connaître et respecter ne peuvent être pensées qu’en tenant compte des cultures locales, des réalités socioéconomiques, voire géographiques. Prenons la polygamie.

J’ai eu tout un choc en causant avec deux femmes dans la trentaine qui se disent contre le mariage forcé, mais qui ne désapprouvent pas la polygamie… car « on peut partager les tâches ». « À condition de bien s’entendre », ajoutent-elles. Ce qui est difficile, m’a-t-on expliqué, à cause de la jalousie. Des femmes plus âgées soutiendront, par ailleurs, la monogamie. Y compris une féministe de la capitale qui vit en milieu polygame et qui, si c’était à refaire, n’accepterait plus cette situation. Le divorce? On y a très peu recours. Il faut savoir que la coutume veut qu’en ce cas, le père obtienne la garde exclusive des enfants. La femme se retrouve seule, pauvre, déconsidérée. Dans cette société patriarcale, la progéniture est le prolongement de la lignée paternelle. Si un mari vient à mourir, par exemple, d’énormes pressions seront exercées sur la veuve pour qu’elle épouse son frère.

Les femmes apprennent à négocier dans ce système. Au sein des populations rurales (autour de 80 %), elles tentent à tout le moins d’échapper au mariage forcé, elles utilisent des méthodes contraceptives (des injections, le plus souvent) en cachette de leur mari et dénoncent la violence de plus en plus fort. Dans un pays où 35 % de la population n’a pas accès à des points d’eau aménagés, les petites filles sont très tôt sollicitées pour travailler auprès de leur mère: coupe du bois, recherche de l’eau, entretien de la maison et de la cour, du potager, soin des enfants, préparation des repas. Mais des voix s’élèvent pour qu’elles puissent aller à l’école. Les mentalités changent plus vite en milieu urbain, où elles sont plus libres et subissent moins la pression de la tradition.

Et qu’en est-il de l’excision? Plus de 80 % des filles subissent l’ablation du clitoris, en tout ou en partie. Nulle loi ne l’interdit, malgré les demandes répétées des féministes maliennes. Par contre, plusieurs villages, mieux informés des conséquences de cette atteinte à l’intégrité de la personne, ont décidé d’éradiquer cette pratique sur leur territoire. C’est un début…

Je débattrai des mutilations génitales avec des hommes dans la trentaine. L’un deux aura finalement le courage d’avouer sa peur de voir les femmes se mettre à « avoir trop de sentiments ». Autrement dit, la peur de perdre le contrôle sur celle(s) qui partage(nt) sa vie. Nous aurons, ce soir-là, une discussion franche, ouverte, sans faux-fuyant. On rira beaucoup aussi, car l’humour désamorce les tensions, inévitables dans ce genre de débat. Ils adorent discuter et en redemandent! Il faut dire qu’au Mali, la conversation est érigée en sport national, du moins pour les hommes.

Finalement, je réussirai même à aborder l’épineuse question des droits des gais et des lesbiennes. Mama mia! Entre la culture ancestrale, où une femme ne s’accomplit que dans le mariage et la maternité, l’Islam, qui condamne l’homosexualité, et, encore une fois, le malaise instinctif devant les pressions occidentales, il n’est pas évident de débattre sereinement de la discrimination envers ceux et celles qui vivent une orientation sexuelle différente.

On commence toujours par me dire que « ce n’est pas un problème, au Mali ». Pourtant, des Maliens finiront par me parler de couples gais qui vivent dans la capitale. Les lesbiennes, elles, sont invisibles. On niera même leur existence! Des féministes impliquées dans la Marche mondiale des femmes au Mali m’expliqueront qu’elles se sont empressées, dès le début du processus en , d’expliquer aux chefs religieux que les revendications des lesbiennes n’étaient portées que par l’Occident.

Entre quat’z’yeux, on réussit à en parler, elles et moi. Elles reconnaissent qu’une femme ne doit pas être emprisonnée ou tuée parce qu’elle est homosexuelle. Sauf qu’elles ne le défendront pas dans leur groupe. Encore moins en public. Mais elles savent qu’un jour il leur faudra aborder cette question; il ne fait aucun doute, dans mon esprit, qu’elles sauront élaborer leurs propres stratégies pour y arriver.

Les féministes maliennes sont peu nombreuses et manquent cruellement de moyens. Elles sont pourtant actives dans la bataille pour modifier le Code de la famille et de la tutelle, qui consacre l’inégalité envers les femmes. Ce code, qui date de , permet la polygamie et l’excision, oblige une épouse à suivre son mari au domicile qu’il a choisi et n’accorde pas aux femmes le droit à l’héritage. Les féministes luttent aussi contre les mutilations génitales et les violences subies par les femmes et travaillent à la conquête de l’autonomie économique. Elles ont fort à faire pour rejoindre les paysannes, qui composent l’immense majorité de la population féminine du pays. Et ces dernières se méfient parfois des féministes, davantage urbanisées. Pas simple, tout ça!

Je découvre qu’il n’est pas facile d’être malienne ou malien dans un monde globalisé qui fait bien peu de cas des cultures locales. À nos yeux, l’Afrique évoque la pauvreté, le colonialisme, l’épidémie du sida, mais on parle beaucoup moins du choc entre des cultures marquées par de riches traditions et les nouvelles valeurs occidentales. Trois semaines, c’est bien peu pour cerner ce dilemme.

Je suis revenue du Mali nostalgique, mais riche de rencontres avec des personnes attachantes, des militantes et militants convaincus, toujours prêts à débattre de leurs contradictions… et des nôtres!

Le MALI en chiffres

Pays étranglé par sa dette extérieure, le Mali est un État de droit où les dirigeants politiques tentent de construire une vraie démocratie, malgré une corruption toujours présente.

  • Population: 11 millions d’habitants.
  • Situation géographique: entièrement enclavé par sept États (l’Algérie au nord-est; le Niger au sud-est; le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et la Guinée au sud; le Sénégal et la Mauritanie à l’ouest).
  • 66 % de la population n’a pas accès aux soins de santé.
  • 73 % des Maliens et Maliennes vivent avec moins de un dollar par jour.
  • Espérance de vie: 51,2 ans.
  • Mortalité infantile: 159 pour mille.
  • Indice de fécondité: 7,1 enfants par famille.
  • Taux d’analphabétisme: 60,2 %.
  • PIB par habitant: 250 $CA.

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