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L’idée d’abolir les menstruations fait son chemin. Avancée médicale ou folie furieuse? Le débat est ouvert.

« Plus les femmes sauront que l’option existe, plus elles seront nombreuses à s’en prévaloir. J’en suis convaincu, affirme Michel Fortier, obstétricien gynécologue en cabinet privé à Québec. Vous en connaissez beaucoup, vous, des femmes qui aiment être menstruées? »

Elles font partie de notre vie depuis que le monde est monde, mais peut-être plus pour longtemps : parce qu’elles ne seraient pas indispensables à notre bonheur, parce que parfois elles nous feraient souffrir, parce qu’elles nous mettraient même en danger, il est aujourd’hui possible de dire non aux règles.

L’affaire tenait jusqu’ici du secret bien gardé. Il y a longtemps que des médecins suggèrent à des femmes qui partent en lune de miel de suspendre temporairement leurs menstruations. Et à celles qui vivent chaque mois l’enfer, de régler la question pour de bon. « Je donne ce genre de conseil depuis au moins 20 ans », dit Michel Fortier, ajoutant à l’appui que « plusieurs femmes médecins choisissent de ne jamais être menstruées. »

La clé réside dans la pilule anticonceptionnelle. Après avoir pris les 21 comprimés actifs contenus dans le boîtier, on « saute » les sept dragées placebo restantes et l’on entame immédiatement le boîtier suivant. La prise d’hormones (œstrogènes et progestérone) étant constante, l’écoulement de sang ne se produit pas.

Depuis quelques temps cependant, les événements se bousculent. Un livre au titre provocant, Is Menstruation Obsolete? (Oxford Press), du docteur brésilien Elsimar Coutinho, pionnier dans l’élaboration de méthodes contraceptives, ébranlait récemment les colonnes du temple aux États-Unis. On annonce aussi l’arrivée probable et prochaine sur le marché d’une pilule qui permettra d’avoir des menstruations seulement quatre fois l’an. Et d’une autre qui suspendra carrément les règles, avec l’avantage d’être sans danger pour celles à qui la pilule est contre-indiquée, fumeuses et autres.

Cette fois ça y est, le côté sacré de cette étape du cycle féminin est remis en question. Le débat est ouvert : évolution ou folie furieuse?

Le moins, le mieux Les menstruations n’ont plus rien de naturel, soutient le docteur Elsimar Coutinho. Elles sont au contraire devenues une « maladie de civilisation ». « Hier, la succession des grossesses et des périodes d’allaitement faisait qu’une femme pouvait n’être menstruée qu’une centaine de fois au cours de sa vie », rappelle-t-il avec son anglais teinté de portugais. « Les méthodes modernes permettent aujourd’hui de faire l’amour sans procréer. Résultat : une femme peut saigner au-delà de 400 fois pendant son existence. L’ère de la menstruation incessante a remplacé celle de la reproduction incessante. La nature n’a pas prévu cela! C’est inutile et dangereux. »

Anémie, endométriose, risque croissant de cancer de l’utérus et des ovaires, avoir trop de menstruations menace la santé, soutient le spécialiste, ajoutant qu’au Brésil où il répète son message depuis une quinzaine d’années, le tiers des femmes auraient décidé de passer droit chaque mois. « Moins une femme sera menstruée, plus de bénéfices elle en retirera », tranche-t-il.

« Il n’existe aucune bonne raison aux menstruations », déclarait récemment de son côté à La Presse le chercheur Freedolph Anderson, de l’École de médecine de la Virginie de l’Est, qui met actuellement au point la Seasonale. Cette pilule au dosage hormonal semblable à celui de la pilule contraceptive (mais moins élevé) permettra aux femmes qui le désirent d’avoir des règles qu’une fois par trimestre. Si les tests cliniques sont concluants, la nouvelle venue devrait débarquer sur le marché américain d’ici 2003. On prévoit conquérir 20 % du marché. « Plusieurs femmes décideront probablement d’étirer encore davantage les périodes sans menstruations, prédit Michel Fortier. La Seasonale se transformera en Annual! »

Ne soyons pas bornés, dit Claude Fortin, président élu et porte-parole de l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec. « Ce n’est pas une solution mur à mur pour toutes et pour toujours, on s’entend. Mais pilule non-stop ou Seasonale, avec un suivi médical normal et en respectant les contre-indications habituelles liées à la pilule contraceptive, je ne vois là aucun problème. L’une de mes clientes sujette à l’endométriose prend la pilule en continu depuis l’âge de 16 ans avec seulement un arrêt annuel pour vérifier si son cycle est normal. Elle en a aujourd’hui 24 et se porte très bien. »

Certaines femmes font ce choix par commodité. « Mais pour les quelque 15 % à 20 % de femmes qui ressentent des symptômes terribles (crampes douloureuses, migraines insoutenables, stress), la suppression partielle ou totale des menstruations relève de la véritable bénédiction. Être menstruée souvent et longtemps n’est pas forcément bon. Si j’étais une femme, j’envisagerais sérieusement de réduire le rythme. »

Tout ce que Lucie L. désire, c’est ne plus souffrir. « Avant, je ne vivais plus durant cinq jours par mois, raconte cette femme de 41 ans de Québec. La pilule anticonceptionnelle a réglé mon problème. Mais s’il fallait un jour que j’en vienne à cesser mes menstruations pour être soulagée, je n’hésiterais pas une seconde. » Isabelle Larin, 33 ans, de Montréal, n’irait pas jusqu’à en finir pour toujours avec serviettes et tampons mais saute sans crainte deux ou trois périodes par année. « Ma médecin m’a suggéré le truc. C’est drôlement pratique, aussi bien lors d’un déplacement d’affaires qu’au bord de la plage. »

Ne plus évacuer de sang chaque mois semble à première vue un concept troublant. « Mais évacuer quoi?, réfute Michel Fortier. Le sang contenu dans les menstruations ne prend pas naissance dans l’utérus; il vient du réseau des veines et des artères. Si vous n’êtes pas menstruée, il continue tout simplement à circuler comme à l’habitude dans votre corps. Par ailleurs, dans un cycle naturel, les variations hormonales entraînent chaque mois la formation de l’endomètre (la paroi qui tapisse l’utérus). Au terme du cycle, s’il n’y pas fécondation, la chute du taux d’hormones déclenche un saignement qui, à son tour, entraîne le décapage de l’endomètre formé durant le mois. Avec la pilule, le taux d’hormones demeure stable, donc l’endomètre ne se forme pas ou si peu. Si l’endomètre ne se construit pas, il n’y a rien à nettoyer. »

Cette nouvelle façon d’utiliser la pilule « ne change pas grand chose », estime étonnamment l’homéopathe, naturopathe et herboriste Mona Hébert de Montréal. La spécialiste en santé des femmes n’est pas fâchée de l’offensive anti-règles : c’est enfin l’occasion de mettre les pendules à l’heure. « Trop de femmes l’ignorent mais, avec la pilule, les menstruations sont artificielles. Au lieu d’être l’aboutissement d’un cycle, elles sont la conséquence d’une privation d’hormones (les sept jours placebo). C’est tout sauf naturel. Une fois rendues là, prendre la pilule en continu ou non, ça ne fait plus tellement de différence à mes yeux. »

La toute première pilule mise en marché au début des années 60 ne donnait d’ailleurs lieu à aucune menstruation!, rappelle Anne St-Cerny, coordonnatrice à la Fédération du Québec pour le planning des naissances. « Les chercheurs jugeaient que c’était une bonne chose… mais les femmes non. Elles se sont montrées tellement inquiètes et angoissées que les laboratoires n’ont eu d’autres choix que de rajuster les dosages. »

Certains sont toujours réfractaires à l’idée. « J’aurais l’impression d’être déjà ménopausée »!, objecte Hélène P, de Sainte-Foy, 39 ans. « Je préfère être menstruée même si c’est achalant. » Valérie D., 28 ans, tient à avoir chaque mois « la preuve irréfutable que je ne suis pas enceinte. »

La nouvelle proposition est loin de faire l’unanimité. Vouloir jouer au plus finaud avec la nature n’est pas l’idée du siècle aux yeux de plusieurs. « Quelles seront les conséquences de la prise supplémentaire d’hormones une dizaine de semaines par an? On aura la réponse… dans 20 ans, s’inquiète Anne St-Cerny. Une chose est sûre, avec les nouvelles pilules, nous serons sous hormones de 12 ans jusqu’à notre mort. Est-ce ainsi que nous voulons vivre? »

Verrons-nous grimper dans quelques années le nombre de phlébites ou de cancers du sein? Le doute subsiste. « Chaque fois qu’on manipule des hormones, la prudence s’impose », déclarait récemment le docteur LaMar McGinnis, médecin consultant pour l’American Cancer Society. « Les interactions sont complexes et s’opèrent sur de longues périodes. »

Elsimar Couhinto ne craint pas que l’avenir révèle de mauvaises surprises. « Le Depo-Provera, un contraceptif injectable que j’ai contribué à mettre au point, libère des hormones en continu. Il est utilisé depuis des années et il n’y a aucune évidence selon laquelle les femmes qui en font usage aient développé quoi que ce soit de particulier. » À celles qui entretiennent tout de même des craintes, le chercheur suggère l’alternance. « Rien ne vous empêche d’être menstruée une année et l’autre pas. »

En continu ou en alternance, la saga des hormones risque de créer des déséquilibres incroyables, alerte la physiothérapeute et ostéopathe Nathalie Camirand, enseignante en uro-gynécologie aux collèges d’études ostéopathiques de Montréal, de Toronto et d’Allemagne. « Lorsqu’elles arriveront en pré-ménopause, qu’est-ce qu’il adviendra des femmes qui auront été sous hormones si longtemps? »

La médecine traditionnelle agit à courte vue, juge-t-elle. « Puisque diminuer ou supprimer les menstruations ne semble entraîner aucun risque à court terme, le corps médical donne son aval. Il faut voir à long terme, notamment les problèmes fonctionnels possibles. Avoir à métaboliser autant d’hormones peut finir par entraver le bon fonctionnement du foie. Ne jamais être menstruée peut aussi créer un état congestif pelvien permanent. » Ici, il faut expliquer que la période prémenstruelle est une phase congestive (propice à l’œdème et à la vasodilatation, par exemple). Les règles, elles, correspondent à une phase décongestive. Si elles ne se produisent pas, l’utérus, et possiblement tous les viscères abdominaux, restent engorgés en permanence, ce qui est peu souhaitable et peu confortable. »

Certains médecins disent oui à la suppression des règles, mais avec réserve. Plusieurs athlètes de calibre olympique suivis par Mireille Belzile, docteure en médecine sportive à Québec, se prévalent de cette possibilité au moment des compétitions, notamment pour se sentir plus libres de leurs mouvements sans risque d’écoulements imprévus. « Suspendre les menstruations à l’occasion ou même pour un an ne m’inquiète pas. Au-delà, je craindrais un épaississement indu de l’utérus, un facteur qui peut prédisposer au cancer. »

Dangereux ou pas d’en finir avec les menstruations? On verra. Pour l’instant, selon une récente enquête menée auprès de 1 500 femmes par l’International Health Foundation — un organisme sans but lucratif qui encourage la recherche sur le planning familial et dont le centre d’opérations est aux Pays-Bas —, la moitié sont prêtes à avaler une pilule pour mettre fin aux règles qu’elles taxent d’« inconvénient » et même d’« emmerdement ».

« Le pourcentage aurait été encore plus élevé que je n’en aurais été aucunement étonnée, dit Mona Hébert. Les femmes ont perdu contact avec leur cycle. Elles sont coupées des rythmes de leur corps, donc d’elles-mêmes. Nous voilà engagées sur une pente glissante… »

Pour prendre le beat des hommes? Tabou, honte, dédain des odeurs. Sorcellerie, folie. La société entretient depuis toujours une sombre vision des menstruations, rappelle Anne St-Cerny. Les femmes n’y échappent pas. « Vouloir faire disparaître les règles à jamais n’est qu’un pas de plus. »

Il y a une vingtaine d’années, les femmes ont commencé à revendiquer la reconnaissance de leurs symptômes prémenstruels. Peu à peu, les symptômes se sont amalgamés en un « syndrome » (ensemble de symptômes). Le syndrome prémenstruel (SPM) figure maintenant en annexe du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. « Ne nous surprenons pas de ce qui se passe à l’heure actuelle : les menstruations sont devenues une pathologie, tranche Anne St-Cerny. Donc il faut se guérir. »

On assiste depuis quelques années à une construction sociale incroyable autour du SPM; estime Maria De Koninck, professeure titulaire au Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval. « Certaines femmes vivent le martyre, j’en conviens. Mais c’est là une minorité. Exagérer l’ampleur et la gravité réelle du SPM influe sur la tolérance des femmes au phénomène. »

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se faire épiler le pubis et à opposer une lutte sans merci à leurs rondeurs féminines, observe Shirley Rivet, porte-parole du Centre de santé des femmes de Montréal. « Voilà maintenant qu’on tente de rayer de la carte les menstruations. C’est quoi le problème? Veut-on faire de nous des petites filles toujours propres et disponibles aux hommes? Des androgynes jamais fatiguées ou indisposées, prêtes à performer sans faiblesse? On veut quoi à la fin : nier nos cycles et nous faire prendre le beat des hommes? »

Ceux qui flairent un complot anti-femmes font fausse route, juge toutefois Maria De Koninck. « Les médecins sont formés pour soulager et, sauf exception, c’est ce qu’ils tentent de faire. Quand ils ont devant eux une femme à qui les menstruations causent des maux de ventre, ils lui offrent de les supprimer pour qu’elle n’ait plus mal au ventre, point. On ne peut pas exiger d’eux qu’ils soient des sociologues et s’attardent chaque jour à mesurer la portée collective de leur pratique individuelle. »

Mais on peut garder l’esprit critique. « À force de représenter le corps des femmes uniquement comme source de problèmes potentiels, une conclusion s’impose insidieusement, indique la chercheuse : plus on éliminera la spécificité du corps féminin, mieux ce sera. »

Le jeu se joue à deux. Ne pointons pas trop vite du doigt la société: le féminisme a aussi sa part de responsabilité, commente Maria De Koninck. « Sans tomber dans la nostalgie, soyons réalistes. En voulant tellement prendre notre place publique, nous avons perdu de vue l’importance d’avoir des enfants, de les éduquer. Nous avons fait des gains absolument extraordinaires mais ils ont eu un effets pervers : la production a éclipsé la reproduction. » D’où la distance qui se creuse inexorablement entre le corps féminin et son potentiel de reproduction. « À partir du moment où l’on perd contact avec cette part de nous-mêmes, au nom de quoi devrait-on supporter les menstruations? À plus forte raison si nous ne faisons plus d’enfants. Le côté désagréable de la chose perd sa raison d’être. Exclure du décor tout ce qui n’est pas production pure est illogique et dangereux : notre corps y passe. »

Au milieu des années 80, l’Organisation mondiale de la santé a effectué une enquête sur l’acceptation des moyens de contraception auprès de femmes de divers pays. Pour plusieurs, les règles étaient un indicateur de leur état de santé: si elles étaient menstruées normalement, tout allait bien. « Nous nous éloignons peu à peu de ce rapport de normalité. Il s’est produit une coupure quelque part en chemin, dit Maria De Koninck. Je ne trouve pas cela particulièrement gai comme perspective d’avenir. »

Elsimar Coutinho est plus optimiste. D’ici dix ans, prédit le médecin, les femmes auront intégré une nouvelle vision des menstruations et pourront faire des choix plus éclairés, en toute connaissance de cause. L’auteur invoque le féminisme à l’appui de sa thèse. « La féministe Margaret Songer, pionnière du planning familial aux États-Unis a écrit : « Nulle femme ne sera libre tant qu’elle n’aura pas le contrôle total de son système de reproduction. » Alors je dis : que cette nouvelle liberté commence. »

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