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Putes si elles portent une jupe, sortent avec les gars et rêvent de liberté. Soumises si elles veulent être considérées comme de bonnes filles. Harcèlement, insultes, coups et viols collectifs, les filles des cités défavorisées sont victimes d’un machisme généralisé en France. Avec un nom sans équivoque, le groupe Ni putes ni soumises a entrepris de dénoncer ces agressions.

Christelle Raspolini, 24 ans, a passé l’essentiel de sa vie dans une banlieue au nord de Paris. La « loi de la cité », elle connaît. Les filles qui rasent les murs, la peur quand des gars s’approchent, la terreur qui réduit au silence. « Quand tu sais à quel point ils peuvent être agressifs, tu ouvres surtout pas ta gueule », explique la jeune femme qui, bien qu’elle n’y habite plus, s’engage toujours dans la cité. Depuis l’an dernier, Christelle travaille pour Ni putes ni soumises (NPNS), nouveau groupe de pression qui dénonce la violence faite aux femmes dans les banlieues moins fortunées des métropoles françaises, qu’on appelle là-bas les cités .

Une violence dont les médias font écho quand elle devient histoire d’horreur. Comme celle de Sarah, 13 ans. Le caïd de la cité de Roubaix, en périphérie de Lille, l’a remarquée. En 2001, sa vie est devenue un enfer. Pendant quatre mois et demi, elle a subi, à répétition, des viols collectifs du caïd et de toute sa bande.

Et le cas de Sarah n’est pas isolé. L’an dernier paraissait le récit de Samira Bellil, Dans l’enfer des tournantes. Issue de la communauté maghrébine, l’auteure y raconte les viols collectifs subis durant son adolescence. « On se prêtait des filles comme on se prête un CD. On la faisait tourner comme un joint. » Bien que les viols en groupe ne soient pas un phénomène propre aux cités et qu’ils demeurent assez rares, ils sont la manifestation ultime d’un machisme généralisé dans des quartiers devenus des ghettos.

Les dizaines de témoignages diffusés sur le site Internet de Ni putes ni soumises attestent aussi de la triste diversité des agressions perpétrées contre les femmes. Une internaute raconte comment elle a échappé à un mariage forcé avant d’être répudiée par ses parents. Une jeune fille demande si elle doit laisser son petit ami, qui la bat et la « partage » avec ses potes. Une enseignante raconte sa consternation face à l’ignorance de ses élèves de 1 ans en matière de sexualité. Une femme battue décrit ses 17 séjours aux urgences…

Les cités chiffrées

« Zones urbaines sensibles », les cités françaises abritaient 4,67 millions de personnes en France (métropoles et départements d’outre-mer), en 1999. Plus du quart (27 %) vivent dans la région de Paris.

Logement — Près de deux habitants sur trois des cités résident en HLM (62 %), contre 22 % dans les agglomérations auxquelles elles sont rattachées. Seulement 5 % du parc de HLM a été construit après 1982.

Population — 43 % des habitants des cités ont moins de 25 ans, contre 35 % ailleurs, et les familles monoparentales y sont plus nombreuses. La proportion d’immigrés de première génération est de 16 %, soit le double du taux dans l’ensemble des agglomérations.

Chômage — Le chômage (25,4 %) est de deux fois supérieur à la moyenne nationale (12,8 %) et dépasse 30 % dans les zones les plus touchées. Parmi ceux qui travaillent, un sur cinq a un emploi précaire, contre une moyenne nationale d’un sur huit. Dans la « zone », la part de chômeurs au sein de la population active jeune (les 15 à 24 ans) est passée de 28,5 % en 1990 à 38, % en 1999.

Scolarisation — La proportion des 15 à 24 ans poursuivant des études se chiffre à 53 %, alors que la moyenne est de 61 % à l’extérieur. L’écart est encore plus grand chez les titulaires d’un bac (lycée) ou plus (université), soit 11 % et 22 %.

Revenus — Les prestations sociales (hors retraite) constituent une part importante du revenu de 26 % des ménages des cités, contre 14 % ailleurs en France.

Source : Institut national de la statistique et des études économiques, 1998 et 2002.

Devant la montée de la violence faite aux filles, la Fédération des maisons des potes (organismes communautaires œuvrant auprès des jeunes des quartiers) organisait, en janvier 2002, les États généraux des femmes des quartiers en présence de 250 participantes de tous âges et toutes origines. De cette rencontre est sorti un livre blanc au titre choc : Ni putes ni soumises. « L’une des manifestations du ghetto, peut-on y lire, c’est le retour en force des formes d’organisations sociales traditionnelles fondées sur le machisme et le patriarcat : la ségrégation (les filles d’un côté, les garçons de l’autre), l’agressivité et le mépris, la misère sexuelle et les tabous. […] Celles qui ont cru pouvoir vivre en femmes émancipées et libres sont taxées de putes, celles qui veulent rester conformes au modèle de la fille de bonne famille sont traitées comme des servantes. » Les États généraux ont été suivis d’une grande marche, Contre les ghettos et pour l’égalité.

L’opération s’impose. En octobre 2002, un jeune caïd surnommé Nono mettait le feu à une adolescente d’origine maghrébine dans un local à poubelles du sud de Paris. Sohane Benziane, 17 ans, est morte brûlée vive. Le meurtrier en voulait à son copain, mais c’est sur la jeune fille qu’il a décidé de se venger avec l’aide d’autres garçons. Le meurtre a scandalisé l’opinion publique et alerté la presse. « Il a fallu qu’une fille soit brûlée vive pour qu’enfin les filles des quartiers accèdent aux médias », tonne Isabelle Alonso, présidente du groupe féministe les Chiennes de garde. L’écrivaine voit là une preuve du sexisme ambiant. « Ce qui est propre à la France, ce n’est pas la violence du machisme, c’est la bonne conscience absolue des hommes. On se plaît ici à considérer que les hommes et les femmes sont de grands amis. » Ce qu’elle dément.

En février dernier, dans la banlieue de Vitry-sur-Seine, où Sohane a été assassinée, une dizaine de femmes issues des quartiers entamaient la marche Contre les ghettos et pour l’égalité. Les membres de Ni putes ni soumises ont ainsi parcouru 23 villes de France pour parler de sexisme, de violence et de ghettoïsation aux habitants des cités dites « sensibles ». À Marseille, à Bordeaux, à Toulouse, à Rennes, partout elles ont constaté les mêmes problèmes, la même violence au quotidien, la même discrimination envers les filles.

Le 8 mars, Journée internationale des femmes, Fadela, Loubna, Safia, Christelle et les autres marchaient sur Paris. Elles ont été reçues par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin qui a promis du financement pour les filles des cités. Raffarin a aussi donné son aval à la création d’une université des femmes capable d’accueillir un millier de personnes pour débattre, une fois l’an, de l’évolution de la condition des femmes dans les cités.

Grâce à une campagne médiatique très efficace, Ni putes ni soumises a réussi en quelques mois à inscrire le problème à l’ordre du jour des médias et des milieux politiques. « Mais il faudra au moins dix ans avant que les mentalités commencent à changer », estime Oliver Bassuet, animateur de la Fédération des maisons des potes, qui a accompagné les filles durant la marche Contre les ghettos et pour l’égalité. Ce grand « black » posé et réfléchi a, lui aussi, passé sa jeunesse dans les banlieues avec le rêve d’en sortir. Selon lui, bien des gens, dans les cités, ont retenu de la campagne son slogan choc et les histoires de viols collectifs, sans toutefois remettre en question leur propre attitude face aux comportements violents.

Un vendredi après-midi du mois de juin, balade à la cité Balzac de Vitry-sur- Seine, devenue tristement célèbre depuis le meurtre de Sohane. Dans le train de banlieue, le Paris magnifique est progressivement remplacé par quelques villages clairsemés dans un chaos industriel généralisé. Passé la localité de Vitry, le bus nous emmène à ce qui semble être le beau milieu de nulle part. Apparaissent alors les grandes tours inamicales de la cité Balzac. Entre elles, quelques enfants, des arbres chétifs et, surtout, de violentes bourrasques qui font frissonner au fur et à mesure qu’on s’approche du modeste mémorial de Sohane. Des fleurs rouges ont été disposées sur la plaque. « À la mémoire de Sohane, pour que garçons et filles vivent mieux ensemble dans l’égalité et le respect. Sohane Benziane, 1984-2002. »

Marie-Thérèse Hercule, directrice du Centre social de Balzac, n’en revient pas encore de l’indifférence des gens de la cité face au meurtre de Sohane, alors qu’a cours le procès de son présumé assassin. Cette femme dans la cinquantaine en a pourtant vu d’autres. « La majorité des gens ont banalisé l’affaire et une bonne partie n’ont même pas condamné ce garçon. » Pis encore, ils l’ont appuyé, rappelle Christelle. « Des habitants du quartier Balzac ont organisé une quête pour payer l’avocat du meurtrier. » La plaque de Sohane a été profanée ces derniers mois. Celle dont on chante le nom avec recueillement dans les grandes manifestations est encore considérée, chez elle, comme une petite pute. Livrées à elles-mêmes, de nombreuses banlieues sont tombées sous le contrôle des criminels et, dans certains cas, de fondamentalistes musulmans. La génération actuelle est « soumise à un véritable lavage de cerveau. […] Les codes de la culture musulmane mal adaptés à la modernité leur ont été mal transmis; on ne peut pas dire que le processus d’intégration à la française soit au mieux de sa forme », concluait l’anthropologue et islamologue Malek Chebel dans une entrevue accordée à Marianne, en décembre dernier. Oliver aussi dénonce la ghettoïsation des cités. « Il y a deux France : celle qui vit dans les quartiers et l’autre ! Il faut casser les ghettos, tabler sur la mixité », martèle-t-il.

Les politiciens ont une part de responsabilité là-dedans, juge une des marcheuses, Safia Lebdi, 28 ans. « Les pouvoirs publics ont financé des terrains de foot, des gymnases, des trucs de boxe. Ils ont donné du financement pour les projets des mecs. Pas aux filles », dénonce-t-elle. Isabelle Alonso, elle, prône l’accroissement de la sécurité dans les banlieues. « Il faut organiser une véritable présence policière dans les quartiers pour permettre aux filles de sortir dans la rue habillées comme elles veulent. Il faut aussi faire de l’éducation dans les écoles, partout, pour que les garçons apprennent à respecter les filles. »

Selon Oliver, il ne faut surtout pas diaboliser le comportement des garçons. « Le machisme, c’est tout ce qui reste quand on n’a plus sa condition d’homme. Plus de fierté, plus de reconnaissance, plus d’accès à une vie sociale, pas de travail. Qu’est-ce qu’on a pour s’affirmer ? On a une autorité, une responsabilité sur sa femme, sa sœur. »

Ces femmes, ces sœurs sont de plus en plus nombreuses à porter le voile. Entre autres parce que les gars ne s’attaquent pas aux filles voilées, considérées comme « pures ». « En dix ans, le nombre de filles portant le voile a été multiplié par cinq », affirme Safia, ellemême musulmane mais opposée au port du voile. « Certaines le portent par conviction religieuse, d’autres parce qu’elles y sont obligées par leurs parents, leur frère. Et il y a celles qui le portent pour se protéger, parce qu’elles savent qu’elles vont ainsi être respectées par la communauté et le quartier. »

Marie-Thérèse Hercule s’indigne du fait que, à l’inverse des filles, tout est permis aux garçons. Une culture que perpétuent les mères, soutient-elle. « Je persiste à croire que les filles ne bénéficient pas de la protection à laquelle elles devraient s’attendre de leurs mères. Et une fois mariées, elles reproduisent les mêmes comportements. On dit “Ni putes ni soumises”, mais soumises à qui ? Aux hommes ? Aux mères ? À la tradition familiale ? »

Les femmes qui vivent dans les quartiers subissent une pression monstre à cause du jugement de la communauté, affirme Safia. « Si tu laisses sortir, traîner ta fille, tu vas être jugée par les voisines. Parce qu’il faut voir l’épaisseur des murs. Tout se sait. L’honneur de la famille n’est pas atteint si le mec vend de la drogue, mais si la fille perd sa virginité… Pour qu’elle la garde, on essaie de l’enfermer. » Les filles qui dénoncent les viols doivent aussi souvent faire face au déni de leur propre famille, comme ce fut le cas pour Samira Bellil. Isolées, méprisées, elles se taisent et subissent en silence, par peur des représailles de leurs agresseurs.

Ce n’est pas pour rien que Ni putes ni soumises revendique, entre autres choses, des cours d’éducation sexuelle. Le sexe, tabou, interdit, est souvent vécu de façon clandestine, dans des bagnoles, des caves. Et s’exprime parfois avec une rare violence. Dans ce contexte, les filles deviennent ni plus ni moins qu’un objet qu’on s’échange, comme en témoigne Anissa sur le site Internet de NPNS. « J’habite dans une cité de la banlieue de Nancy. Il y a trois mois j’ai été victime de ce qu’on appelle une “tournante” ! Bien évidemment je n’ai rien dit à personne, je suis d’origine marocaine. Comme vous vous en doutez, ma vie est totalement gâchée ! Mon devoir était de rester vierge jusqu’au jour de mon mariage, et j’ai peur de ce qui pourrait m’arriver ce jour-là ! Cette tournante je ne l’ai pas voulue, mais je traînais tard un soir, je rentrais de boîte et ils m’ont attrapée, puis m’ont descendue dans leurs caves et […] ce sont mes propres amis d’enfance, mes potes, ceux qui connaissent ma famille. »

Les revendicateurs de NPNS

Dans son Manifeste des femmes des quartiers, publié au moment de la marche, Ni putes ni soumises faisait une série de revendications auprès des différents paliers de gouvernement, dont celles-ci :

  • Introduction, au primaire et jusqu’au lycée, des cours sur l’éducation sexuelle et civique, l’égalité des sexes et les droits spécifiques des filles;
  • Droit à la sécurité pour tous (création, entre autres, de centres d’hébergement d’urgence pour les victimes de violences morales et physiques, de mariages forcés et polygames;
  • Mise sur pied de cellules spéciales dans les commissariats pour les filles victimes de violence, afin de s’assurer que les plaintes soient enregistrées, qu’un suivi psychologique soit fait et qu’elles soient à l’abri d’éventuelles représailles de leurs agresseurs;
  • Reconnaissance et financement des associations de femmes de quartier;
  • Politique de la ville en faveur de la mixité (meilleur accès à la culture et aux loisirs, meilleure représentativité des femmes des quartiers dans les dispositifs d’État, soutien aux initiatives qui visent à créer un lien entre le centre-ville et les quartiers);
  • Politique éducative mixte et démocratique (lutter contre les « voies de garage » qui ne mènent qu’à des petits boulots ou au chômage, favoriser la mixité dans les établissements scolaires, rendre attrayantes et accessibles les différentes filières jusque-là réservées aux garçons);
  • Financement d’un projet-pilote de points d’écoute. Animés par des mères de la communauté, ces lieux permettraient aux jeunes filles d’avoir quelqu’un vers qui se tourner en cas de difficulté, en toute confidentialité.

Il est trop tard pour Anissa, mais Ni putes ni soumises poursuit son combat d’éducation et de sensibilisation. Le groupe travaille à la rédaction du « guide du respect » qui sera distribué dans les écoles et les banlieues, en novembre.

Le gouvernement vient de débloquer un budget de 1,2 milliard d’euros par an pour réhabiliter 200 000 logements sociaux et en construire d’autres. NPNS estime que c’est un pas dans la bonne direction, surtout si cela peut améliorer la qualité de vie des gens.

Le 12 juillet, le président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, coprésidait le lancement d’une exposition de photos représentant des jeunes filles de toutes origines parées de la cocarde tricolore, symbole de la République française. Intitulée Les Mariannes d’aujourd’hui, l’exposition vise à montrer que les jeunes filles des banlieues ont leur place dans la société française. Il s’agit aussi d’un clin d’œil au grand moment de célébration de la France, « black, blanc, beur », il y a cinq ans, à l’occasion de la victoire de l’équipe française de soccer. Zinedine Zidane et les autres joueurs avaient alors montré, par le foot, la contribution des immigrants à la vie collective. Cinq ans plus tard, les filles de Ni putes ni soumises invitent la France à ne pas s’asseoir sur ses lauriers et à marquer d’autres buts.

Séjournant à Paris pour un stage en journalisme international à l’agence Reuters, Isabelle Porter n’avait rien vu des cités avant de visiter Vitry-sur-Seine. Ce fut tout un choc ! « J’en suis encore à digérer le tout… » Publiée dans l’hebdo Voir, l’auteure de 26 ans revient cet automne à Québec déposer sa maîtrise en sciences politiques. Elle signe ici son premier article dans la Gazette des femmes.

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