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Médecine, droit, notariat… l’arrivée des femmes dans des secteurs autrefois majoritairement masculins bouscule. Inquiétudes légitimes des uns, résistance au changement des autres, les réactions divergent. Les professions sont en grand dérangement.

Augustin Roy n’y allait pas de main morte dans sa lettre d’opinion publiée dans Le Devoir en janvier dernier. « Les CLSC constituent une planque dorée pour les médecins, particulièrement les femmes, tranchait l’ex-président du Collège des médecins du Québec (CMQ). Une professionnelle peut avoir trois enfants en cinq ans en bénéficiant d’un plein salaire tout en ayant travaillé moins de 24 mois. C’est très loin des conditions de travail du docteur Marcus Welby [le médecin « modèle » d’une populaire série télévisée des années 1970] ! »

La docteure Francine Mathieu-Millaire en a soupé de ce genre de propos. « Pour certains confrères, notre arrivée dans la profession serait responsable de tous ses maux ! », dit l’ophtalmologue et ex-vice-présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), qui signait dernièrement un article sur la « démasculinisation » de la médecine dans la revue de la Fédération.

Médecine, droit, pharmacie, notariat, les femmes sont — ou seront sous peu — majoritaires dans plusieurs domaines jusque-là territoires masculins. Étant donné leur nombre écrasant à l’université (plus de 60 % des inscriptions au baccalauréat en 2002), le phénomène ira s’accentuant. Ce débarquement de masse bouleverse l’ordre établi. Partout. Encore récemment dans les médias, les autorités vétérinaires s’inquiétaient de la préférence marquée des femmes de la profession (47 %) pour traiter les animaux de compagnie au détriment des bêtes de ferme !

« On parle toujours de féminisation en termes péjoratifs, s’indigne Francine Mathieu-Millaire. C’est injuste. » Mais justifié ? La question se pose : l’arrivée des femmes dans les professions cause-t-elle problème ?

Le syndrome « c’est la faute aux femmes »

La moitié des femmes médecins se classent dans la catégorie des « peu actifs », rapporte une étude (2001) du Groupe de recherche interdisciplinaire en santé (GRIS) de l’Université de Montréal. Le terme désigne ceux qui travaillent moins d’heures, voient moins de patients et sont les moins engagés dans différents types de pratique clinique.

Les chiffres du CMQ vont dans le même sens. Ainsi, les omnipraticiennes travaillent 41 heures par semaine contre 46 heures pour leurs vis-à-vis masculins. Le Collège des médecins de famille du Canada rapporte, quant à lui, une différence moyenne de neuf heures.

La conciliation travail-famille y est pour beaucoup. Mais pas uniquement, indique le démographe Marc-André Fournier, coauteur de l’étude du GRIS. « L’hypothèse unique de la maternité ne tient plus. Nous mesurons la prestation de travail en médecine depuis plus de 20 ans. C’est constant : l’écart est plus marqué aux périodes de fécondité, mais il demeure présent dans toutes les tranches d’âge. »

De là à associer féminisation et manque de ressources… « La pénurie de médecins risque de s’accroître étant donné (notamment) la féminisation de la profession », peut-on lire dans le document du CMQ Les effectifs médicaux au Québec en 2001-2002. Les habituels ratios médecin-patients ne tiennent plus. Là où hier un seul médecin suffisait, il en faut désormais un peu plus. Augustin Roy avait raison sur un point : plusieurs femmes médecins optent pour le travail en CLSC. Les omnipraticiennes composent 42 % des effectifs des services de santé, mais se retrouvent en CLSC dans une proportion de 54 %. Une surreprésentation ici qui entraîne une sous-représentation là.

En effet, seulement 36 % des femmes médecins travaillent à l’urgence, indique la FMOQ dans son récent rapport Les médecins omnipraticiens dans les salles d’urgence. Un écart constant depuis 1992. « Or, les femmes comptent maintenant pour plus de 60 % des nouvelles promotions. Il est à craindre que ces nouvelles promotions ne permettent pas d’assurer la croissance, ni même le renouvellement des effectifs », soulignent les auteurs.

Dans les spécialités, les femmes (27 % des effectifs) travaillent deux heures seulement de moins par semaine que leurs collègues… mais elles boudent certains créneaux. Selon les données de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ), on retrouve actuellement 8 filles pour 49 garçons en chirurgie orthopédique, 10 pour 21 en neurochirurgie, et 3 pour 14 en chirurgie cardiaque. En médecine familiale, le rapport s’inverse : près de 275 filles pour 133 garçons.

« Il n’y a pas encore lieu d’activer la sonnette d’alarme, dit Raymond Lalande, vice-doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal : tous les postes disponibles au Québec sont comblés. Sauf que si les femmes continuent d’être majoritaires et si, pour une raison ou l’autre, le gouvernement décide d’augmenter le nombre de postes dans certaines spécialités, on aura un problème. »

Les femmes se démarquent aussi dans la profession pharmaceutique, où elles dominent depuis dix ans. Une récente étude produite pour le compte de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires fait état d’un manque d’au moins 500 pharmaciens, et pointe du doigt notamment la féminisation comme cause du mal.

Les pharmaciennes travailleraient au total quatre heures de moins que leurs vis-à-vis masculins, mais l’écart se creuse dans certaines catégories : 7 % d’entre elles feraient plus de 50 heures par semaine, contre 26 % des hommes. « Le syndrome “c’est la faute aux femmes” est très ancré chez certains », soupire Judith Choquette, présidente du comité sur l’effectif en pharmacie à l’Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ).

Partout, elles ébranlent les murs du temple. La féminisation de la profession annonce-t-elle un appauvrissement des notaires ? sera le titre choc d’une table ronde cet automne, lors du congrès annuel de la Chambre des notaires, où les femmes sont maintenant majoritaires. « Nous voulons investir d’autres champs de pratique, tel le droit des affaires, un secteur d’avenir plus rémunérateur que les domaines traditionnels », explique Jean-Paul Dutrisac, vice-président de la Chambre. Or, les femmes sont moins nombreuses que les hommes (63 % contre 75 %) à travailler sur des dossiers de cette nature. « Nous voulons comprendre pourquoi. »

Les femmes notaires ne font pas exception à la règle et elles travaillent moins d’heures que leurs collègues masculins. De plus, elles préfèrent la pratique en solo (63 % des femmes contre 55 % des hommes), alors que la Chambre souhaite inciter ses membres à travailler en équipe pour donner un service plus complet aux clients. « Entendons-nous, nous ne sommes pas contre la féminisation du notariat, prend soin de préciser Jean-Paul Dutrisac. Simplement, nous ne voulons pas nous réveiller avec des problèmes sur les bras par manque de prévoyance. »

« L’effet femme? » se fait également sentir en droit. Deux avocats sur trois seront sous peu des avocates. Actuellement, dans plusieurs cabinets privés, on attend de chacun qu’il facture autour de 2 000 heures par an pour faire rouler les affaires. Or, selon une étude de la sociologue Fiona Kay, publiée en 2002 dans la revue de droit de l’Université McGill, les femmes en pratique privée factureraient en moyenne 335 heures de moins que leurs collègues masculins. Notamment parce qu’elles accouchent et remplissent leur rôle de mère.

Malheureusement pour elles, comme dans les autres professions scrutées, leur rôle de reproduction constitue un point négatif à leur dossier. « Imaginez qu’un cabinet soit composé de plusieurs femmes et que toutes partent en congé de maternité plus ou moins en même temps, illustre l’avocat Jean-Pierre Casavant, associé du cabinet-conseil Lavery, de Billy, à Montréal. Qui devra travailler plus pour compenser ? Les hommes. »

On s’ajuste tant bien que mal en répartissant les dossiers, admet l’avocat. « Sauf qu’il y a une limite à étirer l’élastique. Si le client part parce qu’il se sent ballotté, l’avocate ne sera pas plus avancée à son retour. C’est compliqué et la guerre des sexes n’a rien à voir là-dedans. Je serais curieux de savoir comment ça se passerait dans un cabinet composé exclusivement de femmes. Si l’une d’elles accouchait de trois enfants en cinq ans, je ne suis pas convaincu que ses collègues applaudiraient. »

On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre, estime Jean-Pierre Casavant : une femme qui s’absente pour congé de maternité doit s’attendre à payer un certain prix. « Normal : cette femme s’enrichit d’un enfant, pas ses associés. Cela dit, certains grands cabinets accordent maintenant aux femmes des adoucissements, parfois même leur plein salaire, et ce, bien que le mari travaille. Ce n’est pas rien, non ? »

Cette grande générosité semble tout de même exceptionnelle. Pour l’instant, la majorité des avocates travaillent au gouvernement, un secteur où elles peuvent exercer un meilleur contrôle sur leur horaire et profitent d’avantages sociaux divers, notamment lors d’une grossesse. Exactement les mêmes raisons qui expliqueraient en partie le choix que font les femmes médecins de travailler en CLSC plutôt qu’en cabinet privé.

Les avocates, comme les femmes médecins ou notaires, se concentrent aussi dans certains secteurs?: éminemment présentes en droit de la famille (26 % contre 7 % d’hommes), elles se font rares en droit corporatif et commercial (10 % contre 23 %). L’explication reste à venir. Est-il à craindre, comme ailleurs, que des pans de la profession soient un jour moins bien servis ou, comme il s’agit des secteurs les plus lucratifs, que le vernis de la profession s’en trouve terni ?

Les hommes sont sous le choc : pour la première fois, ils réalisent que les femmes risquent de modifier pour de bon la façon d’exercer les professions, dit Jeannine David-McNeil, professeure honoraire à l’École des hautes études commerciales qui s’intéresse au sujet depuis longtemps. « Jusqu’à maintenant, ils ne s’étaient pas sentis menacés. Mais là, certains disent wo ! »

Ce questionnement autour de la féminisation « charrie beaucoup d’émotivité », admet le vice-doyen Raymond Lalande. Au-delà des chiffres bruts et des craintes parfois légitimes, qu’en est-il exactement ? Coupables, les femmes ?

Les femmes ont le dos large

« Les pharmaciennes travaillent moins d’heures et ce n’est pas étranger au manque de main-d’œuvre dans notre secteur. Mais ce qu’elles investissent en termes d’attention, d’écoute et d’empathie compense largement cette note négative, déclare Paul Fernet, président de l’OPQ. Les femmes sont un plus pour la profession et la population. Ça peut paraître politically correct de le dire, mais je suis très sincère. »

Constat similaire en médecine. « La féminisation croissante constitue un puissant facteur d’humanisation des soins », indiquait il y a quelque temps à L’actualité médicale Brigitte Maheu, professeure au Département de médecine sociale et préventive de l’Université de Montréal et auteure d’une étude sur la question. « Pour les femmes médecins, le malade n’est pas d’abord un organe mais un être complexe. » Par ailleurs, le type de pratique que permettront les Groupes de médecine familiale — qu’on s’apprête à mettre en place au Québec — correspond aux aspirations des femmes. « Le tempérament féminin semble, en général, dessiné pour le travail d’équipe. »

Ne cherchez pas : si la médiation a pris de l’ampleur au cours des dernières années, c’est aux avocates qu’on le doit, juge Sophie Bourque, avocate chez Hébert, Bourque et Downs, et présidente du comité des femmes au Barreau du Québec. « S’asseoir autour d’une table pour tenter de trouver des compromis, voilà une façon de faire qui nous est davantage propre. La cour correspond plutôt au modèle masculin d’affrontement. Le Barreau ne s’est pas encore penché sur les effets bénéfiques de la féminisation. Il serait temps de le faire. »

Les femmes facturent moins de temps ? Rien là de surprenant, indique par ailleurs l’avocate. « Tiraillées entre la maison et le bureau, elles en manquent ! Elles n’ont surtout pas la disponibilité requise pour aller aux 5 à 7 et aux rencontres sociales du samedi, tous ces lieux propices à développer son réseau de contacts et élargir sa clientèle. »

Les professionnelles apportent leur touche bien à elles. Est-ce un mal ou un bien ? Tout dépend du point de vue. Contrairement à la Chambre des notaires, Jeannine David-McNeil décèle un bon côté au travail en solo des femmes notaires. « En pratiquant à partir de Repentigny ou de Charny plutôt qu’aux centres-villes de Montréal ou de Québec, ces notaires contribuent à rapprocher les services de la population. »

Derrière les craintes avouées par certains s’en profile probablement une autre, plus diffuse, pense la chercheuse : celle de voir disparaître un certain standing. « Une profession pratiquée dans un bureau avec boiseries et moquette ou dans un sous-sol de maison, c’est différent. En général, les filles ont moins besoin de ces attributs liés à la réussite. »

Elles préfèrent probablement avoir la tranquillité d’esprit, observe Lucie Laflamme, directrice du programme de diplôme de droit notarial à l’Université de Sherbrooke. « Au travail, la maternité est acceptée comme un mal nécessaire mais elle demeure un puissant irritant. Même dans un grand bureau qui se prétend ouvert, les femmes se sentent coupables. Si elles doivent quitter, elles ont l’impression de voler du temps, de désorganiser tout le monde. Ça finit par être lourd à porter… »

Quant au prétendu manque d’engouement des femmes pour le droit des affaires, Joanne Bounadère, de Brossard, a son idée sur la question : si elles se sentaient bienvenues, elles investiraient sans doute plus le domaine. « Remettre le contrôle de leur business entre les mains d’une femme semble rebuter au plus haut point les hommes d’affaires, rapporte la notaire de 41 ans. Et ils nous le font sentir, croyez-moi? Je ne parle pas seulement des plus âgés : les jeunes loups de 35 ans ont exactement la même attitude. »

Ils devront pourtant s’y faire : les images stéréotypées de l’Avocat, du Médecin ou du Notaire sont caduques. Les femmes réinventent les professions, élargissent les pratiques, ouvrent de nouveaux sentiers. Partout. Y compris en architecture, où elles sont aussi de plus en plus nombreuses. Elles tendraient à s’écarter du modèle « créateur d’œuvre d’art » un peu désincarné pour se centrer davantage sur l’humain et ses besoins quotidiens, affirme la sociologue Petra Tancred, coauteure du livre L’architecture au féminin : une profession à redéfinir. Autrement dit, dans leurs projets, les femmes architectes ont généralement une approche tout aussi esthétique mais nettement plus pragmatique que les hommes.

« Bien sûr, ça dérange ! indique la chercheuse. D’autant plus que la folie masculine des nuits de travail et de tout ce qui porte à négliger la famille au profit du boulot, les femmes la tolèrent de moins en moins. Cela aussi orientera forcément la profession dans une nouvelle direction. »

Bref, demain réserve des surprises. Le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec semble même croire — officiellement du moins — que l’avenir corrigera des situations aujourd’hui préoccupantes. « Pour le moment, les femmes sont peu présentes dans certaines spécialités mais ce n’est qu’une question de temps, soutient Yves Dugré. Quand des pionnières auront ouvert la voie et seront devenues des modèles, l’équilibre se rétablira. »

En attendant, les femmes ont le dos large, juge la pharmacienne Hélène Blanchette, auteure d’un article sur la pénurie de pharmaciens dans Québec pharmacie. « C’est un peu facile de nous faire porter tout l’odieux d’une situation. Replaçons les faits. On nous reproche d’effectuer moins d’heures, de revenir à temps partiel après la grossesse. Peut-être. Mais au total, on travaille tout de même 35 heures, soit un petit quatre heures de moins qu’eux ! »

La pénurie est-elle aussi réelle qu’on le dit, questionne par ailleurs la pharmacienne ? « On retrouve souvent deux pharmaciens dans un même commerce pour donner un meilleur service au client. C’est bien, mais ça réduit d’autant les effectifs ailleurs. Les pharmaciens et les pharmaciennes auraient aussi avantage à déléguer plus de tâches à leurs assistants techniques. Avec une série d’ajustements, bien des choses se régleraient. »

D’autres phénomènes sont plus inquiétants, fait valoir sa consœur Judith Choquette. « Le récent sondage auprès de nos membres l’annonce : au cours des cinq prochaines années, ce ne seront pas les congés parentaux qui laisseront de grands vides, mais bien les départs pour la retraite. Ça fait l’affaire des boomers de pointer les femmes plutôt que d’admettre qu’ils n’ont pas fait assez d’enfants pour prendre la relève. »

Les femmes servent aussi de boucs émissaires en médecine, tranche la docteure Mathieu-Millaire. S’il y a crise du système de santé, « c’est la bureaucratisation à outrance et les contraintes budgétaires qui empêchent d’offrir des soins de qualité qu’il faut accuser. Pas nous. » Que les femmes travaillent moins à certaines périodes de leur vie est irréfutable, concède-t-elle. « Mais elles se rattrapent au tournant de la quarantaine en prenant la relève de leurs confrères qui s’essoufflent. Les statistiques démontrent qu’au cours des dernières années, le nombre moyen d’heures travaillées par des femmes médecins a augmenté en comparaison de celui des hommes. »

Il y a plus de 20 ans qu’on voit venir le phénomène de la féminisation : avec une bonne planification, on se serait évité des casse-tête, évalue Marc-André Fournier du GRIS. « À l’époque, je participais à des tables de concertation sur le sujet. Déjà, on savait que les femmes médecins feraient moins d’heures, notamment en raison de la maternité. On aurait dû en tenir compte, plutôt que de plafonner les entrées comme on l’a fait. Le gouvernement a réouvert les vannes en augmentant de 50 % les entrées en médecine depuis cinq ans, indique le chercheur. Mais il faudra des années avant d’en voir les effets. »

Compenser en ajoutant plus de médecins ne suffira pas. Obliger les médecins à travailler entre autres dans les urgences pour pallier les manques — la récente loi 142 — non plus, croit le docteur Jean Rodrigue, directeur de la planification et de la réorganisation à la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. « Il faut tout revoir en tenant compte notamment des exigences des jeunes femmes au regard de leur famille. Sinon, on n’y arrivera pas. »

Pour l’instant, ces dernières reçoivent souvent un message négatif de leurs aînés, rapporte Élise Martel, 33 ans, de Joliette, chirurgienne et mère de deux enfants. « Plusieurs ont l’air de trouver qu’on en demande trop. Pas seulement des hommes. Des femmes aussi, celles qui ont eu à se battre pour faire leur place, nous jugent parfois. Nous ne sommes pourtant pas seules à voir les choses autrement. Se tuer au travail, c’est fini. Les gars de notre génération ont eux aussi envie de vivre et de voir grandir leurs enfants. »

Patrick Laplante, 35 ans, de Granby, a récemment délaissé sa pratique en cabinet privé pour se consacrer uniquement à l’urgence. « ?Les deux, c’était trop. Ma femme s’est occupée des enfants pendant dix ans. À mon tour de lui faciliter les choses pour lui permettre de reprendre son travail de professeure. Mon nouvel horaire me permet entre autres d’être là pour les devoirs et de m’occuper plus des enfants, ce qui me ravit. Sans compter que j’ai davantage de temps pour moi-même. Je ne suis pas du tout le seul médecin de ma génération à faire ce genre de choix. Un collègue a récemment pris deux mois de congé de paternité pour vivre cette période avec sa conjointe et, bien sûr, pour être avec son bébé. On n’aurait jamais vu ça il y a 20 ans ! Les jeunes hommes sont comme les filles de leur âge?: eux aussi veulent vivre une vie qui a du sens. »

Aucune profession n’y échappera, semble-t-il : les disparités dans le nombre d’heures travaillées ne seront bientôt plus un « problème de femmes » mais une affaire de générations. « On sent bien la transformation des hommes d’une cohorte à l’autre, rapporte Johanne Carrier, responsable des communications à la Fédération des médecins résidents du Québec. Et comme il n’est pas rare que leur conjointe soit elle aussi médecin, les compromis se font des deux côtés. »

Les jeunes avocats sont comme leurs consœurs, observe également l’ex-président du Barreau. « Ils ne veulent plus payer le tribut de la réussite à tout prix, au détriment de la famille, des amis, de la vie, affirme Claude Leduc. Ils n’ont plus envie de se faire regarder de travers parce qu’ils ne sont pas au bureau le soir tard ou les fins de semaine. »

Pour le moment, les femmes quittent la pratique privée en plus grand nombre que les hommes. « L’organisation des cabinets d’avocats n’est peut-être pas aussi flexible qu’il le faudrait, déplorait d’ailleurs récemment la juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin. Cette flexibilité est nécessaire. » Pour contrer les désertions, le Barreau vient de mettre en place un régime qui permettra aux avocates travailleuses autonomes enceintes d’obtenir 1 500 $ sur trois mois pour couvrir une partie de leurs frais fixes. On parle aussi de créer un réseau d’avocates qui souhaitent avoir des enfants. Elles se confieraient mutuellement leurs dossiers et leurs clients le temps de leur absence. Sans crainte de se faire voler l’un et l’autre, comme c’est paraît-il souvent le cas dans ce genre de « partage »…

Une profession qui se féminise se fragilise ?

L’heure est à l’exploration de nouvelles façons de faire. À l’Hôpital de Joliette, Élise Martel et six autres chirurgiens (deux femmes et quatre hommes, tous parents) travaillent dans un pool. Les médecins sont rémunérés à l’acte mais les sommes sont versées dans un compte commun et redistribuées en salaires, à parts égales. « Le soir, on sait que, contrairement à ce qui se passe dans la pratique courante, on ne sera pas dérangé à la maison après six heures advenant un imprévu chez l’un de nos patients. À moins d’être de garde. Comme nous nous relayons, un seul assure la veille pour tous. Ce système nous permet aussi d’être libres la majorité des fins de semaine, puisque nous sommes de garde à tour de rôle. Nous avons un mois de congé payé lors d’une maternité ou en cas de maladie. Et la liberté de plusieurs semaines de vacances. La présence de gars dans notre pool — qui, évidemment, ne profitent pas de congés de maternité payés —, montre bien à quel point des hommes sont maintenant prêts à faire certains sacrifices pour être plus disponibles auprès de leur famille et avoir plus de temps à eux. Parce qu’un tel mode de fonctionnement sous-entend, bien sûr, qu’on accepte des compromis et qu’on ne soit pas trop money maker : nous faisons tous le même salaire (l’écart moyen entre la personne qui facture le plus et celle qui facture le moins peut être de 20 %). Tous les chirurgiens n’accepteraient pas cela, je crois. »

Une profession qui se féminise se fragilise, veut néanmoins une certaine croyance. Notamment parce que les femmes seraient moins douées pour se négocier des conditions de vie et de salaire. L’affirmation fait bondir la docteure Mathieu-Millaire. « Nous ne donnons pas notre place aux tables de négociation ! Nous sommes même plus tenaces que les hommes. Je sais que même des femmes endossent cette idée et ça me désole. »

La formule est apocalyptique, soit. Mais elle a malheureusement un fond de vérité, dit Monique Boivin, qui a fondé le comité des femmes au Collège des médecins du Québec au début des années 1980. « Nous finissons souvent par être perdantes sur le plan monétaire parce que nous sommes trop empathiques. Nous comprenons qu’on ne puisse pas nous donner plus, nous sommes fines, nous sommes dévouées. Résultat : nous faisons abuser de nous. »

Les rémunérations risquent de stagner, croit aussi Jeannine David-McNeil. Non parce que les filles ne savent pas revendiquer, mais parce qu’en général, l’argent se situe plus bas dans leur échelle de priorités. « Donnez le choix à une femme entre une fin de semaine libre ou une fin de semaine de travail rémunéré, elle choisira la plupart du temps la seconde. »

Idéalement, il faut une juste proportion d’hommes et de femmes, évaluent plusieurs. Sauf que les gars se font rares à l’entrée des facultés, entre autres en médecine. Question de résultats scolaires. Question d’intérêt aussi. Pourquoi ? Une profession qui n’a plus le prestige d’antan, de plus en plus étatisée et où les médecins ont de moins en moins les coudées franches ne les attire plus, disent certains. D’autres pensent que l’omniprésence des filles les fait fuir… « Ce ne serait pas la première fois qu’on verrait ça, soupire Monique Boivin. On arrive, eux partent. Comme s’ils se disaient : on n’a plus d’affaire-là. C’est vraiment malheureux. »

Que les hommes reviennent, ça presse !

La féminisation massive de la médecine n’inquiéterait que les « dinosaures » de 50 ans et plus ? Une lettre d’opinion signée par cinq étudiants et résidents en médecine (trois gars, deux filles) et parue dans La Presse en septembre dernier sous le titre « La médecine des femmes » atteste le contraire. « Les valeurs de caring et d’écoute qui sont classiquement associées aux femmes [sont] un doux baume pour la souffrance humaine. Mais notre jeune expérience nous apprend que la médecine n’est pas faite que de compréhension et d’empathie. […] S’il a déjà été démontré que les femmes passent plus de temps avec leurs patients, peut-on en conclure pour autant qu’elles sont automatiquement de meilleurs médecins ? » Rien n’est tranché entre les genres, précisent les auteurs. « Mais la médecine actuelle est plurielle. Elle a besoin du masculin et du féminin. Si les jeunes Québécois ne croient plus avoir leur place en médecine, nous pouvons les rassurer; ils sont attendus avec impatience », concluent-ils.

Pourtant, lorsque les hommes étaient fortement majoritaires, personne n’est monté au front. « C’était une autre époque. On ne pouvait imaginer les choses autrement, répond au bout du fil Simon Turcotte, 26 ans, résident en chirurgie générale à Montréal et cosignataire du plaidoyer. Remplacer un déséquilibre par un autre est indéfendable. » Les carences dans certaines spécialités plaident d’ailleurs en faveur d’une équité. « Agissons, sinon on sera coincé. »

Reste à contourner l’obstacle : les gars choisissent moins la médecine et quand ils y vont, plusieurs changent d’idée en cours de route. « Le courant communautaire et préventif actuel n’aide pas, estime le jeune médecin. Discuter pendant 15 minutes des méfaits du tabagisme avec un patient pour l’aider à changer ses comportements, c’est plus féminin que masculin. La parole sans fin épuise les hommes, c’est connu ! Nous sommes plus à l’aise dans l’action, la recherche de solutions concrètes. À l’échange, nous préférons la ligne d’autorité clairement établie. »

Les hommes aiment la puissance et le prestige. La médecine ne leur propose actuellement ni l’un ni l’autre. « Que valorise actuellement la société ? L’argent, les affaires, l’entrepreneuriat. Pas des vocations sociales comme la médecine. Sans compter que ces secteurs sont nimbés d’une aura de liberté et d’aventure séduisante. Tout le contraire du triste portrait que les médias renvoient de la médecine, la dépeignant comme pénible, contraignante et fonctionnarisée. Si on veut ramener les gars, on aurait avantage à redorer le blason de la profession. Autrement, ne nous surprenons pas des résultats. »

Le phénomène est mondial. En Europe, aux États-Unis, au Canada, la médecine prend partout un visage de plus en plus féminin. « C’est davantage marqué en Angleterre et au Québec, mais tous les pays occidentaux vivront la même chose d’ici cinq ans », dit Raymond Lalande.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux s’apprête à mener une vaste enquête sur la féminisation en suivant des cohortes de jeunes médecins durant dix ans. « Nous voulons l’heure juste, explique Nicole Gravel, coordonnatrice des activités de condition féminine. Comment les femmes pratiquent-elles ? Quelles sont les conséquences réelles de leurs choix ? Leur vision de la médecine est-elle fondamentalement différente de celle des hommes — ce qui expliquerait qu’elles optent davantage pour la médecine familiale au détriment de certaines spécialités ? Nous voulons aussi comparer leur pratique avant qu’elles fondent une famille et après. » Des réponses qui seront valables pour plusieurs professions.

Les femmes ont leur bout de chemin à faire, croit Jeannine David-McNeil. « Dans des secteurs contingentés, comme la médecine, les places sont rares et la société investit beaucoup par étudiant. Il est juste de renvoyer l’ascenseur, en assurant à l’occasion des gardes de fin de semaine, par exemple. » Cela dit, ajoute la chercheuse, l’« effet pervers » de l’arrivée massive des femmes dans les professions fait ressortir une évidence inéluctable : le cadre actuel est désuet.

De casse-tête personnel qu’elle était, la conciliation travail-famille est devenue un obstacle collectif. Impossible désormais pour la société de nier l’évidence, au risque d’en payer le prix, avertit la chercheuse. « Que faut-il ? D’abord, que le partage des tâches entre les deux sexes se fasse à 50-50 partout, au bureau mais aussi à la maison : les femmes n’ont plus à être mises au banc des accusés parce qu’elles font les frais d’un partage inéquitable. C’est capital. Ensuite il faut, globalement, organiser le travail de façon plus intelligente. Enfin, chacun de nous doit accepter le fait que cette transformation ne pourra avoir lieu sans entraîner des coûts, pour les entreprises et pour la société. C’est impératif. »

Mais il y a plus : que ça plaise ou non, le monde et les temps changent. « Certains collègues me disent parfois: « Ah ! avant c’était comme ceci, comme cela. C’était mieux… », rapporte Yves Lamontagne, président du Collège des médecins. Je leur réponds invariablement : oubliez ça, c’est fini. Les femmes et les hommes de maintenant sont différents de ceux d’hier, leurs priorités aussi. Prenons acte et ajustons-nous. Point. »

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