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Dans un pays en désordre où la véritable économie est dans la rue, les petites commerçantes haïtiennes font des miracles grâce au microcrédit.

La poussière que soulève le passage des taps-taps embrume la rue Arcachon-32, dans la ville de Carrefour située à quelques kilomètres de Port-au-Prince. Dans la cohue du petit matin, Uzille s’affaire devant un étal de bois. Autour d’elle, des dizaines de petites commerçantes disposent leurs marchandises, se préparant pour une longue journée.

Uzille cuisine le déjeuner pour les élèves du collège Eddy Pascal en face de son kiosque. De la marmite montent les effluves de porc et de pâte frite. Bien vite, une nuée d’adolescents se pressent autour du comptoir improvisé. Uzille servira une centaine de personnes dans sa journée. Les affaires vont bien pour elle depuis trois ans : la clientèle augmente et elle a doublé son chiffre d’affaires. Depuis, en fait, qu’elle est membre de la Banque des femmes de Carrefour — une initiative de l’Agence de coordination et de jonction de l’action communautaire (AJAC), organisme communautaire haïtien —, qui prête uniquement aux femmes du quartier pour soutenir le petit commerce. « Sans la banque, je ne pourrais jamais poursuivre à ce rythme ».

En Haïti, une bonne part de l’économie repose lourdement sur les épaules des petites commerçantes. Environ 80 % des agents économiques du pays sont regroupés au sein du secteur dit « informel » ou de l’économie solidaire. Au travail dès le lever du jour, ces femmes, la nuit tombée, rangent leurs marchandises pour aller nourrir leurs enfants laissés à eux-mêmes depuis leur retour de l’école. De longues heures qui rapportent quotidiennement autour d’un dollar américain.

Depuis , la Banque des femmes de Carrefour a épaulé plus de 150 Haïtiennes. Les coffres de la « mini » banque paraissent peu garnis : à peine 27 000 gourdes (unité monétaire haïtienne), soit environ 9 200 $. Une expansion tout de même remarquable quand on sait que le budget de départ n’a permis aussi peu que 14 prêts de 250 gourdes (environ 17 $). Une somme qu’a avancée le Comité Haïti Laurentides, un groupe de bénévoles établi à Morin-Heights, au nord de Montréal. « Le projet nous a intéressés parce qu’il permettait aux femmes de nourrir leur famille et d’acquérir leur indépendance sans recourir aux usuriers qui peuvent demander jusqu’à 10 % d’intérêt par jour, contrairement à 4 % par mois pour la banque », explique Monique Reid, présidente du comité.

À nos yeux de Nord-Américaines, les sommes prêtées représentent des peanuts. En moyenne, les 35 membres actuels de la banque reçoivent tous les quatre mois de 500 à 1 500 gourdes (170 à 515 $). Mélodiane, marchande de charbon, est choyée puisqu’elle dispose du plus important prêt, soit 2 100 gourdes (environ 720 $). « Nous avons changé de stratégie depuis deux ans. On s’est rendu compte qu’il valait mieux aider moins de femmes et augmenter les montants pour leur donner la possibilité de faire grossir leur commerce et d’accumuler plus d’épargne », explique Maggie Wilson, coordonnatrice du programme pour l’AJAC. Et la formule fonctionne!

Mini révolution

« Les banques de microcrédit sont devenues un véritable mouvement social », s’exclame Lionel Fleuristin. Haïti compte près d’un millier de banques communautaires qui disposent d’un encours de crédit évalué à 31 644 000 gourdes, soit 2 174 000 $. Si on ajoute le secteur de la micro-finance, c’est près de 205 821 000 gourdes, ou 14 140 360 $, qu’on prête annuellement à 127 000 clients. Malgré tout, les banques communautaires ne répondent qu’à 8,5 % de la demande, dans un marché potentiel évalué à 1,5 millions de petits entrepreneurs.

Ces femmes qui n’avaient jamais réussi à mettre un sous de côté auparavant déposent désormais de 50 à 200 gourdes (3,50 $ à 14 $) par mois. Moins de 20 % des membres n’arrivent pas à rembourser leurs traites et les intérêts mensuels. Elles se retirent alors durant quelques mois, le temps d’acquitter leur dette.

Ce n’est pas un hasard si les programmes de microcrédit ciblent les femmes. « On craint que les hommes divisent l’argent entre leurs conjointes (ils en ont souvent deux ou trois), alors qu’en prêtant l’argent aux femmes, nous sommes certaines qu’il va servir à faire grossir le commerce pour nourrir les enfants et les envoyer à l’école », indique Maggie Wilson. De toute façon, poursuit-elle, « Les maris sont absents la plupart du temps — certains passent leur journée à jouer aux dominos. Sans oublier que celui qui a deux ou trois femmes et plusieurs enfants est incapable d’assumer. C’est à la femme de se débrouiller. »

C’est ainsi que les banques communautaires haïtiennes ont accordé l’an dernier des prêts moyens de 1 700 gourdes (117 $) à 18 500 agriculteurs, petits commerçants et entrepreneurs, dont 93 % de femmes. Si on accorde davantage de prêts aux mères, ce n’est pas seulement pour s’assurer que l’augmentation des revenus soit consacrée à l’amélioration du bien-être familial. C’est aussi parce qu’elles sont plus fiables. Des études effectuées pour le Sommet sur le microcrédit de Washington () démontrent que leur taux moyen de remboursement s’élève à 97 %!

Avantage connexe : « Le microcrédit permet aux femmes d’exercer un pouvoir dans la famille et de se prouver qu’elles sont capables de faire quelque chose de valable », observe Lionel Fleuristin, coordonnateur du programme de financement au Bureau de coordination des programmes de développement de l’église méthodiste, un organisme qui chapeaute plus de 400 banques communautaires dans le pays. Cette volonté de se prendre en mains a provoqué une mini révolution dans certaines familles. Des couples se sont brisés au passage, mais dans l’ensemble les tensions se résorbent. « Aujourd’hui, je constate que ces femmes sont plus considérées par leur mari », se réjouit Monique Reid, présidente du Comité Haïti Laurentides. Les Haïtiennes sont discrètes sur le sujet, contrairement à Maggie Wilson qui affirme sans hésiter que les participantes ont gagné du pouvoir. Elle prend Marie pour exemple : « Cet automne, elle a acheté un vélo pour l’offrir à son fils aîné, à la condition qu’il ait de bonnes notes. Vu son bulletin, elle a décidé de ne pas lui donner, malgré l’opposition du père. Comme elle avait acheté le vélo avec son argent, elle a pu lui tenir tête. C’est ça la fierté! »

La cloche du déjeuner résonne au collège Eddy Pascal. Uzille range ses effets. Il est temps de céder sa place à une autre commerçante qui prépare le repas du soir : griot (cochon grillé), frites, bananes pilées et poulet grillé. Mais Uzille n’a pas terminé sa journée. Elle doit se rendre au marché de Port-au-Prince à bord d’un tap-tap — contraintes d’utiliser les transports publics, les commerçantes sont souvent la proie des voleurs. Trois heures plus tard, elle revient chargée d’un grand sac de farine, de choux et de viande qu’elle devra faire cuire avant d’aller dormir. L’univers des rêves est probablement l’unique repos de toutes ces battantes de la rue.

Gros plan sur le micro

Mise en place au Bengladesh il y a 20 ans par la banque Grameen, la formule du microcrédit accommode aujourd’hui près de 13 millions d’emprunteurs (en majorité des femmes) dans le monde. Et si on atteint les objectifs fixés au Sommet sur le microcrédit de Washington en , les programmes de microcrédit ou de microfinance pourraient toucher 100 millions de familles d’ici . Les 2 900 participants au Sommet avaient alors lancé une campagne de huit ans évaluée à 21,6 milliards de dollars américains pour aider les familles les plus défavorisées — particulièrement les femmes — à bénéficier de crédit pour le travail autonome. Quatre millions de ces futurs clients se trouvent dans les pays industrialisés où progresse le mouvement des micro-entreprises. Aux États-Unis par exemple, il existait moins de 10 programmes il y a dix ans; aujourd’hui, on en dénombrerait près de 300 qui rejoignent entre 40 000 et 50 000 familles par an.

Le Canada comptait l’an dernier une quarantaine d’organismes de crédit communautaire, en excluant les organismes gouvernementaux qui s’impliquent dans le secteur des micro-entreprises. Au Québec, 22 organismes gèrent des cercles d’emprunt avec des budgets inférieur à 100 000 $ par années. Six fonds communautaires d’emprunt disposent pour leur part d’un budget variant entre 100 000 et 200 000 $. Le montant des prêts accordés varie de 200 $ à 5 000 $. Le Réseau québécois du crédit communautaire évalue à 1,5 millions de dollars les sommes investies dans le microcrédit pour aider les chômeurs et les personnes à faibles revenus à conquérir leur autonomie personnelle et financière. Les cercles et les fonds communautaires d’emprunt sont présents dans dix régions du Québec.

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