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Les tours du World Trade Center fumaient encore que déjà les féministes, ici et ailleurs, rejetaient la « croisade » antiterroriste de George Bush. Et suggéraient une autre vision des événements. Pour quoi les tambours de guerre ont-ils noyé leur voix?

« Les Canadiens ne doivent pas s’aligner aveuglément sur les Américains! », exhorte Vivian Barbot, présidente de la Fédération des femmes du Québec, dès le 21 septembre. En colloque à Ottawa peu après, la féministe Sunera Thobani, professeure à l’Université de Colombie-Britannique, dénonce la politique étrangère américaine « trempée dans le sang », « cette force dangereuse qui déchaîne souvent la violence dans le monde. » Les 500 participantes l’applaudissent… les politiciens et éditorialistes la conspuent. Selon le magazine féministe manitobain Herizons (hiver 2002), ce discours a fourni un prétexte pour qualifier les féministes de traîtresses, critiquer le financement gouvernemental accordé aux groupes de femmes et dénoncer toute position anti-guerre.

« J’ai trouvé sa rhétorique un peu courte. Blâmer les Américains pour les inégalités et les conflits du monde et en faire des démons est un peu facile », reconnaît la Montréalaise Greta Hofmann Nemiroff, présidente de l’Institut pour la solidarité internationale des femmes. « Cela dit, il y avait dans cette mauvaise presse beaucoup d’anti-féminisme et de racisme, contre Sunera et contre les immigrantes. »

Un an après la Marche mondiale des femmes, les déléguées de 35 pays, en réunion à Montréal, formulent une déclaration qui condamne sans équivoque la barbarie de tous les terrorismes et demande à l’ONU de faire respecter le droit international. « Ça n’a pas été facile de se mettre d’accord, raconte la militante Lorraine Guay. Pour les Québécoises et les Américaines, c’était clair. Mais les femmes du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Amérique latine nous ont rappelé l’histoire récente de certains pays soi-disant berceaux du terrorisme, et qu’une vie palestinienne vaut bien une vie américaine… Et puis, nous nous sommes inspirées de la Déclaration en 12 points, élaborée par des militantes du Nord et du Sud, distribuée dans Internet et présentée le 30 octobre au Conseil de sécurité des Nations Unies. »

Refusant à la fois « l’angélisme du pacifisme absolu et le militantisme guerrier », Françoise David critique notre solidarité trop « sélective ». « Un attentat contre des personnes innocentes, écrit-elle, c’est du terrorisme. Point. Mais des bombes qui mettent des millions de personnes sur les routes et détruisent le peu d’infrastructures d’un pays sans l’ombre d’une assurance que cela aura un effet certain sur la chasse aux terroristes, c’est de la barbarie déguisée en bonne conscience. »

Peine perdue: les voix féministes, et pacifistes en général, se perdent dans l’éther. Pour Lorraine Guay, cela ne fait aucun doute: « Les politiciens ont déclenché la guerre, et l’opinion publique a suivi. On nous a accusées d’anti-américanisme primaire, et même comparées à ces pacifistes de 1938 qui n’ont rien fait pour empêcher Hitler! Il faudra bien se demander pourquoi nos positions n’ont pas rallié l’opinion populaire. Elles n’étaient pas assez fortes pour s’imposer? Comme s’il n’y avait que la contrainte militaire pour forcer les Talibans à partir. Pourtant, à long terme, il ne peut y avoir que des solutions politiques, négociées. C’est vrai en Afghanistan comme au Moyen-Orient. »

Les bombes américaines n’ont-elle pas, ironiquement, libéré les Afghanes? « Sans le World Trade Center, pas de libération, reconnaît Lorraine Guay. Mais justement, le sort des Afghanes était connu: pourquoi personne n’est intervenu avant? » « Il y a tellement d’hypocrisie dans tout ça! renchérit Greta Hofmann Nemiroff. Mon amie afghane Sima Wali, fondatrice de Refugee Women in Development, à Washington, s’est battue pendant des années pour intéresser médias, politiciens et financiers au sort des Afghanes. Dès qu’elle est parue à CNN après le 11 septembre, l’argent a commencé à pleuvoir! Les Afghanes libérées parce que sans burka? C’est risible. Elles sont toujours pauvres, sans moyens, sans eau — Sima Samar, ministre responsable de la Condition féminine, n’avait pas de téléphone dans son bureau! Et elles demeurent craintives. Malgré l’arrivée de Hamid Karzai, leader modéré, elles sont entourées de seigneurs de guerre lourdement armés, à peine moins fondamentalistes que les Talibans. »

L’analyse du fondamentalisme. C’est là que les féministes se sont distinguées, selon Lorraine Guay. « Au lieu de ne dénoncer que le terrorisme et le contre-terrorisme à la Bush, elles ont vite fait le lien entre l’intégrisme islamiste, chrétien, juif ou économique, tout aussi oppresseurs des femmes. »

« Et si, dans la tête de tous ces fous, politiques ou religieux, prêts à tuer et à mourir, il y avait une même névrose typiquement masculine, nourrie de frustrations sexuelles, de phobie des femmes, de haine de l’autre et de soi? », se demande la journaliste Catherine David, qui tente dans Le Nouvel Observateur (20 décembre 2001) une « Psychanalyse des fanatiques ». Les disciples de Ben Laden, rappelle-t-elle, sont élevés à la dure, entre hommes, dans la culture profondément misogyne des écoles coraniques ou des camps, soumis au chef. Sûrs de posséder la vérité, ils ne supportent pas l’existence de la femme, qui incarne la différence. « […] la phobie des femmes ne serait pas seulement le symptôme d’une maladie appelée « fanatisme », mais son moteur secret, son ressort caché. »

En face des Talibans, il y a le fondamentalisme à l’américaine de la Christian Coalition, qui refuse l’avortement, le féminisme et la pornographie. Son président Pat Robertson, comme le révérend Jerry Falwell, attribuait les attentats à ces « maux diaboliques qui rongent l’Amérique. » Contrairement à ce que l’on a prétendu, conclut Catherine David, le 11 septembre n’a pas révélé un « choc des civilisations » entre Islam et Occident, entre archaïsme et modernité, « mais un choc entre extrémistes et modérés de toutes obédiences et de tous pays […], entre le machisme hystérique et une virilité bien tempérée […], entre une logique totalitaire et une logique démocratique, qui reconnaît l’altérité, donc la part féminine de l’humanité. »

Pour d’autres féministes, la globalisation et la talibanisation du monde sont les deux faces de la même médaille. Ainsi, l’universitaire new-yorkaise Rosalind Petchesky, de la City University of New York, dans un essai remarquable publié par Ms. Magazine (décembre 2001), refuse tout de go la rhétorique imposée par George Bush et une grande partie de la presse occidentale: le bien contre le mal, la croisade ou le djihad. Non aux terroristes et à la gauche, qui blâment uniquement l’impérialisme économique et culturel américain. Non à la droite patriotique pour qui la démocratie et la liberté à l’américaine sont les cibles innocentes de la folie islamiste. « Depuis des années, écrit-elle, nous dénonçons le sexisme et le racisme à la fois du néocapitalisme et de différents fondamentalismes, et essayons de tracer une voie entre leur double menace. La différence, c’est qu’ils paradent maintenant sur la scène du monde dans leurs formes les plus extrêmes et les plus violentes. » Entre le capitalisme global et le terrorisme, elle voit des parallèles troublants. « Comme deux tours fantômes qui s’affrontent pour la richesse, l’hégémonie du pouvoir, le sens de la masculinité, et invoquent faussement la religion pour imposer leur militarisme et leur racisme. »

La guerre en Afghanistan n’a toujours pas dissout la menace du terrorisme. « Au contraire, dit Lorraine Guay, je pense que le monde arabe et musulman se sent davantage humilié. La paix afghane repose sur la présence étrangère, et le massacre se poursuit au Moyen-Orient. Il y aura d’autres kamikazes. L’ONU manque de leadership et de moyens: il y a un échec de la communauté internationale dans ce pouvoir laissé aux États-Unis. Et puis, comme tous les démocrates, j’ai peur d’un recul de nos droits, ici même, avec l’adoption des lois anti-terrorisme, des mesures de sécurité, des règles plus sévères à l’immigration. »

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