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Au début des années , Fugues, le magazine homosexuel québécois au plus grand tirage, a tenté une expérience : il a mis une femme à la une. Malaise ou sexisme ? « Les commerçants refusaient les boîtes de revues à la porte », raconte Claudine Metcalfe, la première — et longtemps seule — journaliste féminine de l’équipe. Les propriétaires de saunas, de bars et de restaurants voulaient un produit conçu pour leur clientèle, essentiellement masculine.

Pour contourner cette situation, en , l’éditeur lançait Gazelle, revue lesbienne dirigée par Metcalfe. Mais cinq ans plus tard, la publication disparaissait. Ses cousines, dont Treize et Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, ont aussi cessé de paraître. Pourtant, les « mensuelles », comme les baptisaient leurs fondatrices, ont du succès ailleurs : aux États-Unis, Girlfriend fait ses frais depuis 10 ans, tandis qu’en France, Lesbia a fêté son vingtième anniversaire l’an passé. Qu’est-ce qui ne va pas avec la presse lesbienne au Québec ?

« Les commerçants ne voient pas les lesbiennes comme un marché lucratif, soupire Metcalfe. Gazelle avait toutes les misères du monde à aller chercher des publicitaires. » Le fameux argent rose aurait un sexe… le masculin. Les « femmes aux femmes » — comme leurs consœurs hétérosexuelles — font de plus petits salaires que leurs vis-à-vis mâles. Plusieurs annonceurs de voitures et de condos qui n’hésitent pas à s’afficher dans les magazines homosexuels boudent donc ceux réservés aux dames.

De la dizaine de revues lesbiennes ayant existé au Québec, il n’en reste qu’une : le bimestriel gratuit Femmes entre elles, né en . Des associations féminines, des restaurants et même une maison funéraire y placent de la pub. Sauf que Femmes entre elles ne plaît pas à toutes les lesbiennes. « J’y trouve un sentiment d’appartenance », concède la Rimouskoise Denise Ouellette, du Regroupement des gais et lesbiennes de l’Est du Québec. « Mais une hétérosexuelle pourrait s’y reconnaître aussi ! » Entre un court reportage sur le coming out et le portrait d’une personnalité gaie, le magazine traite des animaux de compagnie ou du soin des pieds. « La revue donne des informations sur les événements ou les associations de femmes, mais elle manque d’actualités politiques » , acquiesce Metcalfe.

C’est d’autant plus embêtant que les médias engagés, comme Treize, qui reposaient sur le bénévolat, ont aussi disparu. « Les lesbiennes en ont moins besoin : leur identité collective s’est consolidé e, et elles vivent moins de discrimination », croit la sociologue Irène Demczuk. « Avec Internet, les femmes ont moins besoin des magazines pour se rencontrer. Et puis leurs ré flexions se retrouvent maintenant dans les milieux universitaires », ajoute Line Chamberland, chercheuse associé e à l’Institut de recherches et d’études féministes à l’UQAM.

Mais les férues de lecture qui cherchent une information de qualité sur le monde gai doivent désormais se tourner vers des médias conçus surtout pour les hommes. Et elles n’y trouvent pas toujours leur compte. Par exemple, Fugues traite d’actualités « neutres », comme les avancé es juridiques des gais, mais ses pages culturelles pré sentent presque uniquement des œuvres d’hommes, et ses reportages sont illustré s de photos de messieurs. Quant à son concurrent, RG, il révélait dernièrement « comment on communique entre gars de cuir »… Un contenu pimenté de publicités où des éphèbes au regard suggestif plongent la main dans leur slip. « D’abord, les lesbiennes préfèrent les courbes féminines. Mais aussi, en tant que féministes, plusieurs rejettent ce culte du corps et de la jeunesse », analyse Demczuk.

Pour obtenir une reconnaissance légale, « les lesbiennes ont fait le calcul politique de se joindre aux associations gaies », rappelle la sociologue. Résultat : on n’entend plus leur voix dans le concert.

« Il y a une place pour les lesbiennes à Fugues », se dé fend le rédacteur en chef, Yves Lafontaine. « Ce sont elles qui ne la prennent pas. Quand nous avons annoncé un poste de journaliste, sur les 30 curriculum vitæ reçus, seulement quatre provenaient de femmes ! »

Femmes entre elles cherche aussi des collaboratrices, fait-il remarquer. Mais l’idée ne sourit guère à celles qui écrivaient autrefois bénévolement dans les « mensuelles » comme Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui. « Imagine publier un article sur la politique de la grosseur là -dedans », s’exclame Louise Turcotte, une ancienne du défunt magazine, en montrant une publicité de produit amaigrissant dans Femmes entre elles. L’argument est de poids. Par contre, la presse lesbienne, elle, demeure bien mince.

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