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Elle ne porte pas officiellement le titre de « ministre responsable de la Condition féminine » et Jean Charest ne l’a pas explicitement présentée comme titulaire du dossier des femmes lors du dévoilement de son cabinet, en . L’entrée en fonction de Michelle Courchesne, ministre responsable du Conseil du statut de la femme et du Secrétariat à la condition féminine — et des Relations avec les citoyens et de l’Immigration — s’est faite sous le signe de la controverse. Quelques mois après son arrivée, quels sont ses projets, ses craintes, ses espoirs ? La Gazette des femmes l’a rencontrée.

Le fait qu’il n’y ait plus de ministre de la Condition féminine en bonne et due forme a soulevé l’ire de plusieurs féministes. Faut-il y voir une régression ou une évolution de la société ?

Régression n’est certainement pas le terme juste ! Mais, effectivement, la société change. J’ai assisté au colloque du 30e anniversaire du Conseil du statut de la femme, au printemps dernier. Des Québécoises de tous âges étaient présentes. L’écart entre les générations était palpable, tant sur le plan du discours que du mode de vie ou des valeurs. Le temps est peut-être venu d’envisager les choses autrement si l’on veut préparer adéquatement l’avenir. Y compris au sein du gouvernement.

Je respecte au plus haut point celles qui ont mené les luttes féministes. Et je les salue. Mais il importe maintenant d’ouvrir les rangs et de se mettre à l’écoute de la nouvelle génération, autant les jeunes hommes que les jeunes femmes. Puisque l’objectif visé est l’égalité entre les sexes, tous doivent être conviés au débat. C’est la seule façon d’obtenir une lecture juste de la société et d’évaluer les mesures les plus pressantes à prendre.

Cela dit, le discours de certaines jeunes femmes m’inquiète. Elles veulent être mères, rester avec leur bébé à la maison. C’est parfait. Mais mesurent-elles suffisamment l’importance de construire leur autonomie financière ? Parfois j’aurais envie d’aller m’asseoir avec quelques-unes d’entre elles et de leur expliquer pourquoi cette autonomie est si capitale. J’ai peur qu’un jour plusieurs ne se retrouvent démunies, faute d’avoir fait les bons choix.

Quelles seront vos priorités ?

La violence conjugale est sans conteste en haut de la liste. Chaque drame est un drame de trop, bouleversant et inacceptable. Le plan d’action gouvernemental se termine. Il est urgent d’en définir un second. La pauvreté, parce qu’elle touche davantage les femmes, est aussi une question prioritaire. De même que la discrimination sous toutes ses formes.

Une cause me tient particulièrement à cœur : celle des femmes autochtones, qui ont peu de moyens pour se défendre. La question est délicate. On touche à une autre culture, on se bute à des tabous, à des préjugés énormes. Je suis une femme d’action, mais, dans certains dossiers, on ne peut qu’avancer lentement, en respectant le rythme des choses. Je ne lâcherai pas. Je ferai tout pour obtenir des résultats concrets.

Depuis votre nomination, vous avez déjà rencontré plusieurs groupes de femmes. La chimie est-elle bonne ?

Je le pense. Je n’ai ressenti aucune animosité à mon égard. Un peu de méfiance peut-être ? C’est normal. Elles ne me connaissent pas. De mon côté, une seule chose compte : établir une relation de confiance.

Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est impossible. Je ne pourrai pas non plus accéder à toutes leurs demandes. Cependant, lorsque je ne pourrai répondre à l’une ou l’autre de leurs requêtes, je m’engage à leur expliquer honnêtement pourquoi. Je leur offre ma sincérité et mon énergie.

Les groupes de femmes le savent, je n’ai pas un passé de militante féministe. Je suis une femme de carrière. Par contre, lorsque j’ai fait mes études en sociologie à l’Université de Montréal, tous mes travaux, sans exception, ont porté sur la condition féminine. À l’époque, j’ai travaillé en collaboration étroite avec Francine Descarries, chercheuse féministe reconnue. Alors vous savez, la sensibilité féministe, je l’ai. Je fais partie de cette génération de femmes qui ont dû se battre âprement pour faire leur place. C’était loin d’être évident. Pour tirer son épingle du jeu dans un monde d’hommes, il faut parfois savoir se montrer aussi macho qu’eux. Il faut être stratégique. Je pense être stratégique avant tout.

Vous ne vous décrivez pas comme féministe. Pourquoi ?

Toute ma vie, j’ai défendu la position des femmes. Je défends toujours et partout le discours féministe. Mais être féministe en , qu’est-ce que ça veut dire ? Se réfère-t-on à l’expression plus radicale du féminisme des années , à celle de maintenant, plus modulée ? Ou encore, fait-on référence à ce que devrait être la place des femmes dans un monde idéal ? Pour l’instant, le flou autour du terme me semble un piège dangereux. Mais écoutez, si défendre la place des femmes dans la société, c’est être féministe, alors je suis féministe.

À cette étape de ma carrière, mon militantisme se traduit dans l’action politique. C’est un choix longuement réfléchi, mûri. Cette action politique, je la fais pour les femmes. Mais aussi pour tous ceux qui ont des besoins. Tous, sans exception.

Si on y accolait l’adjectif « humaniste », vous endosseriez plus aisément le terme « féministe » ?

Voilà.

Quelque chose vous dérange donc dans le féminisme actuel ?

Il faut être prudent. J’ai une préoccupation pour le monde masculin. Certains garçons et certains hommes éprouvent actuellement des difficultés. Je ne tomberai sûrement pas dans le piège de dire que c’est notre faute à nous, les femmes ! Je dis simplement que certains problèmes de société touchent les hommes. Sont-ils nouveaux, ou les met-on au jour seulement aujourd’hui ? Je l’ignore. Mais je pense qu’on ne peut rejeter cette réalité du revers de la main. Il faut trouver ensemble les solutions si on veut avancer dans la même direction.

Si je comprends bien, vous n’aimez pas qu’on oppose les femmes aux hommes ?

Exactement. Si on veut l’égalité, on ne peut plus continuer à s’opposer. Plusieurs hommes sont sensibles à l’avancement des femmes, plusieurs sont convaincus de l’importance de vivre une égalité de droit et de fait. Ne les mettons pas tous dans le panier des empêcheurs de danser en rond. C’est peut-être pour éviter cette cristallisation des positions que je me décris davantage comme humaniste que comme féministe.

Que pensez-vous des groupes d’hommes qui se disent victimes de discrimination ?

Je ne pleurerai pas sur leur sort. Je ne pense vraiment pas que les femmes aient brimé qui que ce soit. L’origine du problème est ailleurs. Les hommes ne sont pas tous prêts à jouer un nouveau rôle dans la société. Certains n’étaient pas préparés à partager le pouvoir, le marché du travail, les tâches familiales, etc. Il faut essayer d’améliorer le dialogue avec ces hommes qui se sentent lésés. Autrement, il sera difficile, voire impossible, de parvenir à une égalité véritable.

Parlons maintenant de la réingénierie de l’État. À quoi doit-on s’attendre en matière de condition féminine ?

Il est trop tôt pour annoncer quoi que ce soit. Mais on peut très certainement s’attendre à des changements. Toutefois, changement n’est pas synonyme d’abolition ou de détérioration des choses. Au contraire, on cherche à les améliorer ! Il y aura encore une place pour la condition féminine au gouvernement. Une place suffisamment définie pour qu’une ministre puisse s’y occuper activement de la cause des femmes. Dans une société évoluée, moderne.

Les dossiers de condition féminine ont-ils encore une bonne écoute de la part de vos collègues ?

Plus que jamais. Au Conseil des ministres, plusieurs de mes collègues, masculins comme féminins, ont cette considération constamment à l’esprit. J’ai déjà été au gouvernement, il y a quelques années. Je peux vous l’assurer, la prise de conscience est plus forte qu’avant. Je n’entends personne dire ni même sous-entendre : « Bon, d’accord, c’est réglé pour les femmes. Il n’y a plus de problème, on passe à autre chose. » Vraiment pas.

Vous attendiez-vous à devenir responsable de la Condition féminine ?

Honnêtement, non. J’ai été très surprise. J’ai pris cela comme une marque de grande confiance. L’intérêt y était, mais je savais qu’il s’agissait d’une lourde responsabilité, que ce ne serait pas un dossier facile à mener. J’ai quand même accepté. Avec un but en tête. Là comme aux Relations avec les citoyens ou à l’Immigration, ce qui m’importe, c’est de contribuer à faire vraiment avancer les choses. Autrement, je considérerai que j’ai échoué.

Je suis à un point de ma carrière où je suis prête à assumer ce genre de responsabilités.

Pourquoi ?

J’ai eu 50 ans, récemment. Ce n’est pas 30 ans ou 40 ans. On sent davantage venir l’échéance inévitable… Cet anniversaire a été l’occasion d’une grande réflexion. Je me suis dit : s’il me reste 20 ans à vivre, comment est-ce que je veux les vivre ? Qu’est-ce que je veux accomplir durant ce temps ?

La réponse a été l’action politique. Pour me rapprocher des autres. Pour me confronter à des gens plus démunis que moi, économiquement, ou qui vivent des difficultés plus grandes que les miennes. Des gens qui ont besoin de mon expérience, de ma contribution, pour vivre mieux. Des femmes, des hommes aussi. Mon action, je la veux d’abord guidée par des considérations humaines.

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