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Photographie de David Homel

Mon père est à quatre pattes, en train de récurer le plancher de la cuisine. Un prélart beige avec des motifs noirs et indistincts, comme des traces de boue qui jamais ne seront effacées. C’est le samedi matin. Selon le code de notre famille, le travail se partage également, et en principe, il n’y a pas de tâches féminines ni masculines. Le travail domestique, c’est tout simplement du travail, et le travail n’a pas de sexe, tout comme l’argent n’a pas d’odeur.

Je sors pour jouer un match de base-ball au parc avoisinant. Dans ce vaste monde qui commence à la porte de la maison, un homme normal ne se met pas à quatre pattes pour laver le plancher de la cuisine. Et cela, je le sais. Ma famille est excentrique, et je n’en suis pas fier. Je n’en discute pas avec mes amis. Déjà j’ai appris que le monde du Dedans et celui du Dehors ne doivent jamais se rencontrer. Ça deviendra le principe de ma vie, alors que tout le monde sait que ce principe finit par faire beaucoup de mal, car le Dedans et le Dehors ne sauront jamais rester séparés.

Flash forward. On avance de dix ou quinze ans. Je fréquente l’université maintenant. Lors d’une discussion dans un café où se tient la gauche étudiante, une fille me lance hargneusement, comme si je l’avais obligée à laver mes propres planchers: « Housework is shitwork! » « Le travail domestique, c’est de la merde! » Dois-je en rire ou en pleurer? Rien ne se déroule comme prévu. Je revois mon père à quatre pattes, à faire sa corvée, et je réentends ses explications. On partage le travail chez nous. On le partage au nom de l’égalité des femmes et des hommes. C’est l’un des principes de notre vie.

Et maintenant une fille me dit que ce travail, c’est de la foutaise. Avec les principes dont j’ai hérité, ceux de la gauche américaine, propagés par ces immigrants d’Europe de l’Est dont je suis issu, je pensais être prêt pour le féminisme. Mais non. Apparemment, il n’y a pas de place pour les gens de bonne volonté. Nous vivons l’époque des polarités. Mon éducation, quoique louable, ne m’a pas préparé à une guerre de factions. En rire ou en pleurer? Désormais, j’appartiens à l’ennemi.

Et ces beaux principes d’égalité? Secrètement, je sais que ce fameux partage résulte d’un traumatisme. Mon père est en chômage, c’est presque devenu un état chronique. Dans notre quartier, selon le code d’honneur de notre rue, celui qui ne pourvoit pas aux besoins de sa famille est à peine un homme. Alors, comment se sentir utile lorsqu’on ne participe plus à la définition de ce qu’est un homme? On peut toujours laver les planchers.

On les lave en secret. On est en chômage en secret. On part le matin comme si l’on était pressé de se rendre au travail. Mais on va au cinéma. Il y a des simulacres de travail — vendre des encyclopédies de porte en porte, être colporteur. À l’école, les institutrices demandent aux enfants: « Que fait ton père »? « Rien » n’est pas une réponse acceptable. Le mien me dit de répondre: « Mon papa travaille dans un bureau ». Un bureau évoque un lieu anonyme et surtout socialement acceptable. Donc, c’est ce que je réponds. Une petite fille de la classe dévoile mon mensonge. « Mais ton papa est venu chez nous vendre des encyclopédies! »

À ce moment, on a envie de pleurer plutôt que de rire de cet échec du rôle masculin.

Dans ce contexte, qui voudrait être père? Avoir cette responsabilité de pourvoyeur dans un monde où, visiblement, ça ne marche pas? Arrive de la parenté. Mes tantes, les sœurs de mon père, s’installent chez nous pour y vivre. Ces toutes petites femmes ressemblent à des poupées, sauf qu’elles sont ridées par l’âge. Elles parlent avec un fort accent yiddish, elles disent des choses comme « clef la porte » au lieu de « fermer à clef », elles ont peur des chiens, de la police, de la lune… Mais elles ont cet avantage: elles travaillent. Chacune sait fermer sa gueule et travailler fort dans des ateliers où l’on ne pose pas trop de questions sur les papiers d’identité, sur la sécurité des machines. Chacune revient chaque semaine avec un petit chèque de paye. Et la maisonnée survit.

Mon père déteste ces femmes car il a besoin d’elles. Ou plutôt de leurs petits chèques de paye. Leur existence même témoigne de son échec. Qu’il dépende de ses grandes sœurs, deux présences moralisatrices, crée un climat d’enfer à la maison.

Je les déteste aussi, ces femmes. Avec leur accent, leur manière de boire le thé à même la soucoupe, le tremblement de leurs mains, comme si elles étaient atteintes de la maladie de Parkinson, leur soumission au travail, leur peur de tout ce qui bouge… Moi, jeune homme ou plutôt garçon, je veux être américain, moderne, ne pas traîner de fantômes des vieux pays. Elles sont comme un reproche vivant: voilà d’où tu sors, alors ne fais pas semblant…

En plus, elles sont asexuées, ces vieilles tantes-là. Le travail de leur vie, c’est de ne pas s’occuper d’elles-mêmes. Leur vertu: l’abnégation. Elles sentent la soupe. La soupe à l’orge et au jarret de bœuf. Mes deux frères et moi, on les appelle « os à soupe ».

Compte tenu de ce qu’elles nous sauvent la vie, nous sommes tout à fait ingrats. Mais nous préférons en rire.

C’est donc ça, la famille? Rien qu’une source de gêne? Pourtant, j’ai entendu bien des histoires héroïques sur d’autres femmes de ma lignée. Des aventurières, dit-on. L’une de mes tantes a vécu à Paris dans les années 1920, elle faisait partie de la « génération perdue », comme on nommait ces gens en proie à la désillusion d’après-guerre, peut-être prenait-elle un coup avec Hemingway. Elle a voyagé jusqu’en Mongolie, où elle a traversé le désert de Gobi. Une autre a fait du théâtre politique dans les années 1930 et a adhéré au Parti communiste américain, s’attirant les foudres du FBI plus tard dans sa vie, à l’époque de la terreur du maccarthysme. Où sont ces femmes aujourd’hui?

La réponse est simple. Les femmes de cette trempe-là sont ailleurs dans le monde. Elles n’attendent pas un appel de détresse pour venir, l’expression sévère, sauver un membre égaré de leur famille.

Flash forward. Quand, plus tard, j’ai voulu inviter des filles à la maison, mes tantes ont été des modèles d’indulgence. En fait, elles ne comprenaient pas trop ce qui se tramait. Des garçons et des filles, des adolescents en bonne santé, remplis de bonne sève, ça devait leur rappeler quelque chose, vaguement… N’ayant jamais connu les affres de l’exploration, elles ne se figuraient pas la chaleur et l’angoisse des rencontres derrière les portes closes.

L’autre côté des choses

On dirait de la fiction. Pourtant, c’est vrai: David Homel a réellement grandi dans une famille de communistes féministes! Épris d’égalité, ses ancêtres ont fui la Russie après s’être compromis dans la révolution avortée de 1905. Échoués en Amérique, ils ont trimé dur pour survivre. Que ce soit en jupe ou en pantalon… « La femme immigrée a toujours travaillé à l’extérieur en plus de gérer la maison. Pour elle, le féminisme était une question de survie », note l’écrivain, qui a évoqué ces souvenirs dans son roman Un singe à Moscou, récompensé en 1995 par le prix des libraires français Millepages pour la meilleure œuvre étrangère.

Avec de telles prédispositions, pas étonnant que David Homel ait déjà compté parmi les « lectrices » du défunt magazine La Vie en rose! « Je voulais connaître l’autre côté des choses », dit l’auteur de 50 ans, qui vient de publier son cinquième roman, L’Analyste. Un désir fort louable… bien qu’un peu fripon. À l’époque où le jeune Homel habitait Chicago, il aimait bien aborder les filles qui lisaient le magazine féministe Ms. pour discuter des articles. « Parfois, elles pensaient que je les draguais. Peut-être bien, mais c’était plus intelligent que de leur demander si elles habitaient encore chez leurs parents, non »?

Très accaparé par le tournage d’un documentaire, ce touche-à-tout (il est aussi réalisateur, traducteur et chroniqueur, notamment pour La Presse et pour Radio-Canada) a quand même tenu à écrire ce récit sur le féminisme. « C’est une façon de participer aux débats qui forment ma vie. Puis j’aime l’idée qu’un homme publie dans la Gazette des femmes; c’est inattendu ». Et ce père de deux garçons, que pense-t-il aujourd’hui de la libération du deuxième sexe? « On n’est libéré qu’à la mort, grince-t-il. Les obstacles s’effacent lentement; mais pas partout, et pas pour toutes ».

Chaleur et angoisse. La fille était un secret, et parfois j’en pleurais, tellement j’étais désespéré à la pensée qu’elle me resterait à jamais inaccessible. C’était plus que de la simple frustration, dans sa bête incarnation physique. Cela relevait du doute métaphysique: comment connaître l’autre? Comment transformer l’énergie sexuelle en quelque chose d’acceptable, comment la dompter pour qu’elle devienne de la tendresse? Comment se connaître aussi, savoir ce qu’on désire réellement, au-delà d’être aimé? Et, plus important encore, comment briser ces maudits stéréotypes avec lesquels nous sommes nés, et qui nous tourmentent encore?

C’est le travail d’une vie. La mort y mettra fin lorsqu’elle en aura assez de cette comédie. Rire, ensuite pleurer.

Mais au bout de mon adolescence, tout d’un coup, au fond de mon désespoir métaphysique et physique, il y a eu une lueur. Un geste d’aide. Contre toute attente, cette aide est venue de l’objet même de mes désirs, comme si la bête que je traquais s’était retournée vers moi pour dialoguer. Surprise, consternation, joie. J’allais pouvoir laisser tomber la métaphore de la chasse et tout ce langage militaire qui, malheureusement, accompagne depuis toujours la séduction. Car la fille disait avoir les mêmes sentiments que moi.

M’en rendre compte, l’accepter, ça n’a pas été si facile. J’étais bien habitué à ma solitude, à rester à distance de l’objet de ma quête. Alors, lorsque j’ai compris que la fille voulait ce que je voulais, avec la même ardeur, et les mêmes doutes, la joie était au rendez-vous, mais l’inquiétude aussi. Des sentiments mêlés qui n’avaient rien à voir avec les rigolades de vestiaire, du genre: « Tu sais, mon gars, elles aiment ça elles aussi ». Ce type de rieur ne comprend strictement rien de ce qu’il dit.

Non, ç’a été un après-midi sur la grande plaine de l’Illinois, champs de maïs et de soya, elle s’appelait Amy, nous avons fait l’amour, c’était la pilule et pas le condom à cette époque, elle a pris ma main, l’a placée contre son bas-ventre et m’a dit: « Je le sens, juste là ». Le le voulait dire te. Elle sentait, disait-elle, le sperme que j’avais laissé en elle. Je ne savais pas si c’était possible de sentir ça, mais la poésie et le désir y étaient, le désir féminin. Ç’a changé ma vie.

Flash forward. On avance d’une semaine, d’un mois, d’un an. Amy laisse entendre qu’elle a été victime d’inceste. À cette époque les gens comprennent à peine ce que ça veut dire, mais elles, elles savent, même si elles ne peuvent pas le dire. On envoie Amy chez le thérapeute, elle finit par terre avec lui sur le tapis persan, et elle déclare la guerre à elle-même, à ce corps que je chéris mais que je ne comprends pas.

Une guerre a éclaté entre Amy et moi. Comme une guerre a éclaté entre toutes les Amy et tous les garçons. Nous avons progressé dans certains domaines. L’égalité au travail, la parité, le congé de maternité, le refus de la violence… Mais sous les toits, dans la vie privée, l’abîme reste entier.

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