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Longtemps les menstruations ont fait partie de l’innommable. Retour à l’époque des « règles du silence ».

On m’a raconté l’histoire d’une dame qui utilisait autrefois un bouchon de liège pour bloquer le flux menstruel. Ça m’a intriguée et je me suis demandé si elle constituait un cas à part ou si beaucoup de femmes avaient dû se débrouiller avec des moyens de ce genre à l’époque de nos mères et nos grands-mères ». Suzanne Lussier, aujourd’hui conservatrice en mode au Victoria and Albert Museum, à Londres, a étudié la façon dont les Québécoises ont vécu au quotidien « le plus ancien problème féminin » pendant qu’elle faisait sa maîtrise en ethnologie à l’Université Laval.

La société puritaine d’autrefois commandait discrétion et débrouillardise aux jeunes filles qui vivaient leurs premières menstruations dans le secret le plus total. C’est le nombre croissant de guenilles sur la corde à linge qui mettait la puce à l’oreille aux autres femmes de la maisonnée. Le principe de ces serviettes rudimentaires : un carré de tissu, en général déniché dans les retailles à tissage, plié en plusieurs épaisseurs et fixé par des épingles à nourrice à la culotte ou à la camisole. Elles étaient parfois en finette blanche spécialement destinée à cet usage et achetée à la verge, mais le plus souvent les utilisatrices préféraient un tissu à motifs, plus discret pour les taches rebelles dont le « caustique » et l’eau de javel ne venaient pas à bout.

Longtemps les menstruations ont fait partie de l’innommable : des « règles du silence » comme dit Suzanne Lussier.

Les expressions populaires pour signifier qu’on était « amanchée » ont varié selon les époques : on était « dans ses prunes » ou « dans ses crottes », on avait « ses maladies » ou « ses affaires », et on se soufflait que « le Cardinal est arrivé » ou que — malheur! — « l’Armée rouge est en ville »… Les règles étaient synonymes d’interdits et de souffrance : pas de baignades en eau froide (douleurs et infections garanties!), pas de glissades, pas de vélo, et surtout pas de batailles avec les frères qui auraient pu deviner. Comme peu de femmes pouvaient se payer les conseils d’un médecin ou des médicaments, elles recouraient aux remèdes maison pour se soulager : whisky, vin ou gingembre dilué dans l’eau chaude, assiette chaude enveloppée de laine sur le ventre.

Les premières protections périodiques font leur apparition à la toute fin du XIXe siècle. En 1895, le catalogue américain Montgomery Ward & Co propose, dans sa section des bretelles et ceintures, une boîte de serviettes incluant un petit incinérateur! Mais dès l’année suivante, Johnson & Johnson. met sur le marché les premières serviettes jetables, les Lister Towels. En 1901, au milieu des faux seins et des faux derrières, le catalogue Eaton’s offre une boîte d’antiseptic hygienic towels de trois formats. Les médecins font tellement de mises en garde contre les dangers de ces protections jetables — gare à la vie excitante et à la stimulation mentale! -qu’il faudra une vingtaine d’années avant qu’elles soient adoptées. Dans les années 30, l’Église considérera d’ailleurs les premiers tampons comme moyen de contraception, source de masturbation et de défloraison. Les serviettes hygiéniques sont plus discrètes question lavage, mais moins confortables que les guenilles d’autrefois : moins étanches, elles glissent souvent et cela devient un art de les remettre en place dans un geste furtif. En plus, elles coûtent cher et dans beaucoup de familles, elles apparaissent comme un luxe, au mieux, une fantaisie.

Durant plusieurs décennies, les fabricants éprouveront de la difficulté à en faire la publicité. En 1924, un groupe d’hommes amène même Woolworth à retirer de la vitrine de son magasin de San Francisco des boîtes de Kotex — longtemps leader sur ce marché en pleine expansion. C’est grâce au formidable essor des catalogues de vente par correspondance que des millions de Nord-Américaines découvriront l’existence de ces serviettes périodiques qui deviendront synonyme d’efficacité pour les femmes qui gagnent en grand nombre le marché du travail pendant la guerre. D’ailleurs, malgré les pénuries généralisées, Kimberley-Clark veille à ce que les usines de munitions soient bien équipées en distributrices de serviettes Kotex.

Jusque dans les années 50, dans plusieurs villes du Québec, les commis d’épicerie ou les pharmaciens emballaient les boîtes de serviettes dans du papier épais qu’ils plaçaient toujours sur la dernière tablette du haut. C’était toute une aventure de les attraper! On attendait souvent pour en acheter que la boutique se vide ou qu’une femme soit assise derrière le comptoir. Ou de guerre lasse, on demandait une boîte de pâtes alimentaires ou de cravates… en priant pour que le commis comprenne.

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