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Une plume, un aérosol, une caméra, un vélo… Pour changer leur monde, elles usent d’armes différentes. Voici six autres « papillons » – il y en a beaucoup – qui ouvrent grandes leurs ailes.

Isabelle Gagnon 29 ans, triathlonienne et kinésiologue

En 2000, un jour que la triathlonienne Isabelle Gagnon s’entraîne à vélo, un chauffard la fauche. « J’étais au sommet de ma forme, sans quoi je me serais rompu le cou », dit-elle. Les médecins murmurent qu’elle restera invalide. Mais après un an de traitements, elle se classe cinquième à l’épreuve Ironman d’Hawaï ! L’Ironman, c’est du costaud : 4 km de natation, 180 km de vélo et 40 km de course… en une journée. Ça exige des muscles – et des nerfs – d’acier ! Comme ceux d’Isabelle, championne du monde 1999 en triathlon de distance olympique et médaillée d’argent au Triathlon international de St. Kitts 2003.

Une blessure au pied l’oblige à renoncer aux Jeux olympiques d’Athènes, l’an prochain ? Ce n’est pas un drame. « J’atteindrai mes objectifs à ceux de 2008 », jure-t-elle. Pour rester heureux dans le sport, il faut s’intéresser à autre chose, dit cette diplômée en kinésiologie (qui améliore la santé globale à l’aide de divers exercices). « Je veux m’impliquer afin que la population s’active davantage. La sédentarité des jeunes est alarmante. Notre société d’ordinateurs a fabriqué des ados qui souffrent de diabète et de problèmes d’estime de soi ! Le sport est un bel exutoire », conclut la future entraîneuse.

Elle admire : Clara Hugues, médaillée d’or en cyclisme et en patinage de vitesse, et les sportives en généra.

Marisa Portolese 33 ans, artiste photographe

Marisa Portolese fait des portraits de « filles exceptionnelles qu’on ne retrouve pas dans les médias ». Croquées comme des pin up, mais criantes de vérité, ses modèles réinventent les lieux communs de notre imagerie érotique, de la chambre d’hôtel au boudoir. Son recueil Un chevreuil à la fenêtre de ma chambre fait le récit – superbe – des apprentissages amoureux de Soledad, racontés par la dramaturge Marie-Ève Gagnon.

En s’inspirant de tableaux célèbres et de la culture populaire, l’artiste italo-montréalaise veut confronter nos idées sur la beauté et sur le désir des femmes. Soledad défie les tabous. Elle se fout d’être jugée, ce qui la rend forte, explique la photographe. « Elle se permet d’être différente au gré des situations. Et ça, c’est ce que je veux montrer des femmes dans mon travail. » La chargée de cours de l’Université Concordia réalise présentement une série de photos de préadolescentes. « Avoir 12 ou 13 ans, cet entre-deux où l’on devient femme, c’est difficile. » Les prétendues Lolita d’aujourd’hui méritent plus de crédit qu’on leur en donne, juge Marisa Portolese. « Les teens en savent tellement plus que moi à leur âge ! Elles sont moins naïves, plus sensées : leur lucidité nourrit ma création. »

Elle admire : Virginia Woolf, Simone de Beauvoir, Anaïs Nin, « qui disaient ce qu’elles avaient à dire, malgré l’indifférence de leurs contemporains ».

Skawennio Barnes 14 ans, étudiante

Skawennio signifie « joli mot » en iroquois. Quel meilleur prénom pour cette adolescente qui, en janvier dernier, a réussi à doter sa communauté d’une bibliothèque !

C’est en voulant faire un devoir que l’écolière mohawk a réalisé qu’il n’y avait pas de bibliothèque dans la réserve de Kanawake. Qu’à cela ne tienne : elle écrit au conseil de bande pour en demander une. Sans succès. « C’est difficile de se faire entendre quand on est jeune », déplore-t-elle, de sa petite voix posée.

Mais Skawennio n’a pas dit son dernier (joli) mot. Elle rédige un texte sur son projet et l’envoie au concours « Fille de l’année » de CosmoGIRL !, populaire magazine américain. Et empoche une bourse d’études de 15 000 $ ! Impressionnée, la société Radio- Canada lui organise une collecte de livres. « Nous avons déniché un local et des ordinateurs. Le conseil de bande défraiera les frais courants durant deux ans. Après, on verra… »

Skawennio Barnes compte étudier la médecine. « Je ne veux jamais regretter d’avoir abandonné mes études, comme beaucoup de gens à Kanawake. » Et elle veut lire pour développer ses idées. « Le racisme n’existerait plus si les gens pensaient par eux-mêmes. » Féministe, la jeune fille ? « Oui ! Les femmes, autochtones ou blanches, doivent avoir les mêmes droits et les mêmes chances que les hommes. »

Elle admire : Les militants qui se battent pour améliorer les choses.

Kariann Arupp 35 ans, spécialiste en gestion

« La prochaine génération d’entrepreneurs québécois fera les choses de manière différente », jure Kariann Arupp. Fervente écologiste, socialement engagée, la doctorante de l’École des hautes études commerciales est une gestionnaire un peu spéciale. Son ambition ? Former des gens d’affaires qui feront des sous… et le bien en même temps. « Je ne parle ni de bénévolat ni de philanthropie, mais de développement économique durable, supervisé par des professionnels », précise cette fille d’origine danoise, qui parle cinq langues.

Il y a trois ans, Kariann a cofondé à Montréal IEC (Initiative d’expérience communautaire), organisme à but non lucratif qui offre aux futurs gestionnaires des stages en milieu communautaire. L’idée est de permettre aux diplômés de comprendre les enjeux sociaux et environnementaux qui les attendent. Utopie ? IEC a déjà placé 25 jeunes. « Il est dangereux d’ignorer les aspirations de la relève. On se priverait de leaders visionnaires. »

Le monde des affaires est encore très masculin, voire paternaliste, croit cette chargée de cours en gestion à l’Université McGill. « En classe, ce sont surtout les filles qui se montrent réceptives aux idées nouvelles. Comment expliquer que les garçons prennent ensuite les commandes ? »

Elle admire : Sa tante Martha Andressen qui est, à 90 ans, « la plus belle vivante » qu’elle connaisse.

Maryse Michel 25 ans, militante féministe

Maryse Michel me reçoit dans une coopérative toute neuve de Limoilou, quartier populaire de Québec. Sur sa camisole noire, la svelte militante arbore sa dernière création : une femme ficelle, brodée à petits points. Le slogan : « La minceur me tue, j’ai faim »…

Cette « femme-sandwich » milite au sein de groupes comme le Front d’action populaire en réaménagement urbain. Baccalauréat en sexologie, études en création littéraire, celle qui se décrit comme une féministe radicale a l’action directe comme manière de vivre. Chaque jour, elle distribue des tracts, placarde des affiches, tague les panneaux publicitaires. Elle ne va nulle part sans son aérosol ou son marqueur. « Nos vies sont envahies par la pub, et son sexisme m’agresse. Ceux qui nous dictent à quelle image nous conformer seraient-ils les seuls à pouvoir prendre la parole ? Je mets de la vie, ma vie, dans la rue ! »

La politique n’est pas une option pour elle. Le féminisme de nos aînées passait davantage par les institutions traditionnelles. À cette époque, c’était approprié. Moi, je suis une fille de la base; quand quelque chose me chicote, j’agis. Je n’ai pas de temps à perdre : je préfère bâtir un monde meilleur avec ceux qui veulent vraiment autre chose.

Elle admire : Un mot qu’elle n’utilise jamais.

Marie-Hélène Poitras 27 ans, écrivaine et cochère

« Le viol […] est un jeu de rôles : un jour on fait son épicerie, le lendemain on suit une fille, on l’attache et on la consomme. » Dur, chirurgical, le premier roman de Marie-Hélène Poitras – prix Anne-Hébert 2003 – frappe fort. Soudain, le minotaure relate les trajectoires de Minos Torrès, violeur en série, et d’Ariane, sa victime. L’univers halluciné du prédateur trouble par sa vraisemblance. « Je voulais faire une entrée violente en littérature, déstabiliser, brusquer les lecteurs », énumère la romancière, d’une voix affirmée et rieuse.

« Écrire me permet de sortir de ma peau pour aller à la rencontre des autres », explique cette titulaire d’une maîtrise en études littéraires, qui s’est beaucoup identifiée à Ariane.

Elle apprécie la diversité des points de vue. « Longtemps, l’écrivain type a été un homme de 50 ans, de race blanche, qui portait la barbe, s’amuse-t-elle. C’est grâce aux auteures qui m’ont précédée si je peux créer aujourd’hui. » Marie-Hélène Poitras, qui conduit une calèche dans Montréal quand elle n’écrit pas, a prêté à Ariane sa propre soif de liberté. « Mes parents dédaignaient les stéréotypes sexistes, et je n’ai jamais désiré être couvée. Les filles de ma génération refusent de se laisser déterminer par les clichés. »

Elle admire : Les chanteuses Marianne Faithfull et Peaches, la photographe Nan Goldin, « des artistes qui vont au bout d’elles-mêmes et trouvent la force de s’inventer ».

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