Aller directement au contenu

Auteure du livre The Trouble with Islam, la journaliste Irshad Manji dénonce les sévices commis au nom d’Allah, son dieu. Entretien avec une musulmane qui dérange.

Tout a commencé en décembre 2000, dans les bureaux de Queer Television, une des premières émissions gaies au monde diffusée par la station torontoise Citytv et animée à l’époque par Irshad Manji. Son patron, Moses Znaimer, a déposé sur son bureau un article à propos d’une Algérienne de 17 ans victime de viol et condamnée à 180 coups de fouet… pour adultère. « Un jour, Irshad, il faudra que tu me dises comment tu peux réconcilier ces folies avec ta foi musulmane », lui a-t-il écrit.

La note déclenche chez la jeune femme l’envie de prendre position contre les atteintes aux droits de la personne commises au nom de son dieu. Trois ans plus tard paraît The Trouble with Islam — A Wake-up Call for Honesty and Change (Random House) dont la version française — Musulmane, mais libre — sort cet automne chez Grasset. Dans ce livre coup de poing, Irshad Manji s’en prend à l’antisémitisme primaire des musulmans, dénonce l’asservissement des femmes dans le monde islamique et affirme que sa religion doit accepter les homosexuels — elle-même est lesbienne — car, selon le Coran, dit-elle, « tout ce que Dieu a fait est excellent ».

Véritable pavé dans la mare, le livre a été salué par les médias à la grandeur de la planète. Le New York Times décrit Irshad Manji comme « le pire cauchemar de Ben Laden ». Et pourtant… « Ma mère m’a dit que l’imam de sa mosquée a consacré quatre sermons consécutifs à mon livre. Les larmes aux yeux, elle l’a entendu dire que j’étais une Oussama Ben Laden, que j’étais aussi horrible que lui. » Et d’enchaîner : « On dit que je ne suis pas légitime parce que je suis lesbienne, parce que je suis jeune, parce que j’ai les cheveux hérissés, parce que je suis une femme. »

Les leaders de la communauté musulmane canadienne ont unanimement condamné la démarche d’Irshad Manji. Ils lui reprochent de mettre tous les musulmans dans un même panier, de sous-estimer l’importance de la lutte palestinienne, d’aller trop loin dans ses accusations. « Si son livre avait été écrit de bonne foi, j’aurais compris son raisonnement, sans nécessairement être d’accord avec elle. Or, il ne s’adresse pas aux musulmans : il vise à conforter dans leurs opinions ceux qui détestent les musulmans », a écrit dans le Globe and Mail Tarek Fatah, l’un des fondateurs du Muslim Canadian Congress.

L’auteure a pourtant consulté M. Fatah et sa femme durant la rédaction de son livre ; elle les remercie même à la fin de son ouvrage. Selon elle, la réaction de l’homme n’est qu’une preuve de plus de la force de l’omerta qui prévaut au sein de la communauté musulmane : « Même des musulmans se définissant comme des modérés vont, pour des raisons purement politiques, écarter la question des droits de la personne pour se porter à la défense de l’islam. »

Irshad Manji entend bien poursuivre son combat, malgré les critiques… et les menaces de mort qu’elle a reçues depuis la publication de son livre. En ce jour de juin, elle répond à nos questions de sa résidence des environs de la métropole ontarienne, désormais munie de fenêtres pare-balles. Depuis quelques mois, un garde du corps l’accompagne dans ses déplacements.

La police a même craint, pendant un certain temps, qu’elle ne fasse l’objet d’une fatwa (condamnation à mort) de la part des chefs religieux, comme ce fut le cas pour Salman Rushdie, en 1989, lors de la sortie des Versets sataniques. « Les menaces continuent de rentrer », raconte la journaliste de 35 ans, dans un anglais impeccable, qui porte l’accent de ses origines. Qu’à cela ne tienne. « À ceux qui veulent me tuer, je dis : “Allez-y, essayez, mais rappelez-vous que l’islam a tellement d’attention aujourd’hui que si vous me tuez, vous ne ferez que renforcer les arguments que j’énonce dans le livre. Est-ce que c’est vraiment ce que vous voulez ?” »

La tendance d’Irshad Manji à poser des questions dérangeantes ne date pas d’hier. Élevée à Vancouver dans une famille musulmane d’origine ougandaise, elle s’est fait mettre à la porte de son école coranique à 14 ans parce qu’elle posait trop de questions. La jeune fille voulait savoir pourquoi les femmes ne pouvaient pas conduire la prière à la mosquée…

En entrevue, elle ne se gêne pas non plus pour montrer du doigt les incohérences dans le discours de certains groupes musulmans. « Pourquoi est-ce si facile de faire sortir des milliers de musulmans dans les rues pour protester contre la loi française interdisant le port du hidjab, alors qu’il est presque impossible de rassembler ne serait-ce qu’une fraction de ces mêmes musulmans dans la rue pour dénoncer l’imposition du hidjab par l’Arabie Saoudite ? »

Irshad Manji n’a pas digéré non plus que l’Ontario ait permis l’établissement à Toronto d’un tribunal appliquant la loi islamique (charia cour). « Les gens sont si tolérants au Canada qu’ils en viennent à tolérer l’intolérance. » Selon elle, même si les chefs religieux soutiennent que les femmes auront le choix entre les tribunaux civils et islamiques, elles vont subir des pressions énormes de la part de la communauté. C’est en outre pour ces mêmes raisons que l’auteure approuve la loi française qui interdit le port du voile à l’école pour les mineures. « Personnellement, je ne vois rien de criminel dans le fait de porter le hidjab, par choix. Là est la clé. Pour de nombreuses musulmanes en France, le hidjab est imposé par les hommes de leur entourage. »

À l’écouter, on se demande pourquoi elle ne s’est pas contentée d’abandonner ce dieu qui lui donne tant de maux de tête. D’ailleurs, comment est-il, le dieu d’Irshad Manji ? « Il est majestueux. Il aime le pluralisme et la diversité », répond-elle. Elle dit aussi avoir changé sa manière de s’adresser à lui. « Avant, je priais de la manière conventionnelle, cinq fois par jour en direction de La Mecque. C’était devenu une espèce de rituel machinal. Pour donner davantage de sens à mes échanges avec mon Créateur, je me suis plutôt mise à avoir des conversations spontanées avec lui. » Parmi les traditions du culte musulman, Irshad a aussi fait ses choix. « Je jeûne durant le ramadan. Pas de peur que la foudre me tombe dessus, mais parce que cela solidifie le caractère et la discipline, parce que c’est une manifestation d’empathie pour les pauvres. Mais je ne ferai jamais le pèlerinage à La Mecque, car on y interdit l’entrée aux juifs et aux chrétiens. C’est discriminatoire ! »

La jeune femme a la répartie vive et ne craint pas la controverse. Peu importe que les gens soient d’accord ou pas avec son livre, elle veut qu’on en parle. Elle a d’ailleurs créé le site où elle invite les internautes à commenter ses propos. Elle leur répond souvent, avec humour et franchise, et n’esquive aucune question. « Les gens n’ont aucune idée du nombre incroyable de jeunes musulmans qui m’envoient des courriels pour me remercier de leur avoir offert une voix à laquelle ils peuvent s’identifier. » Comme cette musulmane du nom de Zaida qui lui a écrit : « Je suis en désaccord avec l’islam depuis de nombreuses années, mais je n’ai jamais eu le courage d’exprimer ce qui me dérangeait. Votre livre m’a encouragée à ne pas accepter les réponses conventionnelles. Vous m’avez donné de la force. »

Pour Irshad Manji, ce genre de témoignage prouve bien que son combat est utile et qu’il faut briser l’omerta. « Ce n’est pas dans les monarchies pétrolières du golfe Persique que les musulmans pourront réformer l’islam, mais d’abord dans les pays démocratiques, comme le Canada. »

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre