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Photographie de jeunes fils égyptienne

Elles s’initient aux maths et aux sciences, ils peuvent tricoter ou jouer à la poupée… En Égypte, l’UNICEF a lancé une expérience novatrice permettant à des filles et à des garçons qui n’ont pas accès à l’éducation publique d’apprendre ensemble dans des écoles alternatives.

Dans les champs, les dromadaires croulent sous le poids d’énormes chargements de canne à sucre, tandis que des femmes drapées de noir rasent les murs poussiéreux des villages, un ballot d’herbes juché sur la tête. Certaines scènes de cette région du Nil, à quelques centaines de kilomètres au sud du Caire, font penser aux fresques millénaires des tombeaux de la Vallée des Rois, haut lieu du tourisme égyptien. C’est pourtant dans ce coin de la Haute-Égypte, à l’écart des grands changements technologiques, que se déroule depuis une douzaine d’années une expérience éducative des plus novatrices : l’école communautaire.

Il suffit de pousser la porte de la cour de l’école Ikhlas (« Fidélité ») pour oublier les traditions qui pèsent sur les murs de pisé du petit village de Khairaba. Vêtues de noir, mais le sourire fendu jusqu’aux oreilles, les mères d’élèves lancent de vigoureux you yous de bienvenue aux visiteurs. La doyenne, Nagwa, s’avance pour dire sa fierté d’avoir fait de cette petite maison une école qu’elle prête aux filles et aux garçons de sa communauté. « Je n’ai pu apprendre à lire qu’à 45 ans, regrette la vieille dame. Il faut que nos enfants soient instruits ! »

À l’intérieur, le sol surchargé de nattes peintes, les murs recouverts de dessins colorés et de bricolages font contraste avec l’univers monochrome du reste du village. Les élèves, garçons et filles, coopèrent dans un esprit d’entraide qui tranche avec la rigidité des rôles traditionnellement dévolus à chaque sexe en ce pays. Ce matin, ils sont une vingtaine d’enfants de 6 à 10 ans en compagnie de deux « facilitatrices ». Il ne s’agit pas d’institutrices, mais bien de jeunes filles de la localité qui ont leur certificat de scolarité (de niveau secondaire), explique Malak Zaalouk, responsable du secteur éducation à UNICEF-Égypte. « Elles accompagnent les élèves. »

Dans un coin, trois filles et un garçon accomplissent une expérience de physique à l’aide d’une bassine et d’eau. Tout près, d’autres s’entraînent à reconnaître l’alphabet latin en utilisant un énorme téléphone en carton, une invention de leur « facilitatrice » pour leur apprendre des rudiments d’anglais, tandis que deux petites filles penchées sur leur cahier rédigent un poème. À la fin de la matinée, chacun rendra compte de son apprentissage du jour devant une présidente ou un président choisi par l’assemblée. « On insiste beaucoup sur l’enseignement par les pairs », explique Malak Zaalouk.

D’abord conçues pour permettre la scolarisation des filles, les écoles communautaires remettent en cause les rôles traditionnels. Les filles découvrent les maths et les sciences, les garçons s’initient à des tâches dites féminines. « Avec nous, ces derniers apprennent à tricoter, à s’occuper de poupées quand ils sont petits, à peindre ou dessiner, tandis que les filles n’ont pas honte de faire du sport », ajoute-t-elle. Parce qu’ils n’ont pas à débourser pour les frais cachés de l’école publique (afin de payer l’uniforme ou les livres, par exemple), les parents acceptent de voir leur fils apprendre à se débrouiller en couture.

Cairote de naissance, Mme Zaalouk n’a pas hésité à passer plusieurs mois dans les hameaux reculés de la région d’Assiout, une ville à 400 kilomètres du Caire, pour convaincre les habitants d’ouvrir une école. « Dans certaines régions, les petites filles devaient se déguiser en garçons pour pouvoir sortir de la maison, raconte l’anthropologue. J’ai vécu avec les villageois et noué des liens avec eux pour leur expliquer qu’instruire les filles pouvait les aider dans leur vie quotidienne. Lorsqu’on sait lire et compter, on peut mieux gérer une maison, correspondre avec le père parti travailler dans les émirats du Golfe, comprendre une ordonnance ou donner un coup de main pour la comptabilité de l’épicerie familiale. » Si le message passait relativement bien auprès des hommes plus âgés de la communauté, les jeunes, par contre, se montraient souvent hostiles. À preuve, ce diplômé frais émoulu de l’université qui a expliqué à l’équipe de l’UNICEF cherchant à ouvrir une école dans la région d’Assiout qu’ « une femme instruite ne peut que créer des problèmes et poser trop de questions ».

Mais l’idée a fait son chemin et, aujourd’hui, des écoles comme Ikhlas, il en existe 227 en Haute-Égypte. Réparties entre les gouvernorats ruraux d’Assiout, de Qena et de Sohag, elles accueillent environ 5 000 élèves dont 70 % de filles. Chaque année, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et l’UNICEF investissent un million de dollars dans ces établissements dont la taille varie beaucoup d’un endroit à l’autre. Si bon nombre ne comptent qu’une classe, d’autres en abritent plusieurs, incluant parfois même des maternelles. Les premières ont vu le jour en dans la région d’Assiout, là même où a pris son envol l’organisation des Frères musulmans, ce groupe d’intégristes répandus dans l’ensemble du monde arabe. À l’époque, le gouvernement égyptien investissait massivement dans l’éducation pour enrayer un fort taux d’analphabétisme, sans vraiment toucher les populations des campagnes, surtout les petites filles. Dans certains hameaux, jusqu’à 50 % des jeunes Égyptiennes ne fréquentaient pas l’école, car leurs parents répugnaient à les envoyer en classe à quelques kilomètres de chez elles, particulièrement si elles devaient avoir affaire à des instituteurs.

Désireuse d’aider les filles à s’instruire, l’équipe égyptienne de l’UNICEF a eu l’idée de lancer un projet d’école s’appuyant sur la tradition locale communautaire. Lorsqu’ils désirent enseigner les préceptes du Coran à leurs enfants, les villageois s’organisent pour trouver un lieu et payer un maître. Les écoles communautaires reposent sur le même principe. Le village offre une maison ou une pièce pour accueillir les élèves, et des « facilitatrices » de la localité se chargent de les encadrer.

En 10 ans, UNICEF-Égypte a formé près de 500 de ces monitrices. Des sessions d’étude de quelques jours et des stages en classe permettent aux candidates de se familiariser avec des notions de psychologie de l’enfant, de s’initier à la communication et aux méthodes d’enseignement, mais par-dessus tout de prendre confiance en elles-mêmes. Une fois en poste, elles reçoivent une formation hebdomadaire et rencontrent fréquemment leurs collègues des autres écoles ainsi que les membres du comité communautaire du village.

Le bureau de l’UNICEF a opté pour un modèle d’éducation d’avant-garde basé sur la pédagogie participative, bien loin de l’apprentissage répétitif et du par cœur en vigueur dans le système public traditionnel. Les initiateurs se sont plutôt inspirés de la pédagogie des opprimés de Paolo Freire au Brésil et de modèles élaborés en Nouvelle-Zélande, en Colombie et même au Canada pour placer l’enfant au centre de l’enseignement. L’enfant, mais aussi sa famille et sa communauté.

Regroupés en comités, les parents décident notamment de l’horaire de la journée, afin que les cours placés le matin ou l’après-midi ne nuisent pas à l’accomplissement des tâches ménagères ou des travaux des champs. Dans certains villages, les enfants deviennent des ambassadeurs pour propager les règles d’hygiène de base qui sauveront des vies. En guise de devoirs, des fillettes vont ainsi expliquer à leurs camarades qu’il faut éviter de se baigner dans les cours d’eau par crainte d’attraper la bilharziose, une maladie parasitaire s’attaquant au foie, à la vessie, aux poumons. Ou encore, elles dessinent des panneaux pour rappeler la nécessité de se laver les mains avant de cuisiner. Dans une autre école, elles doivent apprendre à leurs parents à lire et à écrire quelques mots chaque soir. La note obtenue variera en fonction des progrès de leurs élèves !

Les écoles communautaires fonctionnent tellement bien (89 % des élèves se rendent au secondaire et bon nombre se distinguent ensuite par leurs résultats) que le gouvernement égyptien a décidé de s’en inspirer afin de combler l’écart de scolarisation entre garçons et filles d’ici . La femme du président, Suzanne Mourbarak, a lancé un vaste programme visant à créer des milliers d’écoles d’une seule classe. Elles seront surtout implantées dans des régions rurales et particulièrement adaptées aux besoins des filles.

Une étude menée en par l’ACDI, un des bailleurs de fonds, montre que l’ouverture des écoles communautaires a pour effet de changer le destin des filles. Celles-ci peuvent non seulement circuler plus librement dans le village, mais aussi et surtout exercer plus de contrôle sur leur vie. Certaines caressent désormais le rêve de devenir enseignante, médecin ou encore, tout simplement, de ne pas se marier dès leur 15e anniversaire. Plusieurs ont ainsi obtenu le droit de finir leurs études avant d’épouser leur conjoint. Un changement radical avec les traditions en vigueur dans plusieurs régions rurales… Là où on clamait volontiers que « les femmes ne sortent que deux fois, l’une pour se marier, et l’autre pour les funérailles de leur père », même les traditionalistes apprécient aujourd’hui que les filles aient accès à l’instruction, car ils découvrent leur potentiel. Elles deviennent des modèles dans leur communauté lorsque les villageois constatent que ces enfants lettrés parlent poliment, montrent davantage de respect pour les aînés, savent mieux prendre soin des plus jeunes et des animaux.

Repères

  • Population : 70 à 76 millions d’habitants, selon les sources
  • Espérance de vie : 68 ans pour les hommes et 73 ans pour les femmes
  • Nombre d’enfants par femme : 2,95.
  • Taux d’analphabétisme : 53 % pour les femmes contre 31 % pour les hommes. Selon l’UNICEF, 96 % des enfants ont désormais accès à l’école primaire
  • Excision : selon le ministère égyptien de la Santé, 97 % des épouses de 15 à 49 ans seraient excisées; les ONG associées au programme d’éradication de l’excision parlent plutôt de 60 à 80 % des Égyptiennes, particulièrement dans les milieux modestes.
  • Violence conjugale : un tiers des Égyptiennes seraient battues par leur mari ; la statistique remonte cependant à

En fréquentant l’école communautaire, les jeunes Égyptiennes s’attirent souvent le respect de leur mère, qui les pousse à travailler leurs leçons plutôt qu’à faire le ménage. L’une d’elles, fière de sa fille actuellement au secondaire, a d’ailleurs suivi son exemple en prenant des cours du soir à Ikhlas, pour apprendre à lire. « Maintenant, je n’ai plus peur de me perdre quand je vais en ville, car je sais déchiffrer le nom des rues. Je peux aussi lire les documents que je dois signer, alors qu’avant on pouvait me tromper lorsque j’utilisais l’empreinte de mon pouce comme signature. Tout cela change pas mal de choses dans mes rapports avec mon mari ! » s’exclame-t-elle dans un grand éclat de rire.

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