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Photographie d'une embarcation autochtone

Dans les communautés autochtones, les femmes chefs représentent un espoir de renouveau et de guérison.

Quand Eva Ottawa, première femme présidente et grande chef de la nation atikamekw, s’est présentée à sa cérémonie d’assermentation, le 7 octobre dernier, une magnifique lumière d’automne éclairait le lac Metabeskega. Vêtue de la robe de cérémonie bleu azur que lui avaient cousue les femmes de sa communauté, l’Atikamekw de 35 ans — élue quelques semaines plus tôt avec une majorité de 75 % — a entrepris avec joie la promenade symbolique en rabaska qui inaugure la vie de chef.

Plus de 200 invités s’étaient rassemblés à Manawan, sa communauté d’origine située à une heure de route au nord de Saint-Michel-des-Saints, en haut de Joliette. Seule ombre au tableau : l’ancien grand chef, Ernest Awashish, brillait par son absence. « Il y a certains hommes qui ne sont pas prêts à ce que ce soit une femme qui prenne les commandes, mais nous allons essayer de trouver une façon de travailler ensemble, avec nos leaders et les gens des communautés », avait déclaré Eva Ottawa à l’issue du vote.

Si une nomination féminine à un poste de grand chef demeure quelque chose d’exceptionnel — et fait encore grincer des dents —, il est de moins en moins rare, au Canada, de voir des Amérindiennes accéder au pouvoir, comme conseillères ou comme chefs de conseil de bande. Selon Cora Voyageur, sociologue à l’Université de Calgary et auteure d’un livre à paraître ce printemps sur le sujet (Women Chiefs in Canada, McGill-Queens Press), le nombre de femmes chefs a doublé depuis le milieu des années 1990.

Une tendance que Beverley Jacobs, Mohawk de l’Ontario et présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada, observe également. « Les femmes autochtones sont des leaders naturelles, estime cette dernière. Le fait qu’elles prennent de plus en plus de leadership est un signe des changements positifs qui sont en train de se produire dans nos communautés. » Chez les peuples des Premières Nations, même ceux où les femmes exerçaient traditionnellement une grande influence (comme les Mohawks avec leurs mères de clan), le titre de chef était généralement réservé aux hommes. D’où une forte résistance, dans certains milieux, à voir une figure féminine coiffer la traditionnelle parure de plumes.

Mais selon Ellen Gabriel, présidente de Femmes autochtones du Québec, la colonisation a beaucoup contribué à tenir les femmes à l’écart du pouvoir. Autrefois, dit cette Mohawk de Kahnawake, « les chefs et les mères de clan étaient égaux. Ce sont les mères de clan qui nommaient les chefs ». L’influence de la culture patriarcale des colonisateurs, la Loi sur les Indiens et la création des conseils de bande ont fait perdre aux femmes le statut qu’elles possédaient. « Elles n’étaient rien de plus que des propriétés », dit-elle.

Ce n’est qu’en 1951 que la Loi sur les Indiens a été amendée afin de permettre aux femmes d’accéder au poste de chef de conseil de bande. La première chef, Elsie Marie Knott, a été élue en 1954 à la tête de la nation Curve Lake, près de Peterborough, en Ontario. Aujourd’hui, 90 des 633 conseils de bande reconnus par le gouvernement fédéral ont une femme aux commandes, soit 14 %. Selon Cora Voyageur, c’est en Colombie-Britannique et en Ontario qu’on en trouve le plus.

Au Québec, il y aurait de plus en plus de femmes élues aux conseils de bande — il est difficile d’obtenir des chiffres précis —, mais la proportion de femmes chefs reste en deçà de la moyenne canadienne. En 2006, sur 43 chefs, on n’en comptait que deux : Eva Ottawa chez les Atikamekw et Mary Mark au conseil de bande de Pakua Shipu, une communauté innue de la Basse–Côte-Nord.

« Quand j’étais chef, nous étions trois dans tout le Québec », se rappelle Marcelline Picard-Kanapé. La première Innue à accéder à cette fonction a fait deux mandats consécutifs, de 1992 à 1996, dans la communauté de Betsiamites, près de Baie-Comeau. Première institutrice innue de la Côte-Nord, en 1959, et première conseillère politique, dans les années 1970, elle avait déjà quelques campagnes électorales à son actif. « En 1966, la première fois que je me suis présentée comme chef, je savais que je n’avais aucune chance. À l’époque, c’était impensable d’élire une femme. »

La sociologue Cora Voyageur, elle-même issue de la nation Athabasca Chipewyan et originaire de la réserve de Fort Chipewyan, dans le nord-est de l’Alberta, confirme que les mentalités ont changé au cours des dernières décennies. « Les femmes, qui sont plus éduquées que les hommes, travaillent depuis longtemps dans les services administratifs. Avant, elles pouvaient jouer le rôle de confidentes ou de conseillères, mais leur travail restait dans l’ombre. Aujourd’hui, l’idée qu’elles puissent devenir chefs est devenue beaucoup plus acceptable. »

Et plusieurs les perçoivent comme des leaders pragmatiques. Ce que confirme Marcelline Picard-Kanapé. « Les femmes sont plus terre à terre. Elles ne sont pas là pour le prestige, mais pour travailler au bien-être de leur communauté. » Ellen Gabriel abonde dans le même sens : « Les hommes semblent davantage intéressés par la politique et les questions territoriales. Leurs consœurs ont une vision plus holistique; elles sont davantage susceptibles de soulever des problèmes comme celui de la violence conjugale, par exemple. »

Les attentes sont très grandes envers les leaders féminines. « Pendant ma tournée, plusieurs personnes, dont beaucoup de jeunes, sont venues me voir pour me demander de ne pas mettre de côté les problèmes sociaux », témoigne la jeune chef Eva Ottawa, qui promet de s’attaquer à la consommation de drogue et au suicide.

« Les femmes de ma communauté misaient beaucoup sur moi », relate aussi Marcelline Picard-Kanapé. Malgré son expérience comme membre du conseil et ses 30 années dans l’enseignement et la direction d’école, cette grande dame, nommée chevalier de l’Ordre national du Québec en 2005, ne cache pas que son chapeau de chef a été lourd à porter. Pas facile de défendre certains dossiers dans des assemblées presque exclusivement masculines ou encore de susciter des changements dans une communauté qui vit une profonde crise. « À la fin, je me posais la question : “Est-ce qu’il m’est plus facile de changer des choses comme chef ou comme directrice d’école, en travaillant avec les jeunes pour leur inoculer le goût de relever des défis ?” »

Aujourd’hui retraitée de l’École secondaire Uashkaikan, Marcelline Picard-Kanapé ne regrette pas son passage à la tête du conseil de bande. Elle est heureuse d’avoir démontré qu’une femme pouvait être chef chez les Innus. Elle croit aussi qu’une présence féminine accrue dans les cercles du pouvoir contribue à faire évoluer les priorités des leaders masculins. « Les hommes chefs sont aujourd’hui beaucoup plus sensibles à des problèmes comme le manque d’eau potable ou le suicide. »

Le rôle de chef de conseil de bande — une création du gouvernement fédéral — ne fait pas le bonheur de toutes. Dans la tradition amérindienne, « ce rôle consistait à écouter les gens, à les défendre et à les représenter », affirme Ellen Gabriel. Selon elle, la Loi sur les Indiens et la destruction délibérée des structures politiques traditionnelles des Premières Nations ont entraîné les problèmes actuels de gouvernance dans les communautés autochtones, régulièrement secouées par des scandales financiers et des crises de confiance. Plutôt que d’imiter les mœurs politiques des Blancs, les autochtones devraient revenir à leurs valeurs ancestrales, croit cette traditionaliste.

L’expression chef lui paraît aussi dépassée. « Comme c’est un terme traditionnellement associé à une position masculine, on devrait le changer, et choisir un mot qui correspondrait mieux à ce que cela doit être, quelque chose comme conseiller ou représentant », poursuit la présidente de Femmes autochtones du Québec.

C’est avec un programme en grande partie basé sur l’ouverture et la transparence qu’Eva Ottawa a remporté son élection au Conseil de la nation atikamekw, qui regroupe les communautés de Manawan, de Wemotaci et d’Obedjiwan. « Je veux impliquer le plus de gens possible dans nos projets, les informer sur le processus de négociation en cours avec le gouvernement et les consulter », répète-t-elle.

Eva Ottawa a toujours travaillé pour les siens. Dans les années 1990, l’étudiante en sociologie à l’Université Laval passe tous ses étés dans sa région, où elle participe à divers projets communautaires visant à améliorer le sort des jeunes, à combattre le suicide et la violence. Elle s’implique ensuite dans le processus de négociation avec les deux paliers de gouvernement en vue d’obtenir l’autonomie gouvernementale. Elle travaille notamment comme recherchiste pour la commission sur la constitution atikamekw, ce qui la conduit à mener des consultations dans les trois communautés. À 29 ans, elle décide de compléter un deuxième baccalauréat — en droit — pour mieux maîtriser le vocabulaire juridique qu’elle doit expliquer à ses concitoyens.

Comme Marcelline Picard-Kanapé, Eva Ottawa baigne dans la politique depuis son enfance. « Mon père et mon grand-père ont été chefs », confie- t-elle. Mère d’une adolescente de 16 ans, la jeune grande chef ne se repose pas souvent à la maison. Entre La Tuque, où se trouve le siège du Conseil de la nation atikamekw, Manawan, Wemotaci et Obedjiwan, les trois communautés disséminées dans la forêt qu’elle représente, et Masteuiash, au Lac-Saint-Jean, où elle vit avec son mari et sa fille, elle voyage tout le temps. « Depuis le début de mes études, je suis habituée à faire de la route », dit-elle avec le sourire modeste qui la caractérise.

Selon Marcelline Picard-Kanapé, « le plus grand défi des femmes chefs est de réussir à élever leur famille tout en assumant les lourdes responsabilités qui viennent avec leur titre ». Pour y parvenir, il faut un conjoint ouvert d’esprit et coopératif. « J’avais quatre adolescents à la maison quand je suis devenue chef. Heureusement que mon mari, retraité à l’époque, s’occupait des repas, car moi j’étais toujours partie aux quatre vents ! »

Eva Ottawa peut aussi compter sur le soutien de son époux, Carl Cleary, un Innu qui partage sa passion pour la politique. C’est lui qui s’occupe de leur fille quand maman est loin de la maison. Tous deux forment un couple modèle. Jeunes, éduqués, pleins d’enthousiasme, ils représentent une nouvelle génération d’autochtones désireux de prendre leur destin en main. Leur fille suivra-t-elle la même voie ? « J’espère ! » répond sa mère en riant, tout en précisant que l’adolescente hésite encore entre une carrière de policière, de vétérinaire… ou de politicienne.

La « pire menace »

On dit aujourd’hui que la pire menace pour un vieux chef, c’est une jeune femme éduquée. « Sur les réserves, les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à parachever une formation professionnelle », constate Cora Voyageur. Un facteur qui, selon elle, a grandement contribué à propulser les femmes en politique.

Sur les 64 femmes chefs que la sociologue a interviewées pour son étude, 67 % avaient obtenu un diplôme d’études secondaires et 56 % avaient complété une formation postsecondaire. La moyenne d’âge était de 45 ans. La plupart d’entre elles étaient mariées et avaient des enfants. Autre constante : la majorité avaient grandi dans une famille politique.

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