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Une semaine en Bosnie-Herzégovine. Un trop court périple pour comprendre les racines de la guerre, la haine, la corruption. Et esquisser les lignes d’un futur qui s’annonce imparfait pour la population d’un pays en ruine, et plus qu’imparfait pour ses femmes. Carnet de voyage impressionniste.

Topo militaire

Chaînes de montagnes qui se négocient en virages serrés dans les cols étroits. Vallées profondes, forêts de conifères immenses croulant sous la neige, rivières turquoise qui ne gèlent pas. Sous le soleil de , la Bosnie resplendit comme une carte postale.

Nous sommes sur la route de Glamoc, au centre ouest du pays, un des endroits les plus pauvres de la Bosnie et qui compte environ 4 800 personnes, comparativement à 12 000 avant .

À bord du véhicule, le capitaine qui m’accompagne en tout temps, le chauffeur et une escorte féminine — armée, faut-il le préciser — chargée de veiller sur notre sécurité. Pas question de sortir de la fourgonnette pour prendre des photos. Des têtes de mort blanches sur panneaux rouges confirment la présence de mines.

Trois millions de mines et d’objets explosifs sont enfouis dans le sol de la Bosnie, explique Patrick Deslauriers, « moniteur de mines » basé au camp canadien de Velika Kladusa, une ville à majorité musulmane, tout près de la frontière croate. Avec les civils qu’il forme, le jeune sergent participe à la décontamination des quelque 18 000 champs de mines localisés jusqu’à maintenant. Lui-même reposera probablement déjà quelques pieds sous terre quand l’opération sera terminée. Car il faudra compter entre 50 et… 125 ans pour y arriver. Triste héritage de la guerre civile de qui a fait plus de 200 000 morts, dont une majorité de musulmans (aussi appelés Bosniaques; à ne pas confondre avec Bosnien, utilisé pour tout habitant de la Bosnie, peu importe l’origine ethnique), et provoqué l’exode de plus de 2 millions de personnes pendant le conflit.

Le hic, c’est qu’on connaîtrait l’emplacement de seulement 60 % des champs de mines. Une femme est morte récemment en allant cueillir des choux dans son jardin. Bilan annuel: 400 décès et de nombreux mutilés. « Je tremblais chaque fois que mes enfants allaient jouer dehors », m’a raconté Vera Saric, réfugiée bosno-croate rencontrée à Québec avant mon départ.

Dans les villages, des vêtements raidissent sur les cordes à linge, à -15 °C! Des demeures inachevées sur deux étages, aux fenêtres placardées de bois, attendent des vitres qui arriveront… un jour. Plus loin, les cicatrices apparaissent. Maisons brûlées pendant le conflit, dont ne restent que des murs et des poutres noircies. Trous de balles et d’éclats d’obus dans les façades. En contrebas, un hameau complètement détruit. Combien faut-il de temps pour rebâtir un pays? Çà et là, le long de la route, de minuscules cimetières. Pierres tombales aux formes différentes, qui témoignent de la présence des trois religions, orthodoxe, catholique et musulmane.

Environ 30 000 soldats de différents pays composent la Force de stabilisation (SFOR) dirigée par l’OTAN. Les militaires canadiens assurent le maintien de la paix dans une partie du territoire, le long de la frontière croate. Ils patrouillent villes et villages régulièrement. Le but: colliger le maximum d’informations, débusquer les munitions (on a déjà découvert un tank entre deux murs d’une grange!), sensibiliser les gens à la paix et apporter une aide humanitaire. « On travaille sur la prochaine génération. Il faut donner des exemples positifs aux jeunes. Avec ceux qui se sont battus, c’est plus difficile », explique le capitaine Sylvain Chalifour. « Si les forces partaient maintenant, la guerre reprendrait. À mon avis, il va falloir au moins 20 ans pour qu’il y ait la paix. Serons-nous encore là »?

Zone interdite

« Les gens ne parlent pas de ce qui s’est passé ». Anik Lefebvre, 26 ans, commandante de camp à Velika Kladusa, dirige une équipe de 81 personnes. Sur le conflit et ses ravages, une loi du silence semble régner parmi les Bosniens employés par les Forces armées canadiennes (pour faire la cuisine ou servir d’interprètes notamment). « Honnêtement, on évite de parler de ça, parce qu’ils ont vu l’horreur ».

« Les gens sont discrets », confirme France Bélanger, superviseure de l’Agence de soutien du personnel des Forces armées canadiennes. « Il y a quelque temps, un de nos employés civils semblait très triste. J’ai su, par la suite, que c’était l’anniversaire de la mort de son père et de ses deux frères, tués le même jour pendant la guerre ».

On ne ressasse pas l’innommable indûment. En ce pays, l’impensable s’est produit. L’humain, devenu monstre, a tué, torturé, violé. Environ 20 000 femmes, en majorité des Bosniaques, ont été jetées en pâture aux soldats serbes. La violence sexuelle comme ultime arme pour humilier un peuple.

Et comme si cela ne suffisait pas. « Je n’arrive pas à concevoir qu’on ait tué des bébés », s’étonne encore Sylvain Chalifour. Aux yeux de leurs bourreaux, ces enfants étaient des hommes en devenir qui, un jour, allaient assassiner les leurs. Où donc s’arrête la logique guerrière?

Misère à vendre

Bien habillées, maquillées, les jeunes Bosniennes, par leur apparence, ne laissent pas toujours deviner le degré de pauvreté dans lequel elles vivent. « Quand on a un peu d’argent, on se gâte. Qui sait de quoi demain sera fait? », ont répondu certaines devant l’étonnement d’Anick Lefebvre.

Cependant, la misère donne parfois lieu à des situations absurdes, pathétiques. « Je connais une mère de neuf enfants qui vit avec une maigre pension d’environ 65 $ canadiens par mois. Sa maison a la dimension de mon bureau, son toit est en carton », raconte Karen Filmore, l’aumônière protestante du camp à Velika Kladusa, mariée et mère de trois enfants.

En mode survie, les solutions n’abondent pas. « Il y a beaucoup de prostitution », affirme sans hésiter Suada Boracic, une Bosniaque réfugiée au Québec, elle aussi rencontrée avant mon départ. Une opération menée par le Crime Centre of the Southeast European Cooperative Initiative, à Bucharest, démontre que la Bosnie-Herzégovine a fait très peu pour contrer le trafic des femmes, comparativement à d’autres pays de l’Est. Depuis la fin de la guerre, la présence des troupes de l’OTAN… et de travailleurs humanitaires de l’ONU a donné lieu à un commerce de la prostitution florissant. Des soldats et des représentants de l’agence onusienne ont d’ailleurs été arrêtés pour avoir maintenu des jeunes femmes dans des conditions d’esclavage sexuel. Et ce, sous les yeux d’une police locale souvent complaisante.

Coupes de bois illégales vers la Croatie et trafics en tout genre: la corruption sévit. L’économie ne reprend qu’à pas de tortue dans cet ex-État yougoslave où la démocratie aurait dû succéder à 50 ans de communisme, si la guerre civile n’avait pas éclaté.

Le mal du pays

Au rez-de-chaussée d’un bâtiment déprimant, les militaires ont improvisé une chapelle, au plus grand ravissement de Karen Filmore, qui présidera la cérémonie. Des filets de camouflage blancs servent de crèche. À l’intérieur, des personnages en carton. Pas de chauffage dans cette salle sombre et humide. Frigorifiée, gants aux mains, j’assiste à ma première messe de Noël bilingue, récitée par une femme! Une cérémonie surréaliste en tous points (et touchante, je l’avoue).

L’aide humanitaire que font les militaires peut donner lieu à des situations pénibles. « J’ai déjà vu des gens s’arracher une poche de linge. Par ailleurs, il faut exiger de visiter les lieux pour aider les bonnes personnes. On peut rester surpris parfois de voir ce qui se cache dans les maisons ». Comme cet homme qui exigeait un poêle à bois, alors qu’il en avait déjà deux. « Souvent, ce sont les plus pauvres qui demandent le moins. Beaucoup de gens qui n’ont rien nous offrent du café, une boisson ». Cynique ou réaliste? Au sujet de ce qu’elle retire de son expérience, Linda Migneault dira: « Je pense qu’on apprécie ce qu’on a en revenant de mission, mais que ça ne dure pas longtemps. On oublie ».

Une journée typique, pour celle que certains surnomment la « padrette », s’étend de à . « Il faut parfois que je me cache des gens, avoue l’aumonière des Forces armées. Je suis constamment sollicitée ». La religion ne figure pas au premier plan des conversations sous le sceau de la confidence. Le mal du pays, la culpabilité d’avoir laissé derrière soi une épouse qui doit s’occuper seule des enfants, les ruptures amoureuses… ou parfois la tentation de vivre une aventure constituent le pain quotidien de Karen Filmore. « L’armée fait des efforts pour améliorer la situation des familles ». Plus de congés, de ressources d’aide, de possibilités d’appeler à la maison ou d’écrire, grâce au courrier électronique, viennent mettre un baume sur les plaies. Sur 28 cas de rapatriement d’urgence au pays, dans une période de service de six mois, la moitié sont motivés par des raisons familiales.

Sur les quelque 1 600 militaires canadiens en Bosnie pour cette période de service, 110 sont des femmes, dont 16 dans des métiers de combat. Et comment évoluent les soldates dans cet univers? « Elles travaillent très fort pour prouver leur valeur. Une partie de leurs difficultés vient de leur perception d’elles-mêmes, mais l’autre part est bien réelle. Elles ont tendance à jouer la game des hommes, à se conformer à leurs façons de faire. Il ne faut pas oublier que ce sont eux qui font les évaluations pour les promotions. Je crois que lorsqu’il y aura plus de femmes dans des positions de dirigeants, les choses changeront, notamment dans la manière d’exercer le leadership ». Discours que je n’entendrai que de la bouche de Karen. Les autres femmes interviewées disent ne vivre aucun problème d’intégration. « La glace est brisée, pour nous, dans l’armée », soutient Anik Lefebvre.

Et le style de la « padrette », est-il différent de celui d’un homme qui exerce la même fonction? « Vous ne verrez pas souvent un aumônier parler de relations amoureuses ou sexuelles! », lance-t-elle, un sourire dans les yeux.

Dans le regard de Martina

« Je ne suis pas une Bosnienne conventionnelle, avec mari et enfants ». Martina Vrdoljak, 21 ans, vit à Livno, à 30 km de Glamoc, lorsqu’elle n’est pas de garde au camp ( de travail, pour   de repos). La jeune Croate est interprète pour l’armée auprès de la population et des autorités locales. Assise face à moi, sur un des lits de la vaste tente qui me sert de dortoir, elle se raconte, en anglais, langue qu’elle a apprise adolescente. Malgré sa détermination évidente, son regard bleu trahira parfois une certaine tristesse.

« Mes amies ne pensent qu’à se marier. Ici, le mari garde ses amis et sort souvent; son épouse, beaucoup moins. En plus, elle doit souvent demeurer chez les beaux-parents, en partie à cause de la tradition, mais aussi pour des raisons économiques. Après deux ans, les enfants arrivent. En général, les pères ne s’occupent pas beaucoup d’eux. En fin de compte, les femmes ne connaissent jamais la liberté ».

Comme beaucoup de jeunes, l’interprète n’a pas les moyens d’aller à l’université. Elle cherche à obtenir une bourse pour étudier à l’étranger. Et ramasse son argent, dont une bonne partie sert cependant à faire vivre sa famille, comme c’est le cas pour la plupart des employés civils bosniens des bases militaires.

Avant d’être embauchée par les Forces armées, Martina a bossé à gauche et à droite. Dans un kiosque à journaux, sept jours semaine, pendant de longues heures. Sous les ordres d’un patron qui ne la payait qu’une fois par mois, quand il le voulait bien, lui disant qu’elle n’avait pas mérité sa paie. Puis il y a eu ce café bar; elle entrait y travailler de à puis de à , tous les jours. « J’avais 18 ans et je servais des centaines de cafés par jour. Je ne dormais plus, je maigrissais à vue d’œil. Et puis, allez savoir pourquoi, les filles qui font ce genre de job ont mauvaise réputation. J’ai rencontré un gars qui me plaisait. Quand il a su que je travaillais dans un café bar, il s’est désintéressé de moi ». Silence.

« Je ne vois pas quel genre d’avenir je pourrais avoir ici. En plus, nous n’avons pas un bon gouvernement. Les intérêts privés passent avant tout ». Martina déplore le manque de modèles féminins, en politique par exemple. « Qui, dans ce pays peut montrer aux filles ce dont elles sont capables »? D’ailleurs, beaucoup veulent quitter le pays et épouser un étranger de l’Ouest. « J’aurais pu le faire, mais j’ai refusé de payer ce prix. Sans amour, non merci! Je préfère rester ici ».

Paix sous surveillance

Drôle d’idée, les responsables du camp de Glamoc ont cru bon de former une équipe entièrement féminine le temps d’une patrouille. Du sur mesure pour la journaliste de la Gazette des femmes. À bord du Grizzli, un véhicule blindé léger, la dream team, comme s’amuseront à dire certains, s’élance sur la route enneigé e en ce matin gris. À l’arrière, debout sur la banquette, j’émerge de moitié du véhicule par le toit dont les portes sont rabattues. Notre chauffeuse, Isabelle Anctil, est en grande forme. Les mains agrippées aux côtés pour maintenir mon équilibre, je la soupçonne de vouloir en mettre plus que la cliente en demande.

Le conflit

 : La Yougoslavie devient une république populaire fédérative sous le régime communiste de Tito. Elle comprend six républiques: la Serbie, le Monténégro, la Slovénie, la Croatie, la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine, ainsi que deux provinces autonomes: le Kosovo et la Vojvodine. Tito vise à éliminer les différents nationalismes pour promouvoir l’unité socialiste entre les peuples yougoslaves.

 : Mort de Tito. L’économie est chancelante, l’unité du pays devient difficile à préserver. Les années voient ressurgir les nationalismes, particulièrement chez les Albanais du Kosovo et les Serbes.

 : Chacune des six républiques s’est dotée de représentants librement élus, le plus souvent nationalistes. Suivent une série de référendums pour l’indépendance.

 : À l’instar de la Slovénie, de la Croatie et de la Macédoine, la Bosnie-Herzégovine, qui compte alors 4,4 millions d’habitants, proclame son indépendance le , malgré une forte diversité ethnique (44 % de Bosniaques musulmans, 31 % de Serbes orthodoxes, 17 % de Croates catholiques, 8 % de Tziganes, Turcs et Juifs). Les musulmans sont les descendants des Slaves, tout comme les Croates et les Serbes, mais leurs ancêtres se sont convertis à l’islam alors que la Bosnie-Herzégovine faisait partie de l’empire ottoman ().

 : La communauté internationale reconnaît le nouvel État, répondant ainsi aux vœux des Bosniaques musulmans et des Croates. Mais les Serbes de Bosnie réclament le droit de se joindre à la Serbie pour former une « grande Serbie ». Ils lèvent une armée et proclament la République serbe de Bosnie-Herzégovine, déclenchant ainsi une guerre civile. Beaucoup mieux armés que les deux autres groupes (ils recevront l’aide de l’armée yougoslave jusqu’en ), ils déclenchent une opération de « purification ethnique » à l’encontre des non-Serbes.

 : À l’automne, les Serbes occupent 70 % de la Bosnie-Herzégovine. D’abord des alliés, les Croates (appuyés par la Croatie) et les musulmans (pourvus de la plus petite armée) se battent maintenant entre eux. Chaque groupe se livre à de violents combats pour contrôler des secteurs ethniques. L’ONU déploie ses forces et propose plusieurs plans de paix, qui échoueront tous.

 : La communauté internationale se décide enfin à mener des opérations militaires efficaces contre les Serbes. En , les bombardements de l’OTAN contre les forces serbes qui assiègent Sarajevo conduiront à un accord politique négocié à Dayton, aux États-Unis, en . La République de Bosnie-Herzégovine est divisée en deux entités: la Fédération de Bosnie-Herzégovine, qui regroupe les Bosniaques musulmans et les Croates (51 % du territoire, dont la capitale Sarajevo), et la République serbe (49 %). Au moment où la guerre prend fin, la population est d’environ 3 millions de personnes. En , elle avait remonté à 3,9 millions.

Lendemains de guerre: Le conflit a dévasté une grande partie des terres arables de ce territoire de 51 129 km2 et détruit près de 80 % des industries. En , le taux de chômage était de 40 % dans la Fédération et de 50 % dans la République serbe, où se trouvaient la majeure partie des entreprises industrielles. Le retour des réfugiés se fait difficilement lorsqu’ils n’appartiennent pas au groupe majoritaire. La situation a donné lieu à des absurdités. Ainsi, les langues officielles sont le bosniaque, le croate et le serbe, alors qu’en réalité il s’agit de la même langue, appelée serbo-croate avant le conflit.

Plus loin, les façades en ruine du village de Petrovo Vrelo nous accueillent. Autrefois, six familles vivaient dans le rang où nous arrêtons. Gospava et Ilijak Piljak, un des deux couples de Serbes qui restent encore ici, nous invitent à entrer chez eux, tout comme leurs uniques voisins. Ubica Duvic est en sandales dans la neige. Son mari, Ranko, suit.

Ilijak insiste pour me faire goûter la boisson locale. Sueurs garanties! Comme beaucoup de personnes qui vivent en dehors de la ville, ils n’ont plus l’électricité. Et la compagnie d’électricité, dirigée par des Croates, tarde à les rebrancher. Pour tout chauffage, un poêle à bois dans la pièce centrale, dont la chaleur n’atteint pas les chambres. Gospava, la soixantaine, m’explique qu’ils n’ont rien à faire, alors ils regardent souvent les photos de leurs enfants. Elle me montre ses trois filles, dont une vit au Canada, à Edmonton. Quant aux Duvic, ils ont deux fils et une fille. Leur beau-fils est mort pendant la guerre. En général, ils ne voient pas souvent leurs enfants.

Ils espèrent que les autres voisins vont revenir. « Je veux rester dans ma maison, même s’il n’y a pas d’électricité. Nous voulons mourir ici », dit Gospava. Tous s’entendent pour dire qu’ils préfèrent que les militaires restent. « Ils apportent l’aide et la sécurité ». Au moment de partir, ils remercient la patrouille qui, avec son Grizzli, leur a tracé une route. Pour y marcher, car ils n’ont pas de voiture.

« Les gens ne s’entraident pas tant que ça. Ils ne se font pas confiance. Regarde Milorad, un veuf de 71 ans. Où est son fils? Pourquoi il n’envoie pas d’argent à son père », s’indigne la bombardier chef, Isabelle Anctil. Milorad Krndija vit seul dans un hangar, sans commodités aucunes, à côté de sa vraie maison désormais inhabitable. Il a bien essayé d’en réparer le toit, mais on lui a volé les matériaux. Cet après-midi-là, les larmes aux yeux, il nous raconte sa vie de misère. Et de montrer son chien: « Une chance que je l’ai. Il m’aide à vivre ». Cette fois, nous remontons en silence dans le Grizzli.

Prochain arrêt, Rudici, où vivent 11 familles. Les Jovicic nous reçoivent. Bosiljka, 64 ans, dépose sur la table, en plus de la boisson locale, du café turc et des biscuits. Sa fille Dara, qui habite l’Autriche depuis 25 ans, est en visite avec son garçon. Grâce à elle, sa mère vit relativement bien. À son retour de Serbie, après la guerre, il ne restait que les murs de sa maison. Elle a réussi à ravoir l’électricité il y a deux ans.

« Seuls les vieux comme moi veulent revenir à Glamoc. Les autres aimeraient ça, mais il n’y a pas de travail, et personne ne veut les aider », déplore Bosiljka. « Malheureusement, il y a encore des extrémistes », ajoute son mari. « Musulmans, Croates et Serbes au pouvoir sont tous corrompus », déclare Bosiljka. Et puis, un refrain que j’entendrai maintes fois: « Si les militaires s’en vont, ça va repartir de plus belle ». Comme elle est fragile, cette paix sous surveillance!

Hana et ses sœurs L’interprète Hana Arnautovic, 20 ans, est la dernière personne que j’interviewerai, mais non la moindre. La blonde musulmane, qui travaille à Velika Kladusa, vient de Bihac, une ville où les combats ont fait rage pendant la guerre. « Les Serbes et les Croates ont entouré Bihac pendant toute une année. Mon père est allé se battre; il ressent cette chose pour la patrie (elle lève les yeux au ciel). Ça a duré trois ans, pendant lesquels je suis restée seule avec ma mère ».

Des années qu’elle n’oubliera jamais. Sa meilleure amie, Sonia, était serbe. Son père, un pilote, a attaqué l’école primaire de Bihac qu’elle fréquentait. « Il savait que j’étais là. Je me suis souvent demandé pourquoi il me haïssait. Qu’y avait-il de mal à être musulmane? J’ai commencé à croire que je n’étais pas correcte. Mais ensuite, j’ai compris que c’étaient eux qui avaient trahi ma confiance. Certains Serbes reviennent en ville comme si de rien n’était ».

Les souvenirs se bousculent pour Hana. « Je connais une femme qui a perdu ses cinq fils, et un homme dont la femme et les trois filles sont mortes le même jour. J’ai lu des confessions de femmes qui ont été enfermées dans des camps de concentration. Ça m’a pris six mois pour finir ce livre. Je n’arrive pas à croire qu’on ait pu leur faire subir pareils sévices. Et ensuite, on nous dit qu’il faut s’entendre entre nous. Comment diable voulez-vous qu’on y arrive! Ça va prendre au moins deux générations ». Silence.

Puis elle sourit: « Mon premier amour était moitié croate, moitié serbe. Cela ne dérangeait pas du tout mes parents. Il faut dire qu’il y a du bon monde dans les trois communautés ».

Hana est le principal soutien financier de sa famille immédiate, y compris un oncle, une tante et sa grand-mère. « Je leur dois bien ça. Les cours d’anglais qu’ils m’ont offerts [depuis l’âge de 5 ans] coûtaient très cher. La guerre nous a appris à apprécier la famille et les amis. C’est ainsi qu’on reconstruit le pays ».

Au sujet du retour à un islamisme plus fort dans la communauté musulmane, elle répond: « Bien sûr, beaucoup de gens ont trouvé refuge dans la religion pendant la guerre. Cet été, alors que je marchais dans un parc, un gars m’a même craché dessus parce que, selon lui, je portais une jupe trop courte. Mais je dirais que seulement 10 % des musulmans en Bosnie sont comme lui. À l’université, des filles portent le foulard. Ça ne me dérange pas. À chacun sa foi ».

Sur la situation des femmes, elle fait un constat peu réjouissant. « Personne n’intervient en violence conjugale. Un de nos voisins bat sa femme tous les jours et personne ne fait rien. Ce n’est que cette année qu’on a commencé à ouvrir des centres pour femmes battues avec l’argent de l’ONU. Plusieurs pensent que si une femme se fait battre, c’est parce qu’elle a fait quelque chose de travers ».

Le mariage n’est pas une priorité pour elle. « Les femmes dans les villages se marient à 16 ans et ont déjà cinq ou six enfants à 25 ans. Moi, mon père m’a élevée en me disant que je pouvais tout faire. Hélas, je crois que la plupart des jeunes hommes pensent différemment ».

Elle souhaite beaucoup plus de soutien de la part des femmes de l’Ouest. « Soyez là! Dites-leur que ce n’est pas normal de se faire agresser avec des mots ou des coups. Faites de la promotion auprès des jeunes. Nous, nous n’avons rien. Sans argent, nous n’aurons pas d’instruction et demeurerons dans des rôles traditionnels ».

Sur l’âme slave, elle dira ces mots qui me suivront sur le chemin du retour: « Notre langue est directe, un peu dure, comme nous. Vous savez, le mot « balkan », en langue slave, veut dire « miel et sang ». Ça représente assez bien notre pays ».

Du au , la journaliste séjournait en Bosnie-Herzégovine à l’invitation des Forces armées canadiennes.

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