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Talons ouch!

par 

Journaliste et historienne, Sophie Doucet s'intéresse à l'être humain d'hier et d'aujourd'hui, d'ici et d'ailleurs. Marquée par la rencontre avec le peuple chinois, son article La Chine cherche ses filles, paru en 2005 dans L'actualité, lui a valu une médaille d'or aux Prix du magazine canadien. Sophie Doucet poursuit des études doctorales en histoire sur les relations mère-fille vues à travers les écrits personnels de Marie-Louise Globensky (1849-1919).

Les femmes ont quatre fois plus de problèmes aux pieds que les hommes. Suspect numéro un? Les talons hauts.

Pour se débarrasser des cors aux pieds que lui causaient ses talons hauts, la serveuse Kricket Martinez utilisait une lame de rasoir. Puis, elle renfilait ses stilettos que son employeur, le casino de Reno, au Nevada, imposait de porter des heures durant. Il y a deux ans, elle en a eu assez. « Nous voulons le respect, la dignité et qu’on embrasse nos pieds! », a-t-elle scandé à la foule aux côtés d’une quarantaine de manifestantes de la coalition Kiss my Foot. Puis elles ont empilé leurs « instruments de torture » et ont simulé un incendie pour revendiquer le droit de porter des talons plats au travail.

Les femmes — et pas seulement les serveuses — ont quatre fois plus de problèmes aux pieds que les hommes, rapporte l’American Podiatric Medical Association (APMA), qui pointe du doigt les talons de 5 cm (2 po) et plus. L’APMA ne leur confère aucune valeur: « Ces chaussures peuvent causer des changements assez importants aux pieds pour les rendre non fonctionnels! »

La moitié des clients de Marie-Paule Langelier, vice-présidente de l’Association nationale des orthésistes du pied, sont des femmes qui portent ou ont porté des talons hauts. « C’est évident! Il n’est pas naturel de laisser tout le poids du corps porter sur un talon aiguille. »

Dans l’ordre, champignons, ongles incarnés, corne et callosités, oignons et difformités d’orteils sont les principaux maux qui affligent la clientèle, à 80 % féminine, du podiatre Charles Faucher, de la Clinique Podiatrique Rive-Sud, à Longueuil. « Les pieds sont une des parties du corps les plus négligées. On les torture avec des souliers inadéquats. »

Une personne fait en moyenne de 8 000 à 10 000 pas chaque jour, selon l’APMA. Elle marchera environ 185 000 kilomètres dans sa vie, soit plus de quatre fois la circonférence de la planète! Tout le poids de son corps repose sur ses robustes petits pieds, chacun formé de 26 os, 33 articulations, 107 ligaments et 19 muscles et tendons. « Marchez cinq minutes sur vos mains et vous comprendrez ce que vos pieds endurent! », s’exclame Charles Faucher.

Ça me fait une belle jambe…

Ils nous font la jambe longue, le mollet galbé, la démarche altière. Sauf qu’il y a un prix à payer: ils agressent non seulement les pieds, mais tout le corps entier. « Quand on soulève les talons, le centre de la masse corporelle est déplacé. Il faut alors se rééquilibrer en adoptant une posture qui n’est pas naturelle », explique le podiatre. Les genoux fléchissent, le bassin se renverse et la courbe du bas du dos s’accentue, portant la poitrine vers l’avant. La silhouette, plus jolie peut-être, suggère la délicatesse, le manque de stabilité et de solidité des femmes…

La position fragilise la cheville, formée de deux os de la jambe (tibia et péroné) et d’un os du pied (astragale). Ce dernier sort du plafond tibial dans lequel il est emboîté et la cheville peut bouger à gauche, à droite, en avant, en arrière. Prédisposition parfaite aux entorses et fractures.

Le fait pour la femme d’être ainsi haut perchée provoquerait même l’arthrite du genou, selon une étude publiée en 2001 par le docteur Casey Kerrigan, professeur de médecine à l’Université Harvard. Explication: la chaussure haute augmente de 20 % la pression sur les genoux, ce qui comprime l’articulation et endommage le cartilage protégeant l’os.

Les mollets ne sont pas épargnés. Quand on hausse le talon, les muscles jumeaux, situés à l’arrière de la jambe, se contractent. Rien de grave sur le moment, mais à long terme… « Les muscles de certaines personnes sont définitivement atrophiés. Elles ne peuvent plus porter de talons plats, ça étire trop! », observe le podiatre Faucher. Chez les adolescentes, la croissance des muscles des mollets peut même être stoppée.

Pas le pied!

Gravité oblige, le pied tend à glisser vers le bas et les orteils se retrouvent comprimés dans un espace souvent pointu et étroit. Les conséquences sont loin d’être sexy! Les chaussures trop serrées provoquent des cors (durcissements de l’épiderme), durillons (plaques jaunâtres) et œils-de-perdrix (cors mous entre les orteils). Pour remédier à ces douloureux problèmes, il faut éliminer les chaussures fautives. Sinon, ils reviennent en force.

Les inconditionnelles des talons hauts risquent aussi de se retrouver avec des orteils en marteau, c’est-à-dire une déformation des doigts de pied, qui demeurent pliés à force d’être pressés au bout des chaussures. Il se forme souvent de la corne sur le dessus.

Les souliers étroits à talons élevés peuvent aussi entraîner la métatarsalgie ou le névrome de Morton. Ce sont des douleurs sous l’avant-pied, derrière les orteils, imputables à l’écrasement des têtes métatarsiennes ou à l’inflammation des nerfs coincés entre ces mêmes os.

Contrairement à la croyance populaire, les oignons (Hallux valgus) ne seraient pas directement causés par des souliers inadéquats. « C’est plutôt un problème héréditaire, dit le podiatre Faucher. Mais les talons hauts peuvent l’empirer. » Cette déviation du gros orteil se produit davantage chez les personnes très flexibles, précise-t-il.

Cerise sur le sundae, la position que ces souliers forcent à adopter peut provoquer une lordose, c’est-à-dire l’accentuation de la courbe du bas du dos. Plus rarement, elle peut régler le problème de celles qui n’ont pas la courbe lombaire assez prononcée! « La posture peut aussi créer des tensions au niveau du cou et mener à des maux de tête », explique le podiatre.

Sans le savoir, nous empirons la situation au possible en jumelant souvent talons hauts avec… bas de Nylon, qui « n’ont aucune capacité d’absorption ». Les pieds macèrent ainsi dans la transpiration. Le terrain est propice à la prolifération de champignons (pied d’athlète), bactéries ou virus.

« Docteur, je suis confortable! », répètent pourtant les patientes du podiatre Faucher, adeptes des hauteurs. « Attention rétorque-t-il. Ces chaussures créent des microtraumatismes dans le corps. On ne s’en rend pas compte immédiatement, mais les problèmes sortent quelques années plus tard. » Comme la cigarette. Mais il y a peu de chances que Santé Canada exige qu’on imprime des avertissements sur les boîtes de chaussures!

Partir du bon pied

À ces femmes qui ne sont pas prêtes à laisser tomber leurs chaussures hautes, certains spécialistes conseillent de limiter le temps où elles les portent, de varier la hauteur des talons, d’alterner avec des souliers de bonne qualité et d’en faire l’achat en après-midi, lorsque les pieds sont enflés. Le podiatre Faucher est plus radical: « Les femmes ne devraient jamais porter de talons dépassant 3,8 cm (1 1/2 po). »

Épilogue. Toujours serveuse au Nevada, Kricket Martinez n’a plus de cors aux pieds et a été embauchée dans un casino qui n’exige pas qu’elle soit juchée sur des stilettos. Au moment d’écrire ces lignes, les serveuses de casino du Nevada sont toujours devant les tribunaux. Elles demandent des compensations pour les dommages physiques causés par le port obligatoire des talons élevés au travail.

Le traître

Plus confortable, le soulier à plate-forme — qui peut être très élevé mais dont la semelle est aussi épaisse à l’avant qu’à l’arrière du pied — est-il moins dommageable pour le corps? Le podiatre Faucher en doute. « La cheville est plus stable ,mais la démarche est tout autant modifiée et force à adopter une posture anormale qui peut causer des problèmes. Si le pied compte tous ces os, muscles, tendons, ce n’est pas pour qu’on les immobilise! » L’orthésiste Marie-Paule Langelier se méfie particulièrement de ceux dont la semelle est carrée. Elle préfère une semelle en berceau. « Les premiers ne permettent pas de bien dérouler le pas et forcent le dos. » Attention. Le confort apparent de ce type de chaussures donne l’illusion qu’on peut les porter longtemps sans problème. C’est peut-être leur plus grand danger.

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