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Image de plusieurs bras et mains liés ensemble pour former un carré.

Manoeuvres de réanimation

par 

Marie Lachance a été journaliste indépendante et rédactrice à la pige pendant plus de 20 ans. Historienne de l’art de formation et petite-fille d’une féministe de la première heure, c’est en 1998 qu’elle rédige un premier article pour la Gazette des femmes. En être aujourd’hui la rédactrice en chef lui fournit l’occasion de braquer les projecteurs sur les inégalités de sexes qui persistent toujours ; et d’apporter une modeste pierre à l’édifice du féminisme.

Entre les coupes budgétaires, le retour à des politiques et à une mentalité plus à droite, l’hésitation des plus jeunes à se dire féministes et le mythe de l’égalité déjà atteinte, l’état de santé du féminisme inquiète. Le mouvement est-il toujours bien vivant ou doit-on revoir sa stratégie d’action pour lui donner un nouveau souffle?

Le mouvement des femmes fait face à des vents contraires. La Marche mondiale des femmes, qui s’est tenue à Rimouski l’automne dernier, l’a éloquemment prouvé. Bien qu’elle ait mobilisé un nombre impressionnant de personnes, en marge de l’événement, des voix se sont élevées dans les journaux et sur d’autres tribunes pour adresser des reproches au mouvement des femmes. Pour dire qu’il ne privilégie pas des combats qui touchent l’ensemble des Québécoises. Qu’il fait trop de cas de la privatisation des services publics et de la démilitarisation. Qu’il ne s’occupe pas suffisamment des problèmes liés à l’équité en emploi ou aux responsabilités familiales.

Dans ce climat de dissentiments, beaucoup se demandent comment raviver l’intérêt et rallier la population autour des enjeux du mouvement des femmes. Des féministes et des expertes en communication à qui nous avons posé la question croient que le changement doit s’opérer de l’intérieur. En revoyant les priorités, en rénovant les approches et les moyens d’action.

Féministe à l’ère de la séductrice

June Marchand est chercheuse en marketing social et directrice des programmes de 1er cycle du Département d’information et de communication à l’Université Laval. Elle croit que l’idée de l’homme oppresseur, auparavant plus présente dans le discours féministe, a marqué les esprits et ne manque pas de rebuter les jeunes femmes qui, il est vrai, côtoient une génération d’hommes plus enclins à partager les tâches, notamment parentales (l’une des belles victoires du féminisme!). On continue donc d’associer féminisme et colère envers les hommes.Mais ce n’est pas le seul mur auquel se bute aujourd’hui le mouvement des femmes. « L’autre problème, c’est que les plus jeunes vivent dans la séduction. Et être féministe, ce n’est pas séduisant. Il faudrait s’attaquer plus à fond à cette problématique de la séduction, de plus en plus rattachée à l’exhibition et à l’hypersexualisation. »

La journaliste Dominique Payette, directrice du programme de 2e cycle en journalisme à l’Université Laval, observe aussi qu’en 2011, il est difficile pour une femme de se dire féministe. « Ce n’est pas considéré comme assez féminin, dans le contexte actuel où la séduction occupe une place grandissante. » Elle va jusqu’à parler d’un réel dénigrement à l’égard des féministes, qu’elle analyse comme une conséquence directe de la montée du mouvement masculiniste au Québec dans les années 1980.

Comment, alors, s’adresser aux femmes, principalement aux jeunes? Comment leur parler du « nous femmes » à une époque où séduire l’emporte sur revendiquer? Estelle Lebel, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval et directrice de la revue Recherches féministes, soutient qu’il sera toujours plus difficile de convaincre les jeunes femmes de la nécessité et de l’actualité du féminisme. Le principal responsable: un système scolaire dans lequel elles évoluent depuis l’enfance et qui est, lui, égalitaire. « À l’école, les chances de réussite sont les mêmes pour les gars et les filles. Tant que celles-ci étudient, elles ne sont pas conscientes des injustices. C’est seulement en entrant sur le marché du travail ou en fondant une famille qu’elles se rendent compte de toutes les iniquités. »

Pour elle, la solution réside dans une meilleure connaissance des préoccupations, des réalités et des besoins des femmes de 25 à 35 ans. « On ne les connaît pas suffisamment. Il faudrait enquêter sur leur relation avec le travail, la famille, la maternité, le couple. On aurait vraiment besoin d’une telle enquête, de leur poser des questions rétrospectivement afin de savoir, par exemple, comment elles vivent leur sexualité. » L’équation est simple : mieux les connaître permettra de mieux leur parler.Mme Lebel estime par ailleurs que les magazines féminins pourraient constituer une excellente tribune. « Il faudrait y intégrer un discours un peu plus féministe, s’adressant spécifiquement aux jeunes femmes. Ce serait une bonne façon de les sensibiliser à la cause, dans des termes plus légers, mais sans diluer le message. »

Nos spécialistes en communication suggèrent aussi d’exploiter davantage les nouveaux médias, dont les médias sociaux, pour atteindre un plus grand nombre de femmes. Sur ce point,Diane Lamoureux, professeure en science politique à l’Université Laval et spécialiste des questions de genre et du féminisme, émet quelques réserves : « Je ne sais pas jusqu’à quel point ça peut créer une mobilisation politique. Les médias sociaux sont sans doute efficaces sur le plan de la communication, mais pour une mobilisation à long terme, je suis très sceptique. Je ne pense pas qu’il s’agit d’un instrument adapté à la délibération politique. » Force est d’admettre que les forums Web et autres plateformes médiatiques ne sont pas une panacée. Toutefois, plusieurs jugent que le mouvement féministe doit aller chercher les femmes, jeunes comme moins jeunes, là où elles sont.

L’équité mise à mal

De l’avis de Dominique Payette, pour rallier la population, il faut d’abord mieux cibler nos actions. À ce sujet, elle rapporte une injustice qui l’a frappée et qui mériterait, selon elle, des montées aux barricades.« Plus les jeunes travailleuses sont scolarisées, moins cette scolarité est reconnue », s’indigne-t-elle. En effet, dans le document Portrait des Québécoises en 8 temps, publié en 2011 par le Conseil du statut de la femme, on peut lire : « En emploi, les jeunes femmes ne récoltent pas les bénéfices de leur scolarisation poussée. Quel que soit leur niveau d’études, les femmes touchent, à leur entrée sur le marché du travail, un salaire hebdomadaire brut inférieur à celui des hommes. » Autre donnée alarmante : en 2010, une analyse du Forum économique mondial portant sur l’égalité entre les femmes et les hommes de 130 pays a classé le Canada au 20e rang, alors qu’il occupait la 14e place en 2006. « Je ne comprends pas pourquoi ces inégalités ne sont pas au coeur des actions du mouvement féministe, réagit Dominique Payette, qui voit dans cette statistique l’occasion de briser les idées reçues. Voilà une cause rassembleuse qui touche toutes les femmes! Quelques journalistes ont fait mention des inégalités salariales,mais c’est tout. La population n’est pas suffisamment informée. Ce serait au mouvement des femmes de faire connaître ces données. »

Estelle Lebel pense aussi qu’il incombe au mouvement des femmes de jouer un rôle d’éveilleur de consciences sur la question de l’inégalité des salaires. Elle voit dans ce classement le moyen d’attaquer de front le mythe de la parité déjà atteinte. « Les gens ne s’imaginent pas que le Canada puisse se situer au 20e rang seulement. C’est pourquoi il faut absolument faire connaître cette donnée, sonner l’alarme! De la même façon et peut-être même plus fort qu’on l’a fait avec le dossier de l’anglicisation. Il faut faire réfléchir les jeunes sur l’iniquité salariale et marteler le message. C’est avec des idées fortes comme celles-là qu’on va toucher le plus grand nombre de personnes. »

Diane Lamoureux ne partage pas ce point de vue. Elle croit qu’il faut mener le combat sur d’autres terrains. « Les luttes ont changé depuis les années 1970.Aujourd’hui, les enjeux féministes se mixent à d’autres enjeux sociaux, comme la pauvreté et les diversités ethnoculturelles. Les jeunes féministes n’ont plus les mêmes préoccupations qu’à l’époque. » Elle estime du reste que le mouvement des femmes ne souffre pas d’une réelle baisse de popularité. « Le mouvement féministe n’a jamais réussi à rassembler toutes les femmes. N’oublions pas qu’il s’agit d’un mouvement politique. Et comme tout mouvement politique,il divise.C’est normal. »

Revoir nos moyens d’action

Une chose est sûre, s’il y a une idéologie dont la popularité est loin de faiblir, c’est le conservatisme. Ce qui n’est pas sans inquiéter Estelle Lebel. « Le mouvement féministe en est un de gauche. Il faut exposer à la population qu’un glissement vers la droite représente une perte de terrain pour les acquis des femmes, tel le droit à l’avortement. Quand le socialisme recule, les droits des femmes reculent aussi. Ça, il faut clairement l’expliquer aux gens, et plus particulièrement aux jeunes. »

En cette période où la droite gagne du terrain, certaines ont choisi de choquer pour secouer les esprits. Que penser de la publicité-choc de la Fédération des femmes du Québec visant à faire réfléchir sur le sacrifice de la guerre, qui a soulevé la controverse l’automne dernier? Un faux pas, croit Diane Lamoureux, qui regrette le ton du message, à la limite de la démagogie. Même son de cloche chez Dominique Payette, qui y voit une erreur d’approche. « D’abord,pour passer efficacement un message, il faut prendre le chemin de l’empathie, dit-elle. C’est essentiel. Il faut éviter ne serait-ce que l’apparence d’un non respect. Ensuite, je suis sûre qu’il y a des femmes, et même des féministes, qui sont pour la présence des soldats en Afghanistan, car elles estiment qu’elle contribue à protéger les Afghanes. Je ne crois tout simplement pas que c’était le bon dossier à privilégier. »

June Marchand revient sur la question de la parité femmes-hommes en apportant des éléments de réponse sur les stratégies communicationnelles à mettre de l’avant. Elle explique que pour ébranler une croyance profondément ancrée telle que celle de l’égalité déjà atteinte, déployer tout un arsenal de guerre n’est pas nécessaire. L’arme la plus efficace? Les données vérifiables. D’où la pertinence de braquer les projecteurs sur l’étude du Forum économique mondial et sur la piètre performance du Canada en matière d’égalité. « On pourrait penser à une publicité où l’on verrait un homme, et où seraient mentionnés l’emploi qu’il occupe et son salaire. En opposition, on verrait une femme, détenant plus de diplômes que l’homme, travaillant depuis autant d’années que lui, mais dont le salaire est moindre. Les faits et les chiffres parleraient d’eux-mêmes et auraient leur propre effet choc. »

La chercheuse en marketing social assure que pour engendrer un changement profond des mentalités et pour rallier la population à la cause des femmes, il n’y a qu’une recette: le temps. « Il faut que le message que l’on souhaite passer s’inscrive dans la durée. Prenez les publicités sur les méfaits du tabagisme: elle sont commencé il y a 30 ans. À l’époque, une personne sur cinq ne fumait pas. Aujourd’hui, il n’y a qu’une personne sur cinq qui fume. Le message a pris 30 ans avant d’être compris. C’est long. Pour le VIH, on a commis l’erreur de souligner le message avec force dans les années 1980, pour relâcher par la suite. » Et le résultat est affligeant: de plus en plus de jeunes sont infectés. Persuadés qu’on ne meurt plus du sida, ils n’ont pas cru bon de se protéger.

Le parallèle que June Marchand établit entre ces moyens d’action à l’intensité déclinante et ceux déployés par le mouvement des femmes porte à réflexion. « On n’a pas maintenu le message de départ, déplore-t-elle. Les gens ont donc cru que la question de l’égalité était réglée. Mais ce n’est pas le cas. Il faut reprendre le message et le répéter. Ne jamais cesser d’être présentes. » Une idée à méditer et qui invite à s’engager efficacement sur la voie de la mobilisation. Contre vents et marées.

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