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La Russie et les ex-républiques soviétiques sont devenues les principaux « fournisseurs » de femmes-esclaves pour l’industrie du sexe dans les pays industrialisés. Dont le Canada.

C’est un secret de Polichinelle : l’effondrement de l’Union soviétique a entraîné la prolifération du trafic sexuel. Depuis la chute de l’URSS, la mafia russe a piégé plus de 500 000 femmes du pays — sans compter celles venant de l’Ukraine et autres anciennes républiques soviétiques — selon l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et le Département d’État américain. Ces pays de l’Est sont devenus les principaux « fournisseurs » de femmes-esclaves pour l’industrie du sexe dans les pays industrialisés. Dont le Canada. Une information que confirment les Nations Unies, Interpol, l’OSCE, l’Organisation internationale pour les migrations (OSCE) et le MiraMed Institute, une organisation américaine luttant contre le trafic sexuel.

« Quatre-vingt quinze pour cent des emplois à l’étranger annoncés dans les journaux russes n’existent pas ou se révèlent de fausses promesses », affirme la psychologue Valentina Gorchakova, directrice générale de l’organisme Angel Coalition, rencontrée à Moscou. Ce front commun mis sur pied en , qui réunit 43 groupements féminins de 15 régions russes, a lancé une vaste campagne pour combattre la traite des femmes. Valentina montre des petites annonces d’apparence sérieuse. Parmi celles-ci, quelques publicités guet-apens qui font miroiter un avenir meilleur… au Canada.

Par des annonces publiées dans les journaux locaux et des intermédiaires (souvent des femmes) sachant gagner la confiance des futures victimes et de leur famille, les trafiquants attirent leurs proies en leur promettant un bon emploi à l’étranger : gardienne d’enfants, cuisinière, employée dans le secteur hôtelier, serveuse de restaurant ou de bar « ayant de la classe », etc. À la suite d’une procédure semblant crédible (entrevue, obtention d’un visa, inclusion des familles dans le processus), les jeunes femmes sont envoyées à l’étranger. Dès leur arrivée, on confisque leur passeport. Vendues 3 000 $ en moyenne, elles sont menacées, séquestrées, battues, forcées à se prostituer. « Si vous refusez de collaborer, leur dit-on, des photos humiliantes parviendront à vos proches et aux citoyens de votre ville natale. » Une femme rapporte à son pimp de 5 à 20 fois le montant initialement investi. Et elle n’en reçoit, dans le meilleur des cas, qu’une infime partie.

Le Canada n’est pas innocent

Le Canada est reconnu comme l’un des pays « hospitaliers » pour le trafic sexuel, aux côtés de l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique, le Moyen-Orient, la Chine, le Japon et les États-Unis. Les services d’immigration de ces pays accordent des visas pour des « danseuses exotiques » en se doutant bien que le terme cache autre chose.

Dans un rapport (), la GRC semble baisser les bras devant l’ampleur du problème, en hausse au pays malgré une plus grande surveillance des frontières, en avouant ne pas posséder les ressources nécessaires pour le régler. La GRC et Immigration Canada estiment que 8 000 à 16 000 femmes entrent au pays chaque année par des réseaux de trafiquants, et se retrouvent malgré elles prises dans l’engrenage de l’industrie du sexe. La police de Toronto a d’ailleurs créé une unité spéciale d’intervention visant à contrer le trafic d’esclaves sexuelles.

Le comble de l’horreur pour les jeunes femmes prises dans ces filets? Servir de monnaie d’échange dans le trafic de cigarettes entre acheteurs des pays de l’Est et vendeurs implantés à l’ouest avant d’être livrées à la prostitution dans les pays occidentaux. « Des acheteurs de cigarettes à l’est, n’ayant pas les moyens financiers pour payer la marchandise, paient en femmes. Cela peut arriver pour d’autres produits », selon un inspecteur belge dont les propos sont rapportés par l’Agence France Presse.

Valentina Gorchakova, auteure d’une thèse sur la psychologie féminine, mène son combat contre le trafic sexuel malgré les menaces que laisse planer la puissante mafia russe. « Angel Coalition multiplie les actions pour informer les jeunes femmes du danger ». Tous les moyens sont bons : dépliants distribués dans les écoles, les orphelinats et le métro; annonces diffusées à la télévision et à la radio; autocollants avec les numéros de lignes SOS, etc. La coalition fournit également une aide psychologique, technique et juridique aux parents des victimes. Elle s’allie avec des gouvernements étrangers afin de retracer les jeunes femmes, les rapatrier et leur apporter les soins qui les aideront à vivre au-delà de l’insoutenable cauchemar de l’esclavage sexuel. Mais souvent la honte l’emporte, et les victimes refusent toute aide, de peur d’être à jamais associées à ces crimes. Rares sont celles qui, à ce jour, ont eu le courage d’entamer des poursuites.

Les trafiquants peuvent agir en paix : la Russie n’a toujours pas adopté de loi relative à la traite des humains. Et sans la collaboration d’individus au sein des instances dirigeantes (en particulier aux ministères des Affaires étrangères et des Affaires intérieures), ce genre de pratique n’aurait pu proliférer de la sorte.

Proies faciles

Le centre-ville de Moscou compte autour de 80 000 prostituées (!), selon les estimations de la police de la capitale. Comment expliquer l’ampleur du phénomène? Donna M. Hugues, auteure du document The « Natasha » Trade — The Transnational Shadow Market of Trafficking in Women (Université du Rhode Island, ), avance une hypothèse éclairante. Elle pointe du doigt l’économie cachée qui s’est instaurée durant le règne du communisme pour obtenir des biens et services non accessibles par les voies légales. Avec la perestroïka, ces petites bandes criminelles se seraient rapidement perfectionnées pour devenir de puissants réseaux nationaux. L’un des rares « produits » que toutes les républiques avaient en abondance étaient… les femmes slaves.

À cela il faut ajouter que les femmes sont les grandes perdantes — pour ce qui est de l’emploi, du revenu et du statut social — de la décennie post soviétique. Selon le ministère du Travail du gouvernement russe, elles représentaient 63 % des personnes sans emploi en , alors qu’en cette proportion atteignait près de 80 %. Frappées de plein fouet par les difficiles conditions de vie qu’ont entraînées la chute du rideau de fer et la fin du régime soviétique, victimes du démantèlement des réseaux de services communautaires, les femmes des régions rurales se trouvent aujourd’hui dans une pauvreté inouïe.

Dans un éditorial, l’hebdomadaire The Russia Journal affirme que la majorité des femmes partagent un lourd sentiment de résignation par rapport à leur statut de « sous-citoyennes » et n’ont que peu d’espoir de changements profonds. On y dénonce le fait que les femmes sont reléguées à des emplois très rarement lucratifs, ni même valorisants. Il est vrai que l’exploitation dans le secteur professionnel est presque la norme en Russie. Par exemple, le salaire mensuel moyen d’un médecin (un secteur majoritairement féminin) n’équivaut aujourd’hui qu’à une centaine de dollars.

En outre, l’assouplissement des frontières et l’accès à des produits étrangers a provoqué le déclin des modes de vie traditionnels. Bombardées par des images représentant l’Occident tel un eldorado, plusieurs femmes sont prêtes à prendre certains risques pour améliorer leur vie et devenir véritablement autonomes. Des proies faciles pour les trafiquants…

Questionnée sur le peu d’intérêt manifesté par le gouvernement de Vladimir Poutine et l’absence de financement, Valentina Gorchakova répond : « Mais Poutine est irréprochable. Il ne nous met absolument pas de bâtons dans les roues! Ce type d’aide n’étant pas prévu dans le budget de l’État, nous nous tournons vers l’Union européenne et les ONG internationales ». Une réaction qui en dit long sur les attentes qu’ont envers l’État les citoyens qui ont vécu sous le régime soviétique.

Dors ma jolie

Le trafic sexuel rapporterait au moins 12 milliards de dollars par an! La traite des humains, qui ferait jusqu’à deux millions de victimes chaque année, est l’une des sections les plus rentables du crime organisé, après le commerce d’armes et le narcotrafic. Le phénomène ne semble pas alarmer outre mesure les dirigeants de ce monde et ne loge certes pas en tête des priorités des gouvernements. D’ailleurs, la Fédération internationale des droits de l’Homme à Helsinki vient de publier un rapport qui souligne le grave manque de lois liées au trafic humain, en particulier dans les anciens pays communistes.

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