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Marin et Rosalie, 4 et 5 ans, fréquentent la même garderie du Plateau Mont-Royal depuis qu’ils sont tout petits. Ils ont été élevés par des mamans qui gagnent leur vie et par des papas artistes qui savent faire le souper — un milieu qu’on ne peut qualifier de conservateur. L’été dernier, ayant assisté à une représentation de théâtre pour enfants, ils étaient invités à livrer leurs commentaires. « Moi, ce que j’ai surtout aimé, c’est la princesse dans sa belle robe », a dit la mignonne Rosalie en plissant ses yeux bridés, rapportés d’Asie. Marin — un « vrai petit gars » à la carrure solide — a préféré « les combats avec les épées »…

Les parents sont souvent décontenancés par l’effet d’aimant que semblent exercer sur leurs enfants les stéréotypes sexuels les plus éculés, quand ils ne se sentent pas eux-mêmes vaguement coupables d’avoir participé à une éducation aussi sexiste. Qu’ils se rassurent : ils n’y sont pour rien… ou pour si peu. Que ce soit par nature ou par un conditionnement qui s’exerce depuis des millions d’années (peu importe, au fond), les hommes et les femmes sont différents. Si différents, en fait, qu’ils ne semblent pas venir de la même planète, comme le suggère le titre du best-seller de John Gray, Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus.

Paru pour la première fois en , ce livre de psychologie populaire, qui s’est vendu à des millions d’exemplaires et en plusieurs langues, a été suivi de nombreux autres ouvrages sur le même thème : Décidément, tu ne me comprends pas, de Deborah Tannen; Pourquoi les hommes n’écoutent jamais rien et les femmes ne savent pas lire les cartes routières, d’Allan et Barbara Pease; et, dernièrement, Homme et fier de l’être, du psychologue québécois Yvon Dallaire. Une abondante littérature, dont le succès ne se dément pas.

Le thème inspire également les humoristes (Pierre Légaré autant que Patrick Huard), le cinéma (Québec-Montréal), des publicités (Volkswagen et Tim Horton) et des émissions de télévision, à commencer par la série Un gars, une fille, dont le concept a été exporté dans une vingtaine de pays, et jusqu’en Indonésie.

Si tant de couples éclatent, c’est que les hommes et les femmes refusent de reconnaître leurs différences fondamentales, disent en substance tous les livres qui fouillent le différend entre les sexes. Quelles différences ? Les valeurs primordiales des « Martiens » (les hommes) sont le pouvoir, la compétence et l’accomplissement, explique John Gray. Ils se préoccupent d’activités extérieures, comme la chasse, la pêche et les courses automobiles. Ils s’informent du monde et des sports, mais n’ont aucun intérêt pour les histoires romantiques, contrairement à leurs compagnes qui, elles, ont pour valeurs l’amour, la beauté et les relations humaines. C’est ce qui explique, poursuit l’auteur, qu’« au lieu de construire de grands édifices et de super-autoroutes, les Vénusiennes se préoccupent de l’harmonie de leur vie, de la communauté et de leur coopération amoureuse ».

La psychologue Louise Cossette, qui donne un cours sur les différences sexuelles à l’Université du Québec à Montréal, ne cache pas son exaspération devant ce genre d’ouvrages. « Il est certain qu’on va trouver, si on interviewe un grand nombre de personnes, qu’en moyenne les hommes valorisent davantage le pouvoir et le succès, alors que les femmes se préoccupent davantage des relations humaines et de l’amour. Mais cela n’empêche pas qu’il y a des femmes très compétitives et des hommes qui ne veulent rien savoir du pouvoir ! »

En fait, les fondements scientifiques de ces livres sont bien fragiles. Les nombreuses recherches menées au cours des dernières décennies sur les différences entre les sexes dans le fonctionnement cérébral ont conclu à très peu de chose, affirme Louise Cossette. Si certaines particularités sont documentées, par exemple l’agressivité, généralement plus prononcée chez les hommes, « ce qui frappe surtout, ce sont les variations individuelles qui font que chaque personne est différente ». Et l’éducation n’y change rien.« Même dans les sociétés où les conditionnements sexuels demeurent très forts, les différences observées sur le plan des compétences ou des aptitudes cognitives sont minimes. »

Mais alors, si ce qui distingue les sexes est négligeable, pourquoi les gens éprouvent- ils un tel attrait pour les ouvrages qui en font l’éloge ? Parce que nous vivons une époque de bouleversement dans les relations entre les hommes et les femmes. « Les gens cherchent des réponses, et ces livres en proposent », dit la psychologue. Postuler que les hommes et les femmes sont de nature si différente qu’ils ne peuvent se comprendre, cela lui paraît toutefois dangereux.

« Le simple fait de s’intéresser à la différence est politique », souligne l’historienne Micheline Dumont. Selon elle, il s’agirait d’une réaction aux craintes suscitées par les victoires de la deuxième vague du féminisme, née dans les années . « Dans son essai La fabrique du sexe, l’historien Thomas Laqueur a démontré que, depuis Aristote et Galien [savants grecs de l’Antiquité], on est passé d’un modèle du sexe unique — le seul, le vrai, le masculin — à deux sexes parfaitement opposés. » En insistant sur ce que les humains ont en commun, le féminisme contredit cette vision.

Le beau discours sur le respect de la différence cache quelque chose de peu glorieux. « On aurait tort d’imaginer que le concept de différence, aussi neutre puisse-t-il paraître, a la capacité de résoudre […] le problème de la domination », écrit la sociologue québécoise Myriam Spielvogel dans un article sur « Les enjeux politiques de l’exaltation de la différence entre les sexes », paru dans la revue Liberté en . Malgré le discours ambiant, explique-t-elle en entrevue, la différence s’établit encore par rapport à une norme (les Noirs différents des Blancs, les femmes des hommes, etc.). « Cette promotion de la différence concourt davantage à enfermer qu’à libérer les femmes, comme les groupes minoritaires, d’ailleurs, dont on exalte les différences pour mieux les garder dans leur état d’infériorité sociale. »

Exagéré ? Lisez John Gray. Au lieu de blâmer son homme de contribuer moins qu’elle à leur relation, « une femme devrait lui exprimer sa compréhension et accepter ses imperfections, surtout lorsqu’il la déçoit », conseille-t-il. Comme « en tout homme se cache un héros ou un prince charmant qui ne demande qu’à protéger et servir celle qu’il aime », il suffit de savoir comment le prendre : sa compagne doit « s’efforcer de croire qu’il serait bien prêt à lui offrir plus, même quand elle trouve qu’il ne la supporte pas assez. Elle devrait l’encourager à faire plus en se montrant reconnaissante de ce qu’il lui fait déjà. » Il est toutefois très important pour elle de fixer ses limites, affirme le psychologue. Car une femme qui s’aperçoit qu’elle a trop donné, doit d’abord « reconnaître à quel point elle a elle-même contribué au problème » !

On peut se demander, dit Myriam Spielvogel, si ces livres, qui ne sont lus que par des femmes (« et par leur coiffeur », raille la chroniqueuse Josée Blanchette), ne servent pas de manuels pour trouver ou garder un mari. « Trouvez ici les solutions aux problèmes que vous vous posez sur les relations entre hommes et femmes », promettent Allan et Barbara Pease en couverture de leur plus récent ouvrage, Pourquoi les hommes mentent et les femmes pleurent. Certains bouquins ne sont toutefois pas dépourvus d’esprit critique, comme celui de la sociolinguiste Deborah Tannen. « Une fois que les gens ont réalisé que leur partenaire a son propre dialecte, différent du leur, ils sont plus enclins à accepter la différence, sans s’en vouloir à eux-mêmes ni à leur partenaire ou relation », écrit-elle.

Mais souvent, ces ouvrages exaltent aussi les vertus dites féminines et maternelles : la patience, la douceur, le pardon… « Comment ne pas voir que les femmes continuent d’être interpellées […] par le biais du visage lifté de leur rôle le plus glorifié, celui de mère ? » s’indigne Myriam Spielvogel. L’actualité contribue à renforcer ce discours. Par exemple, face au désengagement de l’État dans le domaine de la santé, l’appel aux « aidants naturels » — des aidantes dans 80 % des cas — ramène les femmes à leur rôle maternel et aux responsabilités sociales qui en découlent. C’est ainsi que « le subtil piège de la différence » se referme sur elles.

Myriam Spielvogel préfère qu’on insiste plutôt sur ce qui unit les êtres humains. Revendiquer des choses au nom de la différence nous ramène à des explications de type essentialiste, à des histoires de maternité. « Or, quand les femmes pensent, elles ne pensent pas avec leur utérus, et quand elles obtiennent le pouvoir, elles ne l’exercent pas avec leur utérus. Et puis, à force de se réclamer de leur rôle de mère, les femmes risquent de justifier le fait qu’on leur laisse la double tâche. »

Dans ce débat, il ne faut pas confondre égalité et différence, rappelle toutefois Micheline Dumont. « Égalité s’oppose à inégalité et différent à identique. » Or, les femmes portent les enfants, et les hommes ont un pénis; on ne peut faire semblant qu’ils sont pareils. Ce sont les effets politiques, psychologiques et sociaux de la différence qui causent l’inégalité, et ces effets sont renforcés par les discours qui l’exaltent. « Pourquoi la différence se traduit-elle en capital social et politique ? C’est cela qu’il faut comprendre, car il n’est pas obligatoire que les choses se passent ainsi. »

Dans le marché lucratif du livre de psychologie populaire, les auteurs qui font l’éloge de la différence entre les sexes ne semblent animés que des meilleures intentions : améliorer les relations hommes-femmes, aider les gens à construire un couple solide… Accepter leur dissemblance aidera les sexes à mieux s’entendre, clament-ils. L’argument semble logique. Le seul problème — John Gray le souligne lui-même — est que les hommes ne lisent pas ce genre d’ouvrage ! Aux femmes d’être compréhensives…

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