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« Votre cartoon intitulé Born Again Feminist est une insulte à Dieu, à l’Église, à la Bible et aux vrais chrétiens. Le féminisme est un cancer qui ronge tout ce qui est dé cent, bon et convenable. [… ] Comme une drogue, il intoxique celles qui le boivent, et pendant qu’elles “ font la fête”, il ronge leur santé , leur âme et leur esprit. Cela se termine par la destruction, la pourriture et le délabrement. » Signé : D. Schwerzler.

Des missives comme celle-ci, la caricaturiste américaine Ann Telnaes en reçoit chaque semaine. « Ça vous donne une idée des façons de penser de certaines personnes aux États-Unis » , fait-elle, sur le ton à la fois désolé et résigné qu’on emploierait pour annoncer de la pluie.

Depuis 12 ans qu’elle commente l’actualité par ses images moqueuses, Ann Telnaes a indigné tous les fondamentalistes. Mais elle a également séduit un large public. Son graphisme net et vigoureux (à voir dans une dizaine de grands médias, comme The Washington Post) lui a même valu le prestigieux prix Pulitzer du meilleur dessin éditorial en 2001. Tout un accomplissement pour cette immigrante suédoise, diplômée du California Institute of the Arts, qui a débuté… dans les studios de Walt Disney !

C’est qu’elle a un sacré coup de patte, la lionne du cartoon américain. Et une griffe bien à elle. Son milieu naturel ? La controverse. En pleine guerre d’Irak, atterrée par le travail « catastrophique » des médias américains, elle les représente comme autant de moutons ! Les lettres d’injures ne l’empêchent pas de mordre dans les sujets difficiles. Si le massacre de la place Tiananmen, en 1989, a éveillé son âme de caricaturiste éditoriale, c’est le procès Clarence Thomas, en 1991, qui la confirme.

Nommé juge à la Cour suprême par Bush père, mais accusé de harcèlement sexuel envers la professeure de droit Anita Hill, Clarence Thomas fut acquitté par le Comité judiciaire du Sénat à 52 voix contre 48. « Que des sénateurs se demandent avec scepticisme si le harcèlement sexuel existe, cela m’a paru scandaleux » , s’insurge cette collaboratrice régulière du cyberjournal Women’s eNews. « Ça révèle à quel point les politiciens sont déconnectés de l’expérience que les femmes font de la vraie vie. »

Féministe avouée, même si le mot a une « connotation négative » aux États-Unis, Ann Telnaes observe avec appréhension les politiciens — « des deux partis » — qui draguent l’électorat à coups de prières. L’État et l’Église font mauvais ménage : qu’ils adorent le Christ, Allah ou sa mère, les fous de Dieu accordent toujours aux femmes le minimum de libertés personnelles et de pouvoir économique, note-t-elle. Or, la frontière entre religion et politique est devenue poreuse aux États-Unis. « Contrairement aux conservateurs dans le vrai sens du terme, les chrétiens du Parti républicain appuient l’intrusion du gouvernement dans la vie privée des Américains. Et, malheureusement, ils ont pas mal d’influence dans l’administration actuelle, sur des questions comme l’avortement et le planning familial. »

Son inquiétude lui a inspiré quelques-unes de ses images les plus fortes, comme ce symbole de Vénus en flammes, dessiné après qu’un politicien a vanté l’esprit inclusif du Parti républicain (incarné par l’éléphant). « C’est risible, vu leur position en matière de reproduction. J’ai aussitôt pensé à la croix brûlée des ségrégationnistes. »

Exagéré ? « Je n’ai jamais vu une femme qui pouvait s’élever jusqu’à l’idéal que dessine votre crayon empoisonné . Je n’ai jamais vu une femme aussi bonne que ce que les féministes croient qu’elles sont » , rage D. Schwerzler, citant au passage Joseph Gœbbels, chef de la propagande nazie (un fervent catholique). La frange extrémiste de la droite chrétienne n’a pas peur de s’exprimer. Heureusement, Ann Telnaes non plus. Elle n’a pas fini de créer des cartoons… ni de recevoir du courrier.

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