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Poète et essayiste, diplômée de Harvard et de Columbia, Katha Pollitt est chroniqueuse pour The Nation, hebdomadaire américain de gauche. Connue pour sa plume décapante, elle a aussi écrit dans tout ce que les États-Unis comptent de publications prestigieuses : The New York Times, The New Yorker, The Atlantic, Harper’s, Ms., The New Republic. Féministe et fine observatrice des réalités américaines, elle est l’auteure de plusieurs essais, dont Subject to Debate : Sense and Dissents on Women, Politics, and Culture et Reasonable Creatures : Essays on Women and Feminism. Katha Pollitt a accepté de livrer à la Gazette des femmes ses réflexions sur la situation des femmes aux États-Unis.

La situation des Américaines a-t-elle changé depuis que George W. Bush est devenu président ?

Oui ! Elle s’est détériorée dans certains domaines. Par exemple, il est plus difficile d’avoir un avortement. On insiste énormément sur le concept d’abstinence. Des millions de dollars ont été investis dans des cours d’éducation sexuelle à l’école où il n’est jamais question du contrôle des naissances, de l’avortement, de l’homosexualité ou encore de la masturbation. Des sujets tabous. On fait de la désinformation auprès des enfants en leur disant que le contrôle des naissances n’est pas efficace, que les condoms, ça ne marche pas, qu’il vaut mieux s’abstenir d’avoir des relations sexuelles avant le mariage, sinon leurs vies seront gâchées.

Est-ce que le jugement Rœ contre Wade, qui a donné aux Américaines le libre choix en matière d’avortement, est réellement menacé ?

La Cour suprême a rendu cette décision il y a 30 ans, mais, en principe, elle pourrait la défaire. Cependant, si j’étais George W. Bush, je laisserais Rœ contre Wade sur papier pour éviter les protestations. En fait, le jugement n’a pas besoin d’être invalidé. Il peut rester là tout en se retrouvant terriblement affaibli. C’est déjà le cas, d’ailleurs.

Dans 10 ans, s’il ne reste qu’une seule clinique d’avortement en Louisiane et seulement deux en Caroline du Sud, quel sera le pouvoir de ce jugement historique là-bas ? Les États pro-choix offriront autant d’avortements qu’ils le veulent, mais dans les autres, il sera très difficile d’en obtenir un. Grâce au zonage, un État peut passer toutes sortes de lois quant aux dimensions de la clinique d’avortement, à son personnel, à son équipement, et la mettre ainsi en faillite, tout simplement.

Dans quels autres domaines les droits des femmes sont-ils menacés ?

L’administration Bush a transféré des millions de dollars des caisses de l’aide sociale, destinée aux femmes pauvres et à leurs enfants, vers des programmes qui font la promotion du mariage. On considère ce dernier comme une solution à la pauvreté des femmes…

Tout ça a commencé sous Clinton. C’est lui qui a fait passer la réforme de l’aide sociale. Aujourd’hui, les États peuvent couper les prestations de ceux et celles qui refusent le travail proposé au terme d’une période de cinq ans. Cependant, c’est sous George W. Bush que les fondamentalistes, qui s’opposent à l’égalité des hommes et des femmes, ont vraiment commencé à avoir le vent dans les voiles. Une des premières choses que le président a faites, en arrivant au pouvoir, ç’a été de mettre la hache dans le réseau des bureaux de la condition féminine du Département du travail. Ces agences avaient pour but de promouvoir, entre autres, l’égalité des chances et l’équité salariale au travail. En nommant à leur tête des gens qui sont contre le salaire minimum et qui ne croient pas à l’existence d’une discrimination basée sur le sexe, Bush a cherché à satisfaire le grand capital et la droite chrétienne, à l’égard desquels il a une dette politique.

Quels liens les Républicains entretiennent- ils avec la droite chrétienne ?

Les Républicains sont devenus politiquement dépendants de la droite chrétienne, qui représente entre un quart et un tiers de leur électorat. Bush est un fondamentaliste chrétien. C’est le chef non officiel de la droite chrétienne américaine. Il lui a promis de réduire l’accès à l’avortement, de couper le financement des organisations qui font la promotion du contrôle des naissances sur la scène internationale, etc.

À ce jour, il a bien respecté ses engagements. Il a notamment coupé les subventions aux organisations étrangères liées au Fonds des Nations Unies pour la population, qui est pour le libre choix en matière d’avortement. Ce sont des actions que la droite chrétienne remarque et trouve extraordinaires. Mais les soccer moms [traduction libre : « mamans Tout-le-monde »], qui ne sont pas très intéressées par la politique, n’y prêtent pas attention.

Pourtant, les sondages aux États-Unis montrent que les femmes tiennent à leurs droits. La droite américaine n’a-t- elle pas peur de payer un prix politique pour ça ?

Elle s’en préoccupe. Il y a des limites au-delà desquelles l’administration Bush ne peut aller au risque de s’aliéner une partie importante de l’électorat. Mais il est clair que plus les Républicains ont de pouvoir, moins c’est bon pour le féminisme.

Bien sûr, il y a aujourd’hui plus de professionnelles, plus de femmes dans les affaires, etc. Bref, il existe des forces économiques et sociales qui nourrissent le féminisme et le besoin des Américaines d’être économiquement indépendantes. Et ça ne disparaîtra pas. Mais quand on nomme des femmes pro-vie membres, par exemple, de commissions gouvernementales contre la violence faite aux femmes, comme l’ont fait les Républicains, il faut s’attendre à des reculs. Quand Bush nomme systématiquement à la Cour fédérale des juges opposés à l’avortement — les Priscilla Owen, Charles Pickering et autres pro-vie —, les femmes risquent de connaître des revers.

De plus, comme on n’applique pas de façon vigoureuse les lois ou la jurisprudence déjà en place (je pense à la liste de plus en plus longue de cas pendants devant l’Equal Opportunity Commission, qui garantit l’égalité des chances), les gains obtenus demeurent sur le papier; dans les faits, les Américaines reculent.

Ce ne serait pas le cas avec les Démocrates ?

Chez les Démocrates, tous les candidats sont très pro-choix. Même les plus conservateurs. Il leur faut, pour gagner les primaires, un vote libéral fort [« libéral » dans le sens de « progressiste »] et, à cette fin, ils ont besoin de l’appui des pro-choix et des organisations féministes. L’électorat féminin est une force avec laquelle il faut compter. Le problème, c’est qu’aux prochaines élections, le Parti démocrate devra aussi tout faire pour s’attirer le vote des hommes blancs, qui lui tournent souvent le dos. Alors, il va essayer de les attirer en tablant sur les sujets de mécontentement qui les touchent actuellement, comme l’économie chancelante ou la guerre en Irak. Ça risque de reléguer dans l’ombre les revendications des femmes.

Et puis, chez les Démocrates, pas un seul candidat ne dit : « On devrait voir comment le gouvernement pourrait faire en sorte qu’il y ait plus d’égalité entre les sexes. » Il n’y a personne pour dire que nous avons besoin d’un bon système national de garderies, par exemple. Personne !

Diriez-vous que c’est la conséquence de la faiblesse du mouvement féministe aux États-Unis ?

Oui et non. Pour bien comprendre la situation, il faut rappeler la différence entre l’Amérique et plusieurs autres pays occidentaux par rapport à leur vision du gouvernement. Ici, les gens n’aiment pas payer les impôts et font très peu confiance aux institutions gouvernementales. Ils ne comprennent pas ce que le gouvernement fait pour eux et ils expriment parfois beaucoup d’hostilité à son égard. En Europe et au Canada, c’est différent. La population s’attend à ce que le gouvernement fournisse une grande quantité de services, à ce qu’il empêche les pauvres de se retrouver complètement en marge de la société. Ainsi, la majorité des pays occidentaux industrialisés ont un système d’assurance maladie. Pas les États-Unis.

Le féminisme américain a donc eu beaucoup de succès là où ça ne coûtait pas cher. Par exemple, la loi sur la violence sexuelle est plus avancée aux États-Unis que dans bien d’autres pays occidentaux. Aussi, il y a, malgré tout, moins de restrictions concernant l’avortement aux États-Unis que dans plusieurs autres pays. Mais en France, par exemple, l’assurance maladie gouvernementale défraie le coût de l’avortement. Aux États-Unis, il en coûte autour de 300 $ pour se faire avorter, un prix élevé pour beaucoup de femmes. Et s’il n’y a qu’une seule clinique d’avortement dans votre État, comme c’est le cas au Dakota du Nord, par exemple, l’opération vous coûtera plus cher encore, à cause des frais de déplacement. Dans certains États, on exige un séjour minimal de 24 ou 48 heures avant d’avoir droit à un avortement.

Malheureusement, le féminisme américain n’a pas réussi à obtenir de gains importants au niveau d’un système social qui permettrait aux femmes de prétendre réellement à l’égalité. Des mesures comme l’assurance maladie et le congé parental coûtent très cher.

Ceci pourrait-il constituer un enjeu aux prochaines élections ?

Nous avons un congé parental non payé de 12 semaines à la naissance ou à l’adoption. Il a fallu des dizaines d’années pour l’obtenir ! Alors vous pouvez imaginer ce que ça va prendre pour avoir un congé payé…

Les féministes se battent contre des forces très puissantes. Il ne s’agit pas nécessairement de sexisme. Les entreprises ne veulent tout simplement pas payer. Par exemple, les compagnies d’assurances ne paient pas pour le contrôle des naissances, non pas parce qu’elles pensent que c’est mal, mais simplement parce qu’elles refusent d’assumer cette dépense.

Curieusement, aussitôt que le Viagra a fait son apparition sur le marché, elles ont commencé à le rembourser. Le gouvernement aussi. Même l’armée a déclaré qu’elle allait immédiatement y consacrer des millions de dollars ! Ça montre bien qui prend les décisions et ce que ces gens considèrent comme un réel problème médical. Mais une fois que les compagnies d’assurances ont commencé à rembourser le Viagra, il est devenu très difficile de justifier leur décision de ne pas le faire pour les moyens contraceptifs. Plusieurs États ont donc voté des lois obligeant les compagnies d’assurances à rembourser tous les médicaments. Par ricochet, le Viagra est devenu un argument puissant pour exercer des pressions sur les compagnies d’assurances afin qu’elles acceptent de couvrir la contraception.

Que penser de l’arrivée au pouvoir de Condoleezza Rice, conseillère du président en matière de sécurité nationale ? Est-elle un modèle pour les jeunes femmes, les Noires en particulier ?

En général, quand une femme issue d’une minorité détient un poste de pouvoir, cela envoie un message positif. Un message dont les jeunes ont besoin. Mais Condoleezza Rice n’a certainement pas fait d’effort particulier pour servir d’exemple, pour aider les autres femmes. Elle se présente comme quelqu’un de supérieur. Son message est le suivant : le sexe et la couleur de la peau n’ont rien à voir. Quand on travaille fort, comme moi, on réussit.

Bien sûr, en la nommant, les Républicains veulent montrer qu’ils ne sont pas racistes ou sexistes. Il y a des avancées sur lesquelles on peut difficilement revenir. Les gouvernements, républicains ou démocrates, ne peuvent plus ne pas nommer de femmes ou de membres des minorités.

Cependant, les États-Unis n’occupent que la 59e place au monde quant à la représentation politique des femmes.

En effet, la situation n’est pas reluisante. Il y a peu de femmes députées ou sénatrices. Tout ça dépend beaucoup de l’argent. Qui sont les grands bailleurs de fonds ? On vient de recevoir les résultats d’une étude sur les contributions financières aux candidats politiques américains. La très grande proportion de ceux qui donnent plus de 200 $ sont des hommes blancs. Certaines femmes au pouvoir ont leur soutien, mais, dans ce domaine comme dans bien d’autres, ceux qui atteignent le sommet sont, dans une large proportion, des hommes.

Dans les pays scandinaves, où les partis se sont engagés à présenter beaucoup de candidatures féminines, les femmes ont vraiment obtenu un pouvoir politique. C’est absolument nécessaire. Sans ça, les progrès seront toujours très lents. Chez nous, ni les Démocrates ni les Républicains ne se sont engagés, par exemple, à présenter une femme chaque fois qu’un siège se libère, comme on le fait dans certains pays. On est très loin de ça.

Les politiciennes remportent tout de même certaines victoires. Lors de la campagne pour le poste de gouverneur de l’État du Michigan, en 2002, Jennifer M. Granholm, ancienne ministre de la Justice de l’État, était candidate démocrate. Les Républicains, qui détiennent la majorité au parlement du Michigan, ont empêché Emily’s List de financer sa campagne électorale, en votant une loi qui interdisait aux organisations basées à l’extérieur de cet État de donner de l’argent aux campagnes électorales des candidats. [Emily’s List fait la promotion des candidates féminines et démocrates aux postes de gouverneures, de sénatrices ou de députées.] Mais ça s’est retourné contre eux, et Jennifer Granholm, originaire du Canada d’ailleurs, a été élue. Elle a écrasé le candidat républicain. C’est la première fois, dans l’histoire de cet État, qu’une femme obtient le poste de gouverneure. Le Michigan est un puissant État industriel; d’habitude on retrouve les femmes gouverneures dans des États plus petits.

Comment le mouvement féministe est-il perçu chez vous ?

Il est très mal perçu par la presse, parce qu’il menace le statu quo. Les patrons des médias sont surtout des hommes, et ils ont beaucoup d’appréhensions face aux changements sociaux que le féminisme peut apporter.

Par ailleurs, il est intéressant de constater que, selon les sondages, les Américaines sont en faveur des objectifs du mouvement féministe. Êtes-vous pour l’égalité économique ? Oui. Êtes-vous pour l’égalité politique ? Oui. Êtes-vous pour que les femmes puissent faire tout ce que les hommes font ? Oui. Mais quand on leur demande si elles sont féministes, elles répondent non.

Quel message nous envoient-elles ainsi ? Peut-être que « le mouvement a sa raison d’être, mais moi, je n’ai pas besoin d’en faire partie, parce qu’en tant qu’individu, un individu fort, je peux tout accomplir. Sans aide. » C’est une approche très individualiste.

Le féminisme est vu comme un mouvement qu’on peut accepter sans pour autant vouloir en faire partie. Ça peut même être considéré comme une faiblesse. Beaucoup de femmes mettent l’accent sur leur réussite personnelle : « Je suis capable de réussir dans la vie sans ça. » De surcroît, être féministe peut réduire les chances de se marier pour une hétérosexuelle. Encore aujourd’hui, beaucoup d’hommes n’aiment pas s’afficher avec une compagne qui se dit féministe.

Le mouvement féministe américain a-t-il des buts et des stratégies unifiés en ce moment ?

Présentement, le contrôle de la reproduction est au centre des préoccupations. Parce que c’est ce qui est le plus menacé. Qui va définir notre vie ? Un spermatozoïde égaré, un juge ou nous- mêmes ? Malheureusement, le mouvement anti-choix, très fort et très violent, a obligé les féministes à se concentrer sur le droit à l’avortement. Ça laisse moins d’énergie pour les autres enjeux.

La maison Environics a demandé aux gens de réagir à l’affirmation suivante : « L’homme est le maître de la maison. » En 1992, 42 % d’Américains et 26 % de Canadiens étaient d’accord. En l’an 2000, la proportion des Canadiens avait baissé à 18 % et celle des Américains était montée à 49 %. Qu’en pensez-vous ?

C’est très troublant. Mais en même temps, d’autres sondages démontrent qu’un nombre de plus en plus important d’Américaines désirent l’égalité dans leur mariage et ne sont pas gênées de gagner plus d’argent que leur mari.

En fait, il faudrait analyser cette question à la lumière du fondamentalisme religieux. Il faut se demander pourquoi, aux États-Unis, le fondamentalisme est si présent, alors que la religion est de moins en moins importante, en Europe par exemple. Je crois que l’explication réside dans le fait que la religion s’occupe souvent des questions qui, dans d’autres pays, sont prises en charge par l’État, les partis politiques ou les syndicats.

La religion constitue un cadre social puissant ?

Exactement. Beaucoup de gens, ici, sont désespérés. Ils sont pauvres, dépendants à l’égard de l’alcool ou des drogues, ils habitent des villes où ils ne connaissent personne. Et là, il y a l’église, où l’on peut obtenir de l’aide très rapidement ainsi qu’un accès instantané à une communauté.

Le fondamentalisme religieux peut aussi avoir une bonne influence sur les hommes. Car ils doivent être responsables, éviter l’alcool, ne pas courir les jupons… Alors pour leurs femmes, c’est extraordinaire. S’il exige de céder aux hommes la place dominante, c’est un prix que beaucoup d’entre elles sont prêtes à payer.

Avez-vous l’impression que le conservatisme américain est en train de se répandre au Canada ?

Oui, à certains égards, en Ontario par exemple. [Le Parti conservateur était au pouvoir au moment de l’entrevue.] Le gouvernement a coupé dans les services sociaux sous l’influence, entre autres, du néoconservatisme américain. On exporte aussi en Europe. En fait, nous exportons plus que nous n’importons dans ce domaine. D’ailleurs, même si le « féminisme global », la solidarité transfrontalière des femmes, est une idée attrayante, elle n’est pas facile à mettre en pratique. Les rapports sont parfois tendus, car les conditions spécifiques de chaque pays sont extrêmement différentes.

Pensez-vous que le Canada peut servir de modèle aux féministes américaines ?

C’est déjà le cas. La journaliste canadienne Naomi Klein a souligné récemment, dans The Nation, combien le Canada est devenu intéressant pour les Américains ces derniers mois, en raison du mariage gai et de la décriminalisation de la marijuana. Je pense en effet que les États-Unis ont beaucoup à apprendre de leur voisin du nord et d’autres pays.

Mais les féministes américaines connaissent- elles le mouvement des femmes d’ici ?

Malheureusement, pas beaucoup. Les Américaines savent peu ce qui se passe dans d’autres pays.

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