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Photographie de deux femmes couchées ensemble.

Dans les banlieues pauvres d’Afrique du Sud, les lesbiennes qui osent afficher leur orientation sexuelle sont souvent victimes de violence et de viol. Tout ça dans le but de leur faire aimer…les hommes.

« Après m’avoir violée, il m’a dit qu’il voulait me montrer que j’étais une femme. » Thulli vit à Soweto, une immense banlieue de Johannesburg où s’entassent environ quatre millions de Noirs, pauvres en majorité.À 17 ans, alors qu’elle rentre de l’église, un individu cagoulé l’agresse et lui vole sa virginité. Une histoire malheureusement trop fréquente en Afrique du Sud où, selon les chiffres officiels, près de 150 femmes sont violées chaque jour. Mais Thulli, qui 13 ans plus tard ne se sent « jamais vraiment en sécurité », est persuadée que son orientation sexuelle a été à l’origine de son calvaire.

« Quelques jours avant, j’avais dit à un groupe de jeunes du quartier que je n’étais pas attirée par les hommes. Et dans notre société machiste, certains pensent que violer une lesbienne va la “remettre dans le droit chemin”. » On a même donné un nom à ces actes horribles: les viols correctifs.

À l’échelle internationale, pourtant, l’Afrique du Sud est réputée pour sa tolérance envers les homosexuels. C’est le seul pays africain où ces derniers sont autorisés à se marier et à adopter. « Notre Constitution est très libérale. Comme toutes les communautés réprimées par le régime de l’apartheid, les homosexuels ont obtenu la reconnaissance de leurs droits. Plus personne ne devait être discriminé », explique Kamahelo Malinga de Gay and Lesbian Memory in Action (GALA), une association qui rassemble les archives de la communauté gaie en Afrique du Sud. Mais entre la théorie et la pratique, le fossé est large. Et l’homophobie est encore bien présente dans la société sud-africaine, en particulier dans les townships, ces banlieues pauvres où était parquée la main d’oeuvre noire sous l’apartheid.

Maserame, une jeune femme aux joues rondes et au large sourire, habite également à Soweto. En couple depuis un peu plus d’un an, elle affiche fièrement une bague aux couleurs de l’arc-en-ciel. Mais chez elle, pas un mot sur son homosexualité. « Mes parents voient bien que je fréquente des lesbiennes. Tout ce qu’ils en disent, c’est qu’elles risquent d’avoir une mauvaise influence surmoi. Ils sont très religieux. Pour eux, une femme doit se marier avec un homme. » Nini,sa copine,se dit quant à elle chanceuse, car ses parents l’acceptent telle qu’elle est. « J’ai toujours été très masculine. Je pense qu’ils ont rapidement su que j’étais lesbienne. » Mais en dehors du cercle familial, elle a souvent peur, avoue-t-elle. « Les remarques, les insultes, nous vivons ça au quotidien.Un jour, j’ai été agressée par un groupe de jeunes que je connaissais. Ils m’ont traitée de sale gouine, m’ont dit qu’ils allaient me montrer ce qu’était un homme. Finalement, ils m’ont assommée avec une bouteille de bière. Je me suis réveillée à l’hôpital… » Elle n’a pas porté plainte, par peur des représailles.

« La société sud-africaine est misogyne. Les agressions de lesbiennes font partie d’un problème beaucoup plus large de violence en général, envers les femmes en particulier. Les homosexuelles sont des femmes qui transgressent les règles. Et si en plus elles ont une apparence masculine, certains hommes considèrent ça comme une menace pour leur virilité. Elles deviennent alors des cibles. Généralement, ce sont des gens qui les connaissent qui s’en prennent à elles. »

— Vasu Reddy, sociologue

En , le viol et le meurtre d’Eudy Simelane, joueuse de foot de l’équipe sud-africaine, ouvertement lesbienne, ont attiré l’attention de la communauté internationale sur les violences que subissent les homosexuelles sud-africaines. Son meurtrier a été condamné à la prison à vie. Et le juge a affirmé que l’orientation sexuelle de Simelane n’avait eu aucune importance dans cette affaire. Cependant, quand il s’agit de victimes anonymes, la majorité des agresseurs échappe à la justice.

« On estime qu’il y aurait entre 600 000 et 700 000 viols par an en Afrique du Sud. Peut-être beaucoup plus, rapporte la militante féministe Carrie Shelver. Moins d’un viol sur 10 est déclaré. Et moins de 5 % des agresseurs contre qui une plainte a été déposée sont condamnés. Dans beaucoup de cas, on considère qu’il n’y a pas assez de preuves… ou que la victime était consentante. Et si elle est ouvertement lesbienne, les juges lui sont généralement hostiles. » Au cours des 12 dernières années, 31 meurtres de lesbiennes ont été recensés. Deux ont donné lieu à un procès. Une seule condamnation a été prononcée.

Soutien et solidarité

Depuis plus de 30 ans, l’association People Opposing Women Abuse (POWA) se bat contre les violences et les discriminations à l’encontre des femmes. Elle dispose de bureaux dans le centre-ville de Johannesburg et dans la plupart des townships qui entourent la métropole. « Les femmes peuvent y trouver une assistance juridique gratuite, des services médicaux et un service d’écoute, relate Carrie Shelver. Les victimes ne savent généralement pas à qui s’adresser et craignent d’êtreq stigmatisées. Un jour, une jeune lesbienne est allée porter plainte pour viol et les policiers lui ont demandé si ça ne lui avait pas plu d’avoir un pénis entre les jambes… Ce genre de réaction est fréquent; il n’est donc pas étonnant que plusieurs femmes n’osent pas porter plainte.Alors leur agresseur reste libre, elles le croisent tous les jours, et souvent il recommence. »

Pour offrir un espace de sécurité et de liberté aux homosexuelles, l’association FEW(Forum for the Empowerment of Women) a créé, en , l’équipe de soccer des Chosen Few (« les élues »), « 100 % black et 100 % lesbienne ». Une vingtaine de femmes âgées de 18 à 35 ans tentent ainsi de sortir de l’enfermement, et d’oublier les violences et la précarité grâce au sport. Plusieurs filles de l’équipe ont été brutalisées, violées, chassées de chez elles. La majorité est au chômage. « Ce n’est déjà pas facile de trouver du travail en Afrique du Sud. Si vous êtes ouvertement lesbienne, les chances sont encore plus minces », commente Acey, membre de l’équipe depuis sa création.

À l’instar de la nouvelle classe moyenne noire, si elles avaient le choix, plusieurs de ces femmes quitteraient le township pour s’installer dans les maisons cossues des anciennes banlieues blanches. « Là où personne ne vous pose de questions sur votre vie privée », constatent les joueuses. Une option qui se heurte à leur situation financière.

Alors, elles se serrent les coudes et essaient de mener une vie normale.« Ce n’est pas parce qu’il y a des agressions que nous devons toutes nous enfermer. Ce serait leur donner raison! » s’emporte Lebo, qui arbore sans complexes un look « butch » : chemise d’homme et crâne rasé. Elle vient d’ouvrir un club gai au coeur de Soweto. « Plus nous serons visibles, mieux nous serons acceptées. » Mais elle n’oserait pas s’afficher avec sa copine dans un bar hétéro. « Trop dangereux. »

La photographe sud-africaine Zanele Muholi pense aussi que l’acceptation des homosexuelles passe par leur visibilité. Elle prend des clichés de femmes, seules ou en couple, dans des moments intimes.Un travail émouvant et plein de personnalité qui lui a valu plusieurs prix.

En , ses oeuvres ont pourtant provoqué la colère de la ministre sud-africaine des Arts et de la Culture, Lulu Xingwana, qui les a jugées « immorales et offensantes » et a quitté l’exposition qui les présentait. « Je montre les faits tels qu’ils sont, parfois crûment. Mais ce n’est pas dans le but de choquer. Je veux juste que ces images permettent de créer un dialogue, explique Zanele Muholi. En montrant plusieurs photos de lesbiennes et de gais noirs, je veux briser l’idée que l’homosexualité est “non africaine”. Je veux aussi que les gens voient que les lesbiennes s’aiment, font l’amour, posent des gestes de tendresse… Mes photos portent également sur des thèmes comme les viols correctifs, la protection contre le sida dans les relations entre femmes… Il est plus que temps que l’on parle de ces choses ouvertement! »

Les mentalités évoluent lentement, mais il reste encore un long chemin à parcourir. Au mois d’ dernier a eu lieu la sixième Soweto Pride. À cette occasion, environ 200 homosexuel(le)s sud-africain(e)s, principalement des femmes, ont défilé dans les rues de Meadowlands, un quartier du township le plus célèbre de Johannesburg. En , deux femmes y ont été violées et assassinées parce qu’elles avaient osé vivre ouvertement leur sexualité. « C’est une manière de dire à la communauté : “ Même si vous tuez certains d’entre nous, nous existerons toujours. Vous n’y changerez rien ”, lance Phindi Malaza, membre de l’association FEW, qui organise la manifestation. Il y a déjà une Gay Pride à Johannesburg, mais elle a lieu dans les quartiers aisés du nord de la ville. Or, c’est dans les quartiers pauvres qu’il y a le plus de violences envers les gais et les lesbiennes. »

Globalement, l’accueil de la manifestation est plutôt bon. Certains habitants, heureux de voir un peu d’animation dans le quartier, se joignent même à la fête. Mais les préjugés ne sont jamais loin : « Je suis totalement contre tout ça, lâche un jeune homme. Si c’était ma soeur, je l’immolerais par le feu. »

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