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Le mouvement pro-vie et les campagnes prônant l’abstinence jusqu’au mariage vivent leurs heures de gloire aux États-Unis, pendant que les féministes fêtent dans l’appréhension le 30e anniversaire du jugement de la Cour suprême en faveur du libre choix. L’Amérique de Bill Clinton, le président libertin et libertaire, n’est plus. Bienvenue dans les États-Unis de George W. Bush, où sexualité et famille doivent faire bon ménage avec morale et religion… pour le meilleur et pour le pire.

Un autobus de la fondation Abstinence Clearinghouse s’arrête au cœur de la « ville du péché », Las Vegas, portant la bannière The Good Girl Bus (le car des bonnes filles). Des femmes en descendent pour distribuer aux passants des photos de vierges, provenant des quatre coins des États-Unis. Cette organisation obtient des millions de dollars de financement du gouvernement fédéral américain pour faire avancer la cause de la chasteté.

En Caroline du Nord, une jeune femme enceinte se présente devant un docteur. Ce dernier lui offre deux possibilités : soit elle garde l’enfant, soit elle le donne en adoption. L’avortement n’est pas au menu. Une clause de refus permet aux médecins qui ont une objection « éthique, morale ou religieuse » à l’avortement de ne pas informer une patiente sur la possibilité d’interrompre une grossesse et sur les services disponibles. Une loi fédérale, qui devrait être signée d’ici 2004, permettra à la direction des hôpitaux d’imposer ce silence aux médecins.

Un petit Californien de 12 ans assiste à des cours d’éducation sexuelle à l’école. On lui apprend que l’avortement sert à « tuer des bébés » et que les condoms sont très peu efficaces contre les grossesses et les maladies transmissibles sexuellement. Les responsables du programme suggèrent ensuite aux enfants de faire le serment qu’ils n’auront pas de relations sexuelles avant le mariage, leur refilant un anneau en argent qui doit leur rappeler leur promesse.

Gloria Feldt, présidente de la Planned Parenthood Federation of America (PPFA), n’en finit plus d’énumérer tous les terrains sur lesquels les groupes conservateurs et religieux du pays de l’oncle Sam attaquent les acquis du mouvement féministe américain. Arrivés en force à la Maison-Blanche après l’élection de George W. Bush en 2000, ils imposent leur vision du monde à la fois en matière de planification familiale, de développement international et d’éducation sexuelle.

« Il y a deux visions du monde qui se mènent une guerre ouverte depuis la fondation des États-Unis », explique Mme Feldt. D’un côté, il y a l’Amérique dite « libérale », associée aux Démocrates, qui prône la tolérance sociale, le libre choix et la générosité de l’État envers les plus pauvres. De l’autre, le pays conservateur de l’oncle Sam, dont le Parti républicain porte l’étendard et qui rêve d’un État moral, justicier, assurant la sécurité de ses citoyens. Le débat sur l’avortement a toujours déchiré cette Amérique à deux têtes.

« En ce moment, le pendule est dans le deuxième camp », convient la présidente de PPFA. Gloria Feldt est particulièrement bien placée pour comprendre l’ordre du jour de la droite conservatrice : élevée près d’une plantation de coton au Texas, État pétrolier conservateur d’où est issue la famille Bush, elle s’est mariée à 15 ans. À 20 ans, mère de trois enfants, elle retournait sur les bancs d’école pour devenir la militante « libérale » qu’elle est aujourd’hui.

Selon Gloria Feldt, la droite conservatrice et religieuse au pouvoir depuis 2000 — en plus de contrôler la présidence, le Parti républicain est majoritaire à la Chambre des représentants et au Sénat — a rarement été aussi bien organisée. « L’arrivée au pouvoir de George W. Bush et de son administration, note-t-elle de son bureau new-yorkais, s’est traduite par la création d’une véritable toile de politiques anti-choix qui peuvent, à plus ou moins long terme, non seulement abolir le libre choix à l’avortement, mais aussi rendre inaccessible le planning familial, arrêter les recherches scientifiques dans le domaine de la reproduction et freiner le développement de nouvelles technologies. »

Les conservateurs, ajoute la militante américaine la plus en vue aux États-Unis sur la question de l’accès à la contraception et à l’avortement, sont maintenant partout : ils font la pluie et le beau temps dans les ministères et dans presque toutes les cours du pays.

Cette omniprésence exaspère Gloria Feldt et les piliers du mouvement féministe, qui voient les forces conservatrices lancer des poursuites judiciaires et entreprendre des projets de loi qui auront un impact direct sur l’accès à l’information en matière de sexualité, sur la diversité dans les services de santé et, plus particulièrement, sur le droit à l’avortement, un acquis trentenaire dont les féministes américaines sont particulièrement fières.

Déjà, un projet de loi qui a été accepté par la Chambre des représentants et par le Sénat pourrait interdire les avortements tardifs par « naissance partielle » (une procédure utilisée quand la vie de la mère est en danger). Cette loi — qui devrait recevoir la bénédiction du président Bush avant Noël, alors qu’elle avait fait l’objet à deux reprises d’un veto du président Clinton — sera la première restriction au libre choix à l’avortement depuis la décision historique de la Cour suprême dans la cause de Rœ contre Wade, le 22 janvier 1973. Selon Gloria Feldt, ce projet de loi n’est que la pointe de l’iceberg. Les Républicains rêvent de faire renverser Rœ et espèrent obtenir une majorité pro-vie à la Cour suprême dès qu’un des juges pro-choix prendra sa retraite.

« Au cas où la Cour suprême leur échapperait, ces mêmes conservateurs tenteront par tous les moyens de redéfinir le statut légal du fœtus afin de prouver que ce dernier est une personne légale. Une nouvelle politique qui accorde au fœtus le droit de recevoir des soins prénataux peut créer un précédent judiciaire. S’ils réussissent, ils n’auront même pas à renverser la décision de Rœ contre Wade », désespère Mme Feldt, auteure du récent livre Behind Every Choice, There Is a Story (« Derrière chaque choix, il y a une histoire »).

Dans le camp des gagnants

Au Comité national du droit à la vie, un des plus puissants lobbies anti-avortement des États-Unis, avec plus de 3 000 sections régionales actives dans les 50 États, on convient que tous les moyens sont bons pour faire avancer la cause des « enfants à naître » et que les circonstances actuelles sont particulièrement propices pour que le mouvement pro-vie gagne du terrain.

« C’est fantastique d’avoir un président qui dit que les enfants à naître doivent être protégés. Ça démontre à tous les pro-vie du pays que d’élire un président qui pense comme nous peut avoir un impact immédiat. C’est plus facile pour nous d’amasser des fonds. Les gens aiment donner à des causes qui gagnent. Et, depuis que Bush est au pouvoir, nous sommes assurément du côté des gagnants », remarque Carol Tobias.

La directrice politique du Comité national du droit à la vie se réjouit aussi de voir que le mouvement pro-vie est soudainement plus respecté dans les médias, eux aussi touchés par la vague conservatrice. « Avant, on disait de nous que nous étions des radicaux, des faiseurs de trouble. Ce n’est plus le cas », remarque celle qui milite depuis 25 ans contre l’avortement provoqué.

La violence et le mouvement pro-vie

Jaloux de sa nouvelle crédibilité, le Comité national du droit à la vie tente de se distancer des groupes extrémistes antiavortement. Le 3 septembre dernier, jour de l’exécution en Floride de Paul Hill, un ancien prêtre presbytérien qui a tué un docteur et son chauffeur près d’une clinique d’avortement, en 1994, le Comité national a dénoncé le geste du condamné sur son site Internet. « La violence perpétrée par cet homme ne nous manquera pas », pouvait-on lire ce jour-là.

Le discours était pour le moins inverse sur d’autres sites se réclamant de la droite religieuse. Sur le site Internet de l’Armée de Dieu, le mot « martyr » apparaît à côté de la photo du meurtrier. « Paul Hill est un héros. Il a sauvé la vie de 32 bébés que le médecin s’apprêtait à tuer. Je pense que Dieu voulait qu’il meure ainsi pour sa cause », a dit à la Gazette des femmes le révérend Donald Spitz, leader spirituel de l’Armée de Dieu, une organisation de Virginie qui utilise la Bible pour justifier la violence perpétrée contre les médecins par certains de ses membres.

La peur s’installe

Gloria Feldt, si elle reconnaît qu’il y a des mondes entre le Comité national du droit à la vie et l’Armée de Dieu, n’est pas prête à dissocier la propagande des uns de la violence des autres. « Le mouvement pro-vie et l’intimidation constante dont ils sont coupables ont créé un climat propice à la violence. Ils ne peuvent pas s’en laver les mains. Ils doivent apprendre à contrôler leurs membres plus violents », estime celle qui se tient sur ses gardes constamment depuis que des supporters de Paul Hill ont promis de venger la mort de ce dernier. Les mesures de sécurité dans les cliniques de Planned Parenthood et dans toutes les cliniques d’avortement du pays ont été resserrées.

Selon les statistiques rendues publiques par le Bureau des États-Unis sur l’alcool, le tabac et les armes à feu, les cliniques d’avortement ont été la cible de 149 incendies criminels, 47 attentats à la bombe, 7 meurtres et 15 tentatives de meurtre entre 1992 et 2001.

Virage à droite dans la politique étrangère

Si les organismes pro-choix ont appris au cours des années à fonctionner sous la menace, ils s’habituent tant bien que mal aux nouvelles règles politiques, qui rendent leur travail encore plus difficile. Le retour de la loi du bâillon (gag rule), instaurée par Ronald Reagan en 1984, abolie par Bill Clinton en 1993 et réactivée par George W. Bush le lendemain de son arrivée à la Maison-Blanche, leur complique particulièrement la vie. Selon cette règle, tous les organismes humanitaires à l’étranger qui offrent, parmi leur éventail de services, l’accès à l’avortement, ne sont plus éligibles à recevoir des subventions du gouvernement américain pour l’ensemble de leurs activités. Le Fonds des Nations Unies pour la population a ainsi vu son budget annuel fondre de 37 millions de dollars depuis l’arrivée de Bush fils au pouvoir. Mis à genoux par cette soudaine coupure de fonds, certains organismes ont décidé de rayer de leur liste de soins ceux entourant l’interruption de grossesse.

« Nous réussissons à faire notre travail à l’étranger sans recourir à des fonds du gouvernement fédéral, mais ça devient de plus en plus difficile de trouver des partenaires avec lesquels travailler. Plusieurs ont besoin des fonds fédéraux pour survivre », expose Barbara Crane, vice-présidente exécutive de l’organisme Ipas, qui traite des questions d’avortement et de soins postavortement en Afrique, en Amérique latine, en Europe orientale et en Asie.

But : génération chaste

La contraception et l’éducation sexuelle constituent l’autre champ de bataille sur lequel les deux Amériques s’affrontent. Dans un camp, les libéraux demandent l’accès à la contraception et à l’éducation sexuelle pour tous; dans l’autre, l’abstinence est devenue le mot clé pour assurer la santé physique et mentale des jeunes Américains.

George W. Bush, de son côté, a pris une position claire. En 2002, il a accordé 117 millions de dollars aux programmes faisant la promotion de l’abstinence seulement, contre 40 millions de dollars pour les programmes d’éducation sexuelle abordant aussi le sujet de la contraception. Avant même l’octroi de ces subventions, les programmes pro-chasteté se développaient déjà à une vitesse prodigieuse. En moins d’une décennie, le nombre de professeurs qui enseignent l’abstinence comme seule méthode de planification familiale est passé de 3 % à 30 %, selon les statistiques de Planned Parenthood.

Dernièrement, lorsqu’il a annoncé qu’il comptait investir 15 milliards de dollars de plus dans la lutte au sida dans le monde, Bush a souligné qu’une grande partie de ces fonds devraient être alloués aux organisations qui font la promotion de l’abstinence, pour que ces dernières répandent leur vision de la sexualité dans les pays africains les plus touchés par le mortel syndrome.

Leslee Unruh, présidente et fondatrice de l’Abstinence Clearinghouse, l’organisation la plus influente dans la promotion de la chasteté, croit que l’option qu’elle propose réussira à sauver des vies là où ses prédécesseurs, chevaliers du safe sex, ont échoué.

Après avoir parlé pendant six ans aux jeunes Américains des avantages psychologiques de l’abstinence et des périls reliés aux condoms, qui, selon elle, « se brisent, se déplacent, tombent et causent des allergies », l’organisation de Mme Unruh et les 1 000 organismes affiliés avec lesquels elle travaille parleront des avantages de la fidélité dans le mariage comme remède à l’épidémie de sida.

Gloria Feldt et Barbara Crane ne peuvent retenir leur colère. La première remarque que maintes études remettent en question l’efficacité de l’abstinence. « La plupart des jeunes qui reçoivent ce genre d’éducation repoussent de quelques mois leur premier contact sexuel. Une fois qu’ils sont actifs sexuellement, ils ont plus souvent tendance à n’utiliser aucune contraception », s’indigne-t-elle.

Selon Mme Crane, la propagande morale qui entoure le discours de la chasteté crée un sentiment de culpabilité chez les jeunes femmes qui ne possèdent pas les connaissances nécessaires pour faire des choix éclairés quant à leur sexualité. « En retenant l’information nécessaire, les pro-abstinence mettent la vie des jeunes en danger. C’est cruel », s’exclame la vice-présidente d’Ipas.

Crucial scrutin à venir

Libéraux et conservateurs marquent d’une croix rouge sur le calendrier la date des prochaines élections présidentielles de 2004, jour crucial où les Étatsuniens et Étatsuniennes détermineront laquelle des deux Amériques régnera sur l’autre pendant quatre ans. L’avortement devrait être au cœur du vote.

Du côté pro-vie et pro-abstinence, les campagnes de financement ont déjà le vent dans les voiles. « Ça n’a jamais été aussi facile de mobiliser les gens », s’enthousiasme Leslee Unruh.

Le mouvement pro-choix avoue qu’il devra prendre les bouchées doubles pour renverser le président Bush, toujours favori dans la course, selon les derniers sondages. « Il y a eu un point culminant d’activisme quand Reagan était au pouvoir. Depuis les deux mandats de Clinton, les militants pro-choix sont devenus complaisants et pensent qu’il est impossible de perdre leurs acquis. Nous allons tenter de les convaincre qu’ils ont tort », lance Gloria Feldt.

« Nous avons parfois l’impression d’être de retour dans les années 1950 et nous espérons ne pas remonter encore plus dans le temps », conclut-elle, en lâchant un long soupir.

Le Canada dans la mire des conservateurs

La droite conservatrice et religieuse a de plus en plus de disciples aux États-Unis. Mais qu’en est-il de ce côté-ci de la frontière ?

Selon Leslee Unruh, certaines idées du mouvement pro-abstinence font leur chemin au Canada anglais. « Les Canadiens sont de plus en plus présents dans nos congrès internationaux. Ils ont le plus gros contingent après les délégations américaines. Mais leurs actions se passent toujours dans l’ombre », remarque la présidente de l’Abstinence Clearinghouse, qui fait la promotion de la chasteté.

Le mouvement pro-vie peut aussi compter sur un appui en sol canadien. Plusieurs groupes, dont Focus on Family et Respect de la vie, sont de toutes les manifestations anti-avortement. Le Parlement canadien possède un caucus de parlementaires qui s’affichent ouvertement pro-vie. L’Alliance canadienne a pris des positions conservatrices à plusieurs reprises sur la question du planning familial.

Et le Québec dans tout ça ? Selon le Dr Michel Robillard, la province est étanche aux idées des conservateurs américains, « que les Québécois associent au militarisme à la Bush ». Auteur de Douze questions à se poser avant de faire l’amour et fondateur de Chasteté Québec, une organisation qui fait auprès des jeunes la promotion de l’abstinence et de ses bienfaits pour la santé physique et mentale, le médecin de famille de Chambly reconnaît que l’approche américaine a peu d’adeptes dans la « belle province ».

« Au Québec, la révolte contre l’Église catholique, qui enseignait la chasteté, est toujours palpable. Il serait impossible ici d’enseigner l’abstinence seulement, comme c’est possible dans bien des États américains », soutient le médecin.

S’il dit n’entretenir aucun lien avec les lobbies pro-abstinence du pays voisin, il n’utilise pas moins leur expérience pour étoffer son argumentaire.

« Le seul moyen sécuritaire de freiner les MTS et les grossesses à l’adolescence est l’abstinence. Les études qui découlent des programmes américains démontrent que ça fonctionne. Les grossesses ont diminué de 30 à 40 % depuis qu’on enseigne l’abstinence aux jeunes, allègue-t-il. Ça fait 20 ans qu’on parle du condom, et les grossesses augmentent sans cesse ! »

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