Aller directement au contenu

Elles sont jeunes. Elles ont des choses à dire et elles les disent. Chacune dans son domaine, chacune à sa manière. Elles sont féministes, un peu, beaucoup. Parfois pas du tout. D’abord, elles se veulent fidèles à elles-mêmes. Pas question de rentrer dans un moule. Neuf filles qui cherchent… et qui doutent, aussi. Neuf filles qui, surtout, foncent et tentent de changer un peu le monde.

Catherine Plaisance 25 ans, membre du groupe les fermières obsédées

Nous avions le goût de faire notre part. D’aller au-delà de notre propre existence pour nous rattacher au monde en faisant des actes engagés. Voilà comment Mélissa, Eugénie, Annie et moi [toutes diplômées en arts visuels de l’Université Laval] en sommes venues à créer il y a trois ans Les Fermières obsédées, un groupe qui donne des performances “insolites”. Nous voulons inciter les gens à ne jamais tenir le monde pour acquis mais plutôt le questionner, le “r’virer d’bord” tant du point de vue esthétique et identitaire que social. Les faire réfléchir à l’importance de ne pas se laisser encarcaner; d’oser briser le traintrain et l’anonymat pour occuper pleinement son territoire. Sans un mot, à l’aide de nos costumes, de nos accessoires et de notre gestuelle, nous déconstruisons la réalité.

Au départ, nous avons beaucoup traité du culte obsessif de la beauté. Notre uniforme (perruque, jupe et talons hauts) est d’ailleurs un cliché de la féminité. L’idée n’est pas de dénoncer la beauté en soi, mais les stéréotypes que la société nous impose. Depuis, nous avons élargi notre discours. Récemment, dans une manifestation artistique, nous avons roulé dans les rues de Montréal une grosse boule rouge qui symbolisait la planète ensanglantée. Nous jonglons beaucoup avec des images et des symboles pour frapper l’imaginaire. Militantes ? Je parlerais plutôt d’une forme d’activisme.

Notre nom est un clin d’œil affectueux au Cercle des fermières, un regroupement qui a beaucoup apporté aux femmes en termes d’entraide et de solidarité. Nous sommes un peu les fermières de 2003 ! Nous y avons accollé le terme “obsédées”, parce que… nous le sommes nous faisons souvent des trucs excessifs, démesurés.

On nous qualifie parfois de néoféministes. Ça convient au groupe. Nous ne faisons pas de l’art pour la cause des femmes, mais en tant que femmes : le seul fait de nous positionner ainsi est une forme d’engagement pro-femmes. Les féministes d’hier ont bien fait d’aller aussi loin. Les Fermières obsédées endossent totalement leur action. Mais nous visons plus global; nous sommes davantage humanistes que féministes.

S’il existe encore des barrières pour les femmes ? Bien sûr. Quand un homme sur la route crie à une femme qui ne conduit pas à son goût : “Retourne faire la vaisselle”, on se rend compte qu’il reste du travail à faire. Ou, plus exactement, que les hommes ont encore du chemin à faire ! Sur le terrain de la séduction, tout n’est pas clair non plus. Ni pour les gars, ni pour les filles. Jusqu’où aller, où s’arrêter pour ne pas retomber dans les anciennes ornières ? Ça demeure une zone trouble…

Nous n’avons pas eu de difficulté à prendre notre place comme groupe de filles. Dans le milieu artistique, les femmes sont respectées. Mais nous savons que d’autres avant nous ont bûché pour nous ouvrir la voie.

« Les jeunes ne sont pas plus conformistes que la société qui les entoure. Les États-Unis, et aussi le Canada dans une moindre mesure, sont des sociétés où les gens ont peur d’être différents, marginaux. Peur d’être pointés du doigt parce qu’ils ont dérogé aux règles établies. Alors tout le monde patauge pour correspondre à une image uniforme. En essence, c’est exactement cela que nous dénonçons. »

Elles admirent : « Personne en particulier. Mais toutes les femmes qui ont du pouvoir ou du succès. »

Elles se définiraient comme : « Boiteuses et élancées. Boiteuses, parce que nous avançons à tâtons. Élancées parce que nous “lançons’’ des lignes, des pistes. Aussi parce que nous nous élançons souvent dans le vide ! »

Anna Kruzynski 32 ans, membre du colectif d’abord solitaire

Je suis anarchiste. Je veux remplacer le système actuel par une société d’entraide égalitaire d’où tout rapport de subordination serait exclu. Je collabore actuellement à D’abord solidaires, un collectif non partisan qui recherche le bien commun. Mais mon militantisme ne date pas d’hier ! Je me suis impliquée dans le mouvement étudiant à McGill, où j’ai fait mon doctorat en service social. J’ai participé activement au mouvement antimondialisation, notamment à l’intérieur du groupe de revendication Salami; j’y ai contribué à la création d’un comité femmes pour développer une analyse féministe sur les enjeux de la mondialisation. Je suis par ailleurs très active dans mon quartier de Pointe- Saint-Charles (Montréal). Je siège au conseil d’administration de la clinique communautaire et à celui des archives populaires.

Mettre des bâtons dans les roues du système, c’est important. Mais il faut aller au-delà et proposer des alternatives. Les partis politiques ne m’intéressent aucunement dans leur forme actuelle, beaucoup trop patriarcale. Quant aux partis alternatifs, leur force fait aussi leur faiblesse : parvenir à être à la fois démocratique et à parler d’une seule voix est un pari impossible à tenir. Bref, un parti n’est pas la solution pour moi. Sauf qu’un jour, c’est inévitable, il se produira une crise du système capitaliste et il faut s’y préparer. « Je veux inciter les gens à s’organiser localement et collectivement, à penser déjà en termes de nouvelles formes organisationnelles, plus équitables pour tous. Où chacun aura une prise directe sur les décisions qui le touchent dans son quotidien. »

D’où me vient le goût de brasser la cage ? Mes parents n’étaient pas “de gauche’’ mais, chez nous, l’entraide et la solidarité étaient des valeurs importantes. Quand je suis entrée à l’université, j’étais conscientisée socialement sans toutefois être radicale. À titre de responsable des affaires universitaires dans le mouvement étudiant, j’ai eu à négocier avec les autorités. Et là, j’ai frappé un mur : il était clair qu’on ne faisait que semblant de nous écouter. J’en ai conclu qu’il était impossible de changer les choses en profondeur au sein des structures traditionnelles. Voilà pourquoi je me déclare maintenant antipatriarcale, anticapitaliste et révolutionnaire.

Le féminisme me rejoint parce qu’il s’apparente beaucoup à l’anarchisme. On y prône aussi — dans sa définition la plus pure — l’absence de hiérarchie et la gestion par consensus. Encore là, le mouvement étudiant m’a fait réaliser que nous n’étions pas encore perçues comme égales. Dans les débats, on m’a taxée d’être “confrontationnelle”; or, étonnamment, des gars qui agissaient comme moi ne récoltaient, eux, aucun reproche ! J’ai aussi constaté qu’il y avait moins de femmes dans les instances de pouvoir, que les hommes les interrompaient sans cesse et les respectaient moins que leurs collègues masculins.

Il subsiste encore des barrières et des inégalités entre les hommes et les femmes. Mais il en existe aussi une multitude entre Noirs et Blancs, gais et hétéros, riches et pauvres. Qui est le plus opprimé, une Blanche de classe moyenne hétérosexuelle ou un Noir gai pauvre ? Qui doit-on défendre en ? Jusqu’où s’étend notre plate-forme commune à nous, les femmes ? Nos réalités sont parfois si différentes… Oui, il faut défendre la cause des femmes. Mais sans oublier d’y apporter les nuances qui s’imposent.

« Si j’avais un reproche à faire au féminisme institutionnel, ce serait de ne pas intégrer suffisamment dans leurs rangs les factions plus radicales. Non seulement on ne nous reconnaît pas mais, souvent, on nous dénigre ! Les torts ne sont pas d’un seul côté. Les deux mondes auraient avantage à faire un pas en avant pour créer des ponts. Sans faux consensus. Dans le mouvement des femmes, c’est une pratique trop courante. »

Elle admire : « Emma Goldman. Une féministe d’origine russe de la première moitié du 20e siècle, très radicale pour son époque. Elle a su amener le mouvement anarchiste à se questionner sur son propre patriarcat. J’aime aussi sa phrase “Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution.” Autrement dit, il faut qu’une révolution soit l’fun ! J’admire aussi Isabelle Matte, une organisatrice communautaire de la Clinique de Pointe-Saint-Charles. Pour son ouverture d’esprit et son incroyable leadership. »

Elle se définirait comme : « “Tout ou rien”, et énergique. »

Nadine Viau 25 ans, milite pour une reconnaissance pleine et entière de la famille

Quand on me pique, je réagis ! Dès l’instant où j’ai eu ma fille, à 21 ans, je me suis butée à plein d’obstacles et de préjugés. Lorsque je me promenais avec elle dans le métro, personne ne s’offrait à m’aider pour monter la poussette dans les escaliers. Je lisais dans le regard des gens quelque chose comme : “Tu dois être une jeune mère monoparentale sur le BS. Et tu as voulu avoir un enfant ? Débrouille toi.” Ça m’a choquée ! J’étais très fière de ma Zoé, que j’ai conçue avec un conjoint que j’aime et qui m’aime. J’ai aussi constaté à quel point c’était ardu pour une mère d’étudier à temps plein à l’université. On demande aux gens de s’instruire et de faire des enfants, mais sans leur donner les moyens de concilier les deux. Je me suis dit : je dois travailler à changer les choses.

Je suis entrée dans Force Jeunesse [un regroupement de jeunes travailleurs pour l’amélioration des conditions de travail de la relève]. J’y ai été nommée responsable du volet famille. L’an dernier, nous avons entre autres organisé une parade de poussettes pour sensibiliser les gens à la cause famille. J’ai aussi fait partie du Conseil national des jeunes au Parti québécois. Mais je me suis vite rendu compte que les structures d’un parti sont trop rigides; impossible de se faire entendre. De toute manière, je suis une fille de terrain; rédiger des propositions, ce n’est pas mon style. Avec tout ça, j’ai commencé à me faire inviter dans les médias et dans des assemblées pour aller parler de la famille. Je suis devenue la jeune-mère-pas-troppoquée- capable-de-s’exprimer de service ! Bref, cette bataille pour la reconnaissance de la famille a pris beaucoup de place dans ma vie.

Pour moi, agir est un devoir. Si je ne le faisais pas, je me sentirais mauvaise citoyenne. J’agis aussi au nom de ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas le faire. Ce goût de revendiquer me vient de l’enfance. Mes parents étaient très actifs politiquement. Toute petite, on m’amenait à des manifs, à des assemblées de cuisine…

Ce n’est pas toujours facile de mobiliser les jeunes parents. Ils manquent tellement de temps ! D’intérêt ? Je ne crois pas. La récente parade pour les garderies à 5 $ a réuni plus de 25 000 personnes, dont beaucoup de jeunes. C’était beau à voir. Les jeunes ne sont pas moins politisés qu’avant. Les objectifs se sont simplement déplacés.

Je ne me définis pas comme féministe. Discuter juste entre femmes, ça m’achale ! Je déplore aussi un manque d’ouverture de la part de certaines. Au PQ, j’ai eu le malheur de soulever la question du salaire parental qui permettrait au père ou à la mère de rester à la maison quelque temps. J’ai eu des coups de sacoche derrière la tête ! Je me suis fait traiter d’inconsciente. Les garderies à 5 $, c’est fantastique, mais je suis contre le principe qui les sous-tend : allez travailler le plus rapidement possible, on va s’occuper de vos enfants. Moi, j’ai adoré rester deux ans avec ma fille, et je ne considère aucunement avoir perdu mon temps. Les parents ont le droit d’avoir le choix. Et ainsi, on pourrait rapprocher davantage les pères de leur enfant. Les gars sont prêts à assumer leur rôle, mais la vision étriquée de certaines femmes les en empêche parfois. La pression sociale aussi : dans bien des entreprises, s’absenter pour aller au garage est mieux accepté que d’aller chez le pédiatre ! Le jour où on laissera plus de place au père, l’émancipation de la mère suivra. Pour avancer, il faut tendre la main aux gars.

« Les féministes ont pris leurs distances avec la famille. C’est une cassure qui était, je crois, inévitable. Je ne leur en veux pas; elles ont beaucoup légué aux filles de mon âge. Mais l’image de la famille en a pris pour son rhume. Je veux travailler à rééquilibrer la donne. Je ne suis plus capable d’entendre “pas d’enfant dans mon resto, mon appart, mon parc”. Revalorisons la famille, et tout le reste se mettra en place; les entreprises seront plus stables, les gens auront plus d’enfants, la retraite des personnes âgées sera assurée, tout ira mieux. Moi, j’ai envie que demain, les gens aident les jeunes mères à monter leur poussette dans les escaliers du métro… »

Elle admire : « Ma mère. Elle est restée à la maison jusqu’à 40 ans pour sa famille. Aujourd’hui elle écope : elle vient de perdre son emploi. À ans, ce sera dur d’en retrouver un autre. Son exemple me montre le chemin. Je veux donner énormément à ma famille, mais sans m’oublier complètement. »

Elle se définirait comme : « Une fille de terrain. Une entêtée. »

Carrie Haber 29 ans, conceptrice d’un programme pour aider les filles à se familiariser avec la radio

Utiliser mon intelligence pour faire de l’argent ne m’intéresse pas. C’est vain. Je veux faire ma part pour l’humanité. J’ai étudié en communication avec une spécialité en ingénierie du son. Cette année, en collaboration avec le Studio XX [un centre montréalais qui aide les femmes à s’approprier les technologies numériques], j’ai mis sur pied un projet pour permettre aux adolescentes de démythifier le monde de la radio. Les sessions de formation, gratuites, comprennent une initiation à la radio, à la production de son et au journalisme.

Dans les maisons de jeunes où il y a un studio d’enregistrement, ce sont toujours les gars qui le monopolisent ! Au cégep et à l’université, peu de filles étudient dans les techniques de production. Si on leur donne confiance en les mettant en contact direct avec la technique, les fils, les mixers, elles oseront s’affirmer dans ce domaine. Depuis que j’ai une petite fille, je suis plus sensible à ces questions de différences hommes-femmes.

Mais j’ai toujours jugé important de m’engager. J’ai réalisé des documentaires qui traitent tous de droits humains, dont un sur le rejet que vivent les gitans en République tchèque, où j’ai séjourné il y a quelques années. Je veux braquer mes projecteurs sur des causes. Les abus corporatifs me dérangent aussi énormément. Les ressources devraient être distribuées plus équitablement. Le lobby de l’argent fausse tout. J’aimerais que davantage de gens soient conscients de ce grave problème. Nous ne sommes pas suffisamment “connectés” les uns aux autres. Le sort d’autrui nous indiffère souvent. « Les jeunes sont apathiques, mais pas seulement eux. Toute la société est individualiste. On ne cherche pas assez à comprendre les rouages qui mènent nos vies. Le divertissement a pris trop de place. S’amuser, c’est bien, mais du point de vue collectif, ça ne donne rien. Je m’engage pas juste pour les autres mais aussi pour moi. La société est mon miroir. »

Suis-je féministe ? Je ne me définis pas ainsi. Le féminisme a fait beaucoup mais, dans la tête des gens, certaines de ses manifestations extrémistes ont causé beaucoup de dommages. Le terme est devenu trop marqué. Je pense que, comme femme, on doit s’appuyer sur les acquis du féminisme, mais continuer la route à notre façon. En incluant les hommes. En circuit fermé, on n’arrive à rien.

« Il reste encore beaucoup à faire. Le supposé girl power des vedettes à la Britney Spears m’exaspère. C’est un leurre dangereux. On parle ici de pouvoir sexuel, point ! Et ça ne donne rien aux filles pour leur estime d’elles-mêmes. Elles entreront dans l’âge adulte avec une perception biaisée de la féminité. Elles risquent de le payer cher. Si une femme se contente de dégager une énergie sexuelle, les hommes la percevront comme telle et ne la prendront pas au sérieux. Il ne faudra pas leur jeter la pierre; les filles doivent savoir ce qu’elles veulent et faire des choix conséquents. »

Elle admire : « La reine Noor de Jordanie, parce qu’elle exprime librement ses opinions. La chanteuse Patti Smith aussi, parce qu’elle a su concilier son rôle de mère et d’artiste sans sacrifier ni l’un ni l’autre. C’est exceptionnel. »

Elle se définirait comme : « Ambitieuse. Et intransigeante : je refuse d’accepter la société telle qu’elle est. »

Geneviève Pagé 23 ANS, et Ève-Marie Lampron 22 ans, membres du groupe des sorcières

Ève-Marie : « Les Sorcières, c’est une dizaine de filles qui mènent des actions : publication d’un magazine, manifestations, organisation d’un colloque… pour dénoncer l’État, le capitalisme et le patriarcat. Des trois, le patriarcat m’interpelle le plus : le féminisme est vraiment “ma” cause. Je veux le vivre dans tous les aspects de ma vie. D’où mon choix d’être féministe radicale, comme le sont d’ailleurs toutes les Sorcières. Mon bac en études féministes m’a confirmé dans ce choix. Radicale réfère ici à “racine” : les grands combats politiques (équité…) sont essentiels, mais il faut creuser plus loin. S’interroger sur chacune de nos actions, tout reprendre à la source sans rien tenir pour acquis. Y compris nos relations de couple, encore trop souvent basées sur le modèle domination-subordination. C’est la seule façon de changer les choses pour de bon. »/

Geneviève : « J’ai commencé par m’impliquer dans les mouvements étudiants et politiques. À ce moment-là, je ne me serais jamais définie comme féministe ! Peu à peu, j’ai vu que la hiérarchie homme-femme était présente même dans les milieux qui se prétendaient alternatifs : les hommes faisaient les jobs de représentation, et les filles passaient les tracts. Du coup, je suis devenue féministe. Quand on dit aux gens de notre âge qu’on est féministe, il faut souvent se justifier. Si en plus je dis que j’ai une mineure en études féministes, je me fais regarder croche. Surtout par les filles. C’est sûr que c’est moins dérangeant de croire qu’on bénéficie d’un traitement égal aux gars… »

G. : « Des tabous pour les filles, il en reste. Par exemple, on a le droit d’être féministe, mais juste en théorie. Si on a le malheur d’oser mettre nos principes en application en questionnant ouvertement le comportement machiste d’un gars, on se fait critiquer. »

È .-M. : « Il existe aussi beaucoup de “a-t-on le droit de…” autour du féminisme, du style peut-on être féministe et sadomasochiste, ou catholique, etc. ? Ces questions demeurent nébuleuses et on s’interdit d’en débattre. C’est une forme de tabou. »

È .-M. : « J’aime militer dans un groupe exclusivement féminin. On y retrouve plus d’écoute et de respect que dans les groupes mixtes. Dès qu’il y a des gars, ça vire en combat de coqs ! »

G. : « Mais ça ne tient pas uniquement au sexe. On retrouve le même scénario dans un groupe mixte de Blancs et de Noirs, par exemple. L’oppression, elle est partout. »

È .-M. : « Patriarcat, État, capitalisme, les systèmes d’oppression sont effectivement interreliés. J’en ai d’ailleurs contre le lien organique que le féminisme institutionnel entretient avec l’État. Peut-être fallait-il passer par là pour avoir une reconnaissance. Mais le risque de récupération existe. »

G. : « Le féminisme institutionnel ne laisse pas suffisamment de place aux jeunes féministes. On ne nous accepte qu’à condition qu’on se fonde dans le moule. Que ce soit au Conseil du statut de la femme ou à la Fédération des femmes du Québec, il faut agir selon les principes et les méthodes en place. Moi, je ne me reconnais ni dans les façons de faire, ni dans les sujets à l’ordre du jour. »

G. : « Si les jeunes sont conformistes ? Je pense, oui. C’est un peu normal. Se faire seriner par les plus vieux que toutes les batailles ont été menées et n’ont rien donné, ça finit par démotiver ! En fait, les jeunes ont une conscience sociale, sauf qu’ils ne poussent pas leur engagement assez loin. Acheter du café équitable, c’est bien, mais il faut aussi s’informer sur le problème qu’il y a derrière le commerce du café. »

È.-M. : « Les gens ne soupçonnent pas à quel point ils sont manipulés. Si on veut les conscientiser, on a tout un boulot à faire. »

Elles admirent : È.-M.: « Colette Guillaumin, une féministe française radicale des années 1970. En commençant son livre Pratique du pouvoir et idée de Nature, j’étais réformiste. Quand je l’ai refermé, j’étais devenue féministe radicale. »

G. : « Toutes les femmes qui ont milité et militent encore. »

Elle se définiraient comme : G. : « Ève- Marie est brillante et joviale. »

È.-M. : « Geneviève est extravertie et très à l’écoute des gens. »

Elisapie Isaac 26 ans, cinéaste autochtone et chanteuse dans le duo taima project

Je veux être un pont : un pont entre les gens, entre les cultures, entre hier et demain. Je suis la petite-fille d’un grand traditionaliste inuk et me voici à Montréal. Mon grand-père était de ceux qui ont dit non à la Convention de la Baie-James. Ironiquement, c’est grâce aux sommes versées à ma communauté à la suite de cette entente que j’ai pu faire mes études gratuitement. Ce thème m’a inspirée pour bâtir le scénario qui m’a permis de remporter en 2001 le concours Cinéastes autochtones de l’Office national du film. Si le temps le permet est une réflexion sur le cheminement de mon peuple, un parallèle entre les jeunes et les vieux, entre tradition et modernité. Je m’y adresse directement à mon grand-père. Je lui dis mes espoirs, mes craintes surtout. Je lui demande si la culture inuite peut survivre au monde moderne.

Mon arrivée à Montréal a été un choc. J’avais besoin de comprendre d’où je ven is. Aussi, de faire connaître l’histoire de mon aïeul et des autres visionnaires qui, comme lui, ont vu venir les bouleversements incroyables qu’entraînerait la ratification de la Convention de la Baie-James pour leur peuple.

Je ne me suis pas donné de mission. Mais je souhaite que mon film guide un peu les pas des enfants qui ont actuellement 12 ou 13 ans quand ils seront confrontés à d’autres cultures. D’ailleurs, dans tout ce que je fais, un de mes grands objectifs est d’aider les jeunes de chez moi. Peut-être sont-ils démotivés, mais si on les fait se sentir importants, si on leur confie des responsabilités, ils s’engageront. Ils ont besoin de modèles, de gens qui leur disent : “On y va, on fait cela. Ensemble”. Il y a 50 ans, les jeunes Inuits étaient très actifs. Il faut que ce temps revienne. Je m’en sens responsable.

Brasser la cage ? Ce n’est pas ma façon de faire. Je crois davantage à la subtilité, au pouvoir du silence. Par contre, je ne peux pas nier que ça me provoquait quand, chez moi, on me disait de ne pas contredire les aînés. Si je considérais qu’ils avaient tort, je ne me gênais pas pour le leur dire. Je suis en quête de vérité. En même temps, je dois doser : agir de façon trop impétueuse ne réussira qu’à choquer les miens et à perdre leur respect.

Dans le groupe musical Taima Project — que je forme avec le musicien et compositeur Alain Auger —, mon propos est davantage intime. Je parle de moi comme femme, de ma vulnérabilité, de la vulnérabilité humaine aussi. Au fond, mes films et mes chansons se rejoignent; dans les deux cas, je veux faire réfléchir les gens sur l’importance d’apprécier l’Autre, autant le voisin que celui qui vient d’ailleurs. Qu’il soit Blanc, Inuk, Français ou Anglais, on perçoit trop l’Autre comme un étranger et pas suffisamment comme un humain. C’est malheureux. J’aimerais changer cela.

Je ne suis pas féministe. J’aime les hommes et je respecte leur rôle. J’aime quand ils sortent leur parure, leur panache. Au propre comme au figuré. Ça devient de plus en plus rare. Quand j’en vois un, je dis : wow ! Actuellement, les hommes se sentent en déséquilibre. Il faut bien sûr continuer d’avancer comme femmes, mais sans faire exprès de les brusquer. Au fond, je me définis comme humaniste.

« Cela dit, je pense qu’il nous reste des obstacles à surmonter. Je n’ai eu aucune difficulté à faire ma place dans un milieu majoritairement masculin. Vraiment, on a fait du chemin. Mais certains tabous demeurent : un gars qui couche avec plusieurs femmes, c’est correct. Une femme qui a plusieurs amants, c’est toujours mal vu… Il faudra encore du temps pour que tout cela s’ajuste. Ça viendra; il ne faut pas forcer les choses. Un peu comme pour ma culture. Il faut nous laisser digérer les bouleversements vécus. Moi, par mes films, je veux continuer à questionner, à relier l’ancien monde et le nouveau. À être un pont sur des eaux parfois troubles… Nakurmiik. Merci pour l’entrevue. »

Elle admire : « Mitiarjuk Nappaaluk du village de Kangirsujuaq. Une Inuk que j’ai connue lors de mon tournage. Elle est forte et surtout très ouverte, aux Inuits comme aux Blancs, à la tradition comme à la modernité. Quand je suis mêlée, je me demande ce qu’elle ferait à ma place. Et ça m’apaise. »

Elle se définirait comme : « Spontanée et instinctive. »

Martine Asselin 28 ans, vidéaste indépendante et cofondatrice du regroupement kïno

J’ai besoin de dire ce que je pense et j’aime le faire. Aussi bien sur des questions d’actualité locale ou internationale que sur des valeurs qui me tiennent à cœur la solidarité, le respect, la coopération, la liberté, la franchise, le courage, la sérénité dans la différence. Pour le moment, c’est avec la vidéo surtout que j’ai envie de m’exprimer. J’explore, je mélange les genres. Je suis une hyperactive, je crois !

Je suis une des fondatrices au Québec de Kinö, un regroupement de vidéastes qui ont décidé de créer sans contraintes. Notre moto est : “Faites bien avec rien, faites mieux avec peu, faites-le maintenant”. J’étais aussi, jusqu’à tout récemment, vice-présidente de Vidéo Femmes. Et je fais partie du collectif Parenthèses qui fait de la vidéo engagée.

Pourquoi j’ai envie de dénoncer des choses ? C’est plus fort que moi ! J’aime remettre en question, jouer l’avocate du diable. Regarder et comprendre les diverses facettes d’un problème. Puis prendre position. Je considère que c’est notre responsabilité à chacun de nous exprimer. C’est important de prendre des risques, de participer aux débats de société et de se foutre un peu de ce que les gens vont penser de nous après.

Il n’y a rien de pire que l’indifférence. On s’y enfonce, ça nous rend paresseux et mous. Je déteste aussi la fermeture d’esprit, les gens “boqués” qui croient posséder la vérité. Il faut avoir ses références et ses points d’ancrage, oui, mais ça peut être le fun parfois de tout remettre en question, nos priorités personnelles et nos priorités de société, puisque tout est relié.

J’essaie aussi de faire réfléchir les gens sur la surconsommation. Un immense problème. On a appris à posséder sans se soucier des conséquences. En Occident, on prend les ressources des deux tiers du monde. On pollue, on fait semblant de recycler pour faire taire les écolos, on envoie un peu de cash à des œuvres de charité pour se donner bonne conscience avant d’aller s’acheter un manteau en peaux d’animaux en voie d’extinction, on chante des petites chansons en marchant dans des manifs anti-pauvreté avec des souliers Nike fabriqués par des enfants. On sait depuis longtemps qu’il faudrait faire quelque chose. Mais on ne bouge pas.

Il est grand temps de prendre de nouvelles habitudes, simultanément partout dans le monde, pour que les choses changent. C’est comme si on attendait patiemment que ça pète.

Je ne me dis pas féministe. Le terme est trop réducteur. Il sous-entend qu’on envisage les problèmes d’abord du point de vue des femmes. Ça me fatigue. Je me considère plutôt comme une humaniste. Nous sommes rendus à une étape où l’on doit miser sur des enjeux globaux. Bien sûr, les femmes sont souvent les plus touchées par la pauvreté et ce qui en découle, mais c’est en travaillant sur toutes les composantes du système qu’on arrivera à faire changer les choses. Cependant, je considère me situer dans la continuité logique du mouvement féministe. Il fallait commencer quelque part. Aujourd’hui, il faut élargir la problématique.

Il reste des barrières à surmonter. Ce sont surtout celles que je m’impose moi-même. Je ne pense pas que ces barrières soient déterminées par mon sexe. Oui, bon, ça m’arrive régulièrement d’avoir à prouver à des collègues masculins qui ne me connaissent pas que je suis compétente, mais une fois cela fait, habituellement ça va très bien. Je n’ai jamais éprouvé de difficulté à me faire une place, tant dans un milieu féminin, comme Vidéo Femmes, que dans Kinö, où les gars sont majoritaires.

On entend souvent dire que les gars prennent la parole et le plancher plus facilement que les filles. Ce genre de clichés me fait sortir de mes gonds ! Les gars prennent plus la parole dans certaines situations. Et les filles, dans d’autres. C’est tout. Certains de mes confrères que j’adore ont une cr… de grande gueule, mais d’autres, que j’apprécie tout autant, sont très discrets. Idem pour les filles. Autre idée préconçue : si un gars est sur un plateau de tournage, il va plus spontanément s’occuper de la technique qu’une fille. C’est de moins en moins vrai.

« Trop conformistes les jeunes ? Ah ! qu’on aime nous rebattre les oreilles avec ça !!! Le conformisme découle de la peur d’être considéré comme un marginal, un paria. On a tous peur du jugement des autres. Or, quand on est jeune, on nous surveille encore plus. Si on ose agir différemment de la masse, tout de suite on nous pointe du doigt ! La normalité n’est pourtant qu’une question de consensus social. Il revient à chacun d’entre nous de faire ses choix pour être heureux et s’épanouir, comme personne et membre d’une société. Les jeunes sont conformistes parce qu’on essaie trop d’en faire des “citoyens modèles”. Pardon, des consommateurs modèles. C’est débile à quel point on les cible dans les publicités ! Nous serions moins conformistes si on nous foutait un peu la paix en nous laissant être ce que nous avons envie d’être. »

Elle admire : « Toute personne qui a le courage de vivre sa vie comme elle l’entend. J’ai découvert récemment Françoise Simpère, une écrivaine et journaliste française qui a écrit un essai très intéressant, Il n’est jamais trop tard pour aimer plusieurs hommes, un livre qui nous met en contact avec toute une façon de vivre et de voir le monde, à partir du thème de l’infidélité. C’est aussi une femme qui prend ouvertement position sur les sujets de l’heure et n’a pas peur d’assumer ses choix. Je prépare actuellement un documentaire sur elle. »

Elle se définirait comme : « Libre et sereine. »

Christine Fréchette 32 ans, présidente fondatrice du forum sur l’intégration Nord-Américaine

J’ai beau être diplômée des Hautes Études commerciales et en relations internationales, négocier pour m’assurer que les barrières tarifaires sur les conserves de tomates seront éliminées en 2007, désolée, ça ne m’allume pas ! Ce que je fais doit avoir une portée sociale et refléter ce en quoi je crois. Voilà sans doute un des motifs qui m’a amenée à fonder, l’an dernier, le Forum sur l’intégration Nord-Américaine (FINA).

Il y a quelques années, le président mexicain Vicente Fox a proposé la création d’un marché commun nord-américain pour discuter d’intégration économique, politique et sociale entre les pays, assorti d’un fonds de développement pour soutenir, au besoin, les pays partenaires. Le Canada et les États- Unis ont dit non. J’ai décidé de m’inspirer de cette proposition visionnaire pour mettre sur pied une conférence nord-américaine autour de cet enjeu de l’intégration. Le FINA a vu le jour. Tout se tient, j’en suis convaincue : si le politique et le social vont bien, l’économie en profitera, et inversement. Ces deux univers ont trop longtemps été séparés, il est temps de les réunir. La première conférence a eu lieu en mars dernier et a rassemblé quelque 300 personnes. Ce fut fascinant, extrêmement motivant !

Je suis aussi mère d’un petit garçon de trois ans et demi. À la fin des années 1990, j’ai milité avec Force jeunesse pour le mouvement Les bébés du millénaire. Nous réclamions entre autres la création d’une caisse parentale (pour permettre aux travailleurs autonomes de bénéficier de congés parentaux) qui était en bonne voie d’être créée, jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement arrive au pouvoir.

Pour le moment, je jongle avec l’idée de joindre les rangs d’un parti. Non pas pour me présenter mais pour y travailler et y créer, si possible, de nouvelles plates-formes de décision. Les groupes de pression doivent exister. Mais ils ont aussi leurs limites.

Je ne me perçois pas comme une militante. Plutôt comme une lobbyiste de causes socio-économiques. J’aime explorer de nouvelles voies d’action, créer de nouvelles alliances. Tout jeter à terre, par contre, ça ne me dit rien. Je préfère m’engager dans une voie où je pourrai voir le résultat de mes actions ! Les jeunes de ma génération ne sont pas moins engagés que ceux d’avant. Ils sont comme moi : plus pragmatiques. Aux grandes démonstrations d’hier, ils préfèrent les groupes plus petits, plus ciblés, des single-issue groups. Et avoir des résultats concrets à court terme. N’idéalisons pas trop le passé non plus. La majorité des boomers n’étaient pas si politisés qu’on voudrait nous le faire croire. Sous couvert politique, les mégamanifs d’hier étaient souvent aussi de joyeux prétextes pour faire la fête.

Oui, je suis féministe. La marche Du pain et des roses, organisée par la FFQ en 1995, a vraiment été un déclencheur. J’ai été fascinée par cette manifestation de solidarité et j’ai compris aussi qu’il restait bien des luttes à mener. En fait, je suis une féministe du quotidien : nous avons acquis beaucoup de droits, mais l’égalité de fait n’est pas encore une réalité. Je veux travailler à intégrer le féminisme à la vie quotidienne. Quand j’entends une fille excuser son chum politicien de ne pas en faire plus pour les enfants parce qu’il est trop pris par son travail alors qu’elle-même est directrice de compagnie, franchement, ça me désole. Les anciens modèles ont la vie dure; il faut développer de nouveaux réflexes dans nos propres existences.

Le temps est par ailleurs venu d’élargir le cercle aux hommes. Il faut que les problèmes tels que la conciliation travail-famille deviennent des enjeux de société. Comme les hauts dirigeants du gouvernement et des entreprises sont encore largement les hommes, il faut travailler avec eux pour changer les choses. Ça presse. Le moment où une femme devient mère est un passage dangereux. C’est souvent là que l’iniquité commence. Sans les hommes à nos côtés, on n’y arrivera pas. C’est vrai aussi pour la question de la violence conjugale. Le clivage entre le réseau qui aide les femmes battues et celui qui traite les hommes violents doit cesser. Ce sont les deux faces d’une même médaille. Au lieu de s’opposer dans leurs demandes au gouvernement, ils devraient faire bloc.

« Cela dit, des barrières nous séparent encore. La politique demeure notamment une affaire masculine. Mettez trois hommes ensemble pour parler politique, invariablement, ça tournera en ce que j’appelle un “show de testostérone” : le ton montera, il y aura des coups de poing sur la table et abondance de sacres. Une femme tenterait de participer à la discussion ? Bonne chance ! On ne lui portera quasiment aucune attention. J’ai vu des filles très fortes abandonner des rencontres politiques à cause de cela. Ce jeu ne nous intéresse pas. Si je me joins effectivement à un parti, je ferai en sorte d’y être accompagnée de suffisamment de femmes pour me sentir appuyée dans ma façon de faire. Je veux bien m’engager. Mais je veux rester authentique. »

Elle admire : « Lise Payette, Michaëlle Jean. Et Christiane Bergevin, présidente de SNC Lavalin Capital, qui m’a donné plusieurs bons conseils sur le monde complexe de la finance internationale. Elle a su demeurer elle-même dans un monde peu ouvert aux femmes. »

Elle se définirait comme : « Incisive et idéaliste pragmatique. »

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre