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Chaque année, environ 70 millions de Chinoises quittent leur campagne pour les lumières des métropoles dans l’espoir d’une vie meilleure. Migrent-elles vers l’émancipation ?

À 33 ans, Jiang Min est à la tête d’un petit empire dans l’industrie des cosmétiques. Son entreprise compte 700 employés, 35 boutiques, 7 salons de beauté et 6 écoles dans l’est de la Chine. Partie de rien, cette jolie femme aux cheveux courts affiche fièrement sa peau bronzée, signe de ses origines paysannes. « Je viens de la région de Suzhou, au sud de Shanghai, raconte cette bombe d’énergie. Avant d’arriver en ville, je n’avais jamais entendu parler de maquillage. Aujourd’hui, j’adore me faire belle et bien m’habiller. Juste pour ça, je ne retournerais plus jamais vivre en campagne ! »

Sur les conseils de ses parents, Vicky (c’est ainsi qu’elle se fait appeler en anglais) a d’abord travaillé dans une usine de vêtements près de Shanghai, après avoir complété un baccalauréat en économie. « Je m’y ennuyais tellement ! Puis, par hasard, j’ai retrouvé trois amis de l’université qui avaient ouvert un salon de beauté à Kunshan, à quelques kilomètres de chez moi. Je me suis prise de passion pour ce métier. » Moins d’un an après avoir complété son cours dans une école de beauté de Shanghai, Vicky a lancé sa propre compagnie, Golden Shine. C’était il y a trois ans. Aujourd’hui, elle possède un commerce florissant où elle s’occupe de tout : marketing, comptabilité, embauche, organisation des lancements. « Le fait de venir de la campagne a rendu les choses plus difficiles, mais cela ne représente pas une barrière infranchissable », dit-elle, pleine d’espoir pour l’avenir.

Chaque année, environ 140 millions de paysans font comme Vicky et partent pour la ville. Selon les sources, le tiers ou la moitié seraient des femmes. Amorcé dans les années 1980, le mouvement de migration connaît une recrudescence due à la croissance économique du pays, qui creuse l’écart de richesse entre les régions urbaines et rurales. La faible quantité de terres arables disponibles et leur morcellement ne permettent plus aux paysans de produire assez pour leur subsistance. À cela s’ajoute le phénomène de l’urbanisation : les terres sont achetées par des entrepreneurs en construction et beaucoup de paysans sont victimes d’expropriations illégales. « Le nombre d’hommes migrants est donc en hausse, mais le nombre de femmes augmente encore plus vite », affirme Du Jie, directrice de la section internationale de l’Institut chinois d’études sur les femmes à Pékin.

La plupart des migrantes vont rejoindre un époux ou un membre de leur famille. Mais de plus en plus, on voit de jeunes célibataires monter seules à l’assaut de la ville. « Elles partent souvent comme bonnes, restent quelques années, reviennent avec un petit pécule, se marient ou sont mariées et repartent pour faire la même chose ou travailler dans une usine de textile », rapporte Geneviève Domenach-Chich, conseillère régionale pour l’UNESCO à Pékin.

En fait, la moitié des Chinoises quittent leur village par l’entremise d’organisations privées, financées par des compagnies à la recherche de main-d’œuvre bon marché. « La plupart du temps, c’est le début de l’exploitation des femmes, soupire Mme Domenach-Chich. Certaines doivent même débourser pour aller en ville. » Les abus de confiance sont si fréquents que le Bureau du travail ou la section locale de la Fédération des femmes (organisme non gouvernemental) organisent parfois des départs afin de s’assurer que les villageoises arrivent bien là où elles le désirent, et non pas directement chez des patrons véreux qui abuseront d’elles. Toutes les migrantes ne connaissent donc pas le succès. La plupart se concentrent dans des secteurs demandant du personnel peu qualifié : restauration, hôtellerie, manufacture et entretien ménager. « Leurs conditions de vie sont difficiles; celles qui n’ont pas de revenus stables n’ont parfois pas accès à l’eau potable ou à des toilettes, affirme Du Jie. Et elles travaillent de plus en plus comme servantes ou femmes de ménage chez des particuliers. »

Dans ce pays communiste en plein passage à l’économie de marché, la « femme de ménage » est une nouveauté. Les migrantes suivent des cours où on leur apprend à nettoyer une maison, à utiliser les produits appropriés, etc. « La Fédération des femmes et certains organismes non gouvernementaux offrent aussi des cours aux employeurs afin de leur apprendre à traiter les femmes correctement. De nombreux cas d’abus d’autorité et même d’agressions physiques se produisent chez les nouveaux riches chinois », explique Jacqueline Nivard, spécialiste de la question des migrantes au Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine à Paris.

Celles qui arrivent en ville par leurs propres moyens trouvent généralement un emploi par l’intermédiaire du réseau social de leur village. C’est le cas de Wang Ping, une célibataire de 25 ans qui a l’air d’en avoir 15. Originaire de la province du Hubei, au centre du pays, elle travaille depuis deux ans comme vendeuse de viande dans un marché de la capitale. « Je n’avais rien à faire en campagne. Mon frère plus âgé habitait déjà ici, alors je suis venue l’aider à la boucherie. » Elle partage un appartement de deux pièces avec celui-ci, sa femme et leur enfant. À eux trois, ils gagnent 2 000 yuans (300 $CA) par mois. « Je suis contente de ma situation, je me suis fait beaucoup d’amis ici », dit la jeune fille, qui rêve pourtant de retourner un jour dans son village natal.

Synonyme de progrès et d’ascension sociale, le séjour en ville comporte de multiples dangers. C’est pourquoi Li Tao, arrivé à Pékin il y a 10 ans, a fondé une ONG pour venir en aide aux migrants. Même si les hommes ne sont pas refusés, on y accueille surtout des femmes. Et elles en ont bien besoin ! « De nombreux patrons préfèrent employer des femmes dans les usines parce qu’elles sont moins agressives et moins revendicatrices que les hommes », explique-t-il. Une femme accidentée dans le cadre de son travail ne reçoit aucune compensation. Même si des avocats bénévoles l’aident à faire valoir ses droits, dans le meilleur des cas, elle se voit verser une somme d’argent pour retirer sa plainte; le plus souvent, elle se fait intimider ou menacer et le procès avorte. Et on ne parle pas de celles qui se font battre par leur supérieur… « Il faudrait réformer le système de sécurité sociale pour que les migrants soient couverts comme les gens de la ville et mieux superviser leurs lieux de travail. »

Nous voici dans les ruelles labyrinthiques du quartier Hutong (le mot chinois pour « ruelles »), au centre de Pékin. Quatre pièces cernent une cour carrée. C’est ici que niche le Club des femmes migrantes. Autour d’une table de pingpong, une quinzaine de jeunes Chinoises (et quelques Chinois) répètent en chœur une chanson sur les migrants, écrite par l’un d’eux. « C’est l’un des divertissements que nous offrons, explique Li Tao. Souvent, ces travailleuses n’ont aucune famille ni amis en ville. Ici, elles peuvent rencontrer d’autres personnes dans la même situation. » L’organisme offre des activités sportives ou musicales, des ateliers sur la santé ainsi que des cours d’anglais et d’informatique pour que les femmes puissent décrocher un meilleur emploi. « Après un certain temps, elles deviennent plus fortes. Elles acquièrent des connaissances, notamment sur la sexualité. Elles apprennent à se protéger, à dire non à leurs patrons. »

L’ONG, qui ne reçoit aucun soutien gouvernemental et survit grâce à la générosité de donateurs locaux, fonctionne en grande partie grâce au bénévolat. Les professeurs d’anglais et de soccer enseignent d’ailleurs gratuitement. « Les migrants eux-mêmes constituent la force la plus importante de notre organisation. Tous ceux et celles qui travaillent ici ont mis la main à la pâte pour venir en aide aux migrantes, même au moment où le SRAS frappait. On n’a jamais fermé notre porte », souligne fièrement le fondateur.

Qu Ping, 23 ans, a connu l’association il y a un an, lors d’une conférence de Li Tao. Elle s’est d’abord engagée comme bénévole. Aujourd’hui, elle reçoit de modestes gages pour organiser des activités d’accueil et de réseautage. « Moi aussi, j’ai quitté mon village pour travailler dans une usine à Pékin. Aujourd’hui, j’étudie en intervention sociale et je travaille ici. Beaucoup de mes amies sont des migrantes confrontées aux mêmes problèmes que moi. »

Qui Hui Min est l’exemple type de la migrante fraîchement débarquée. Arrivée à Pékin il y a quatre mois, cette jolie fille de 20 ans au sourire timide vient du village de Heze, dans la province du Shandong. « Je n’étais pas assez bonne pour aller au collège et il n’y a rien à faire à la campagne. J’ai préféré venir chercher du travail en ville. » Sa tante l’a aidée à trouver un emploi comme préposée aux communications dans un hôpital. « Je vis dans un dortoir proche de l’hôpital avec neuf autres femmes, dans une pièce de 10 mètres sur 12. Mon travail n’est pas très intéressant, mais il est stable. » Alors elle reste, malgré son maigre salaire de 600 yuans par mois (90 $CA). Et malgré que son employeur refuse de lui fournir une assurance maladie, ce qui constitue une infraction à la loi chinoise, comme elle l’a appris avec étonnement dans un atelier du Club des femmes migrantes.

Chaque vendredi soir et chaque dimanche, Qui Hui Min fait une heure de vélo pour se rendre à l’association. « Je me sens comme à la maison. Ça fait du bien de voir des gens, de se faire des amis ! » Malgré la solitude, elle est heureuse de vivre à Pékin. « Je m’ennuie de ma famille, mais j’aime ma vie ici. Dans mes temps libres, j’apprends des choses, je lis, je regarde la télévision. Au village, je n’avais pas à me préoccuper de ma survie matérielle : mes parents me nourrissaient. Ici, je dois tout faire moi-même. Par contre, la vie est plus colorée. » Elle ne raconte pas tout ce qu’elle fait à papa et maman, comme se promener seule en vélo la nuit : elle ne veut pas les inquiéter…

Selon Jacqueline Nivard, la migration constitue une stratégie pour prendre une distance physique, mais aussi morale par rapport à la famille. Quelquefois, elle permet d’échapper à un mariage arrangé ou de trouver un meilleur parti. La vie à la campagne semble parfois désespérante pour ses habitantes. En Chine, 90 % des suicides se produisent en milieu rural, et le phénomène touche trois femmes pour deux hommes. Pour plusieurs paysannes, la migration apparaît comme une solution pour échapper à une vie de misère et acquérir un peu de pouvoir sur leur destinée. « Beaucoup de jeunes filles veulent découvrir le monde », témoigne Mme Nivard. Les métropoles les attirent avec leurs magasins et leurs divertissements.

Mais les femmes ont rarement le temps et les sous pour s’amuser. Elles ne gardent généralement qu’une part minime de leur salaire, dont elles reversent entre 70 et 90 % à leur famille. D’ailleurs, les leaders chinois considèrent l’immigration comme une solution au problème de pauvreté dans les campagnes. L’argent envoyé est réinvesti dans l’agriculture, mais surtout dans l’éducation et les soins de santé, les deux principaux postes de dépenses des familles chinoises.

Chaque mois, Zhao Shuxiu — Sue pour les étrangers — envoie de l’argent à ses parents, fermiers dans la province du Shandong. Elle travaille dans un quartier étudiant de Pékin, au nord-est de la ville. Timide, la jeune fille de 25 ans fait tout de même des efforts pour s’exprimer en anglais. Si elle a déménagé à Pékin, il y a cinq ans, c’était pour apprendre cette langue à l’université. « Au début, je m’ennuyais beaucoup, mais maintenant, je suis habituée. J’ai donné le meilleur de moi-même et j’ai réussi », lance-t-elle, visiblement fière. Aujourd’hui, elle travaille dans une maison d’édition pour un salaire mensuel de 2 500 yuans (375 $CA). Elle vit dans une pièce avec cinq autres camarades. « Je suis célibataire, alors c’est plus facile. »

Celles qui étudient ont plus de chances de s’en sortir, bien sûr. Mais ce n’est pas donné à toutes. En Chine, la loi prévoit neuf années de scolarité gratuite et obligatoire, mais les frais d’université s’élèvent entre 5 000 et 20 000 yuans par semestre. Or, les migrants à Pékin gagnent en moyenne de 500 à 1 000 par mois… Certains parents, toutefois, se saignent à blanc pour offrir une solide éducation à leur fille, dans l’espoir de la prémunir contre la misère.

Pour Sue, cependant, l’indépendance financière n’est pas un but en soi. « J’aimerais retourner à la campagne, enseigner l’anglais, faire de la traduction, me marier et avoir des enfants. Je suis une femme traditionnelle. Je considère que les époux doivent être dévoués l’un à l’autre, mais que l’homme doit être le support financier principal de la famille. »

Pour beaucoup de migrantes, le salaire est un critère essentiel dans le choix d’un conjoint et elles le reconnaissent sans ambages. Elles en ont besoin pour atteindre un minimum de confort matériel. La ville, en effet, ne tient pas toujours ses promesses. « À la télé, on nous montre des gens qui réussissent, qui vivent bien et qui gagnent de l’argent. Sur place, on découvre que ce n’est pas vrai. Il n’y a pas d’aide pour les migrants. » Lila, 19 ans, est venue dans la capitale avec quelques camarades de classe pour trouver du travail. D’abord engagée comme secrétaire, puis employée dans une boutique d’informatique, elle a fini par trouver un emploi plus payant chez Cisco, où elle gagne 800 yuans (120 $CA) par mois, plus 15 % de commission. « Je rêve d’avoir ma propre compagnie, mais je n’ai pas assez d’argent pour démarrer. J’attends de trouver un mari qui pourra investir avec moi », ajoute-t-elle.

Illusions de jeunesse ? Dans une Chine encore très traditionnelle, les hommes ont plutôt tendance à fuir les femmes indépendantes financièrement. La recherche terrain que mène actuellement Geneviève Domenach-Chich pour l’UNESCO (qui adressera au gouvernement des recommandations pour mieux protéger les migrantes) laisse tout de même entrevoir des changements dans les rapports de couple. Les femmes des campagnes qui ont eu l’occasion de gagner leur propre salaire en ville tendent à réévaluer leur rôle dans la famille. Elles semblent plus confiantes pour négocier avec leur mari, sont mieux informées sur la reproduction et sur le sida, exigent plus souvent le port du condom. Elles ont tendance à se marier plus tard… et à divorcer quand rien ne va plus.

Pour les femmes qui ont migré en ville avec leur mari et vécu une relation de couple plus égalitaire, loin de l’interférence de la famille, le retour est parfois brutal. « Les paysannes sont issues d’une société patriarcale où les hommes gèrent l’argent et prennent les décisions », explique Jacqueline Nivard. De retour au village, les maris reprennent leurs vieilles habitudes alors que les femmes ont désormais de nouvelles exigences, notamment sur le partage des tâches.

Avec la pauvreté qui s’accentue dans les zones rurales, les femmes continueront de migrer vers les villes dans l’espoir d’une vie meilleure. Selon les prévisions, la proportion des populations urbaine et rurale (respectivement de 30 % et 70 %) devrait s’inverser d’ici 2050. S’échapper de son village, même pour une courte période, constitue déjà un rite de passage pour les jeunes filles de certaines régions. Loin de leurs proches, elles peuvent mener leur vie elles-mêmes et acquérir une certaine liberté sexuelle. De plus en plus nombreuses à quitter le giron familial, elles diffèrent aussi leur retour. Quand elles reviennent.

Parlez-en à Zheng, arrivée à Pékin il y a trois ans. À 32 ans, elle fait partie des Chinoises, encore rares, qui ont divorcé. « Ma famille travaillait dans les champs. Mon mari aussi. Je suis partie de la campagne après mon divorce pour gagner de l’argent », avoue-t-elle. C’est raté : sans emploi fixe, elle trime comme serveuse dans différents restaurants pour 900 yuans par mois (135 $CA). Pourtant, elle ne retournerait dans son village pour rien au monde. « À la campagne, je vivais chez mes parents, mais je me sentais isolée. Tous les jours étaient pareils. À Pékin, je me sens dans la vraie vie. »

Quant à Vicky, elle continue de mener son entreprise d’une main de fer tout en terminant un MBA à l’Université Fudan à Shanghai. La ville, désormais, c’est son monde. « Je rêve de devenir la prochaine Zhin Ming Ming, la femme la plus connue dans le monde de la beauté en Chine ! »

Ce reportage a été rendu possible grâce à l’obtention d’une Bourse Nord-Sud attribuée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et financée par l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

Migrer en famille

Entre deux chantiers d’un nouveau quartier de Pékin, dans un marché d’alimentation en plein air, un petit garçon de 7 ans s’amuse. Sa mère, Han Gui Zheng, 33 ans, le surveille du coin de l’œil tout en servant les clients au stand des viandes. « Mon fils est là pendant l’été, mais dès le 1er septembre, il retourne au village, chez les parents de mon mari, dit cette migrante originaire de la région du Shandong, au sud-est de Pékin. Nous ne pouvons pas nous occuper de lui ici. Sept jours par semaine, nous nous levons très tôt, à 4 h du matin, pour faire l’ouverture du marché à 7 h. »

Jusqu’à très récemment, les hommes partaient seuls en ville pour limiter le coût de l’installation. Aujourd’hui, un autre phénomène se dessine : la migration familiale. De plus en plus de migrants, ne pouvant se résoudre à une séparation à long terme, se déplacent en couple, voire en famille. Comme ils travaillent sans arrêt, ils n’ont que peu de temps et d’énergie à consacrer à leurs petits, qui grandissent ainsi dans la pauvreté et la solitude. Depuis novembre 2004, les enfants de migrants, qui sont près de 20 millions en Chine, peuvent s’inscrire à l’école en ville (avant, ils ne pouvaient fréquenter que des écoles de migrants non reconnues par l’État). Mais ils sont victimes de discrimination de la part des natifs de la cité.

Pour leur éviter les conditions difficiles de la vie en ville, plusieurs migrantes choisissent de laisser leurs bambins à la campagne chez les grands-parents. La famille se réunit alors une ou deux fois par an, notamment au Nouvel An chinois. Mais la garde des enfants par les grands-parents pose d’autres problèmes, comme le fait que ces derniers sont souvent mal outillés pour surveiller le travail scolaire.

C’est le choix déchirant qu’a fait Liu Qiu Yong, 36 ans, qui tient le stand des fruits au marché. « Mon mari et moi, on élevait des poulets dans un village de la province du Hunan, à 10 heures de train de Pékin. Ça marchait bien jusqu’à l’épidémie de SRAS. Alors on a tout perdu. » Après avoir épuisé ses économies pour essayer en vain de sauver sa ferme, le couple a décidé de tenter sa chance dans une grande ville. En n’emmenant que l’aîné, âgé de 16 ans. « Le plus difficile, c’est d’avoir dû laisser mes trois plus jeunes au village, confie-t-elle, les larmes aux yeux. Mes enfants me manquent tellement ! Et on ne fait pas beaucoup d’argent ici. Les fruits, ça donne de petites marges de profit. »

Quant à Han Gui Zheng, elle n’a pas pu supporter de vivre longtemps loin de son mari. Trois ans après son départ pour la ville, elle est allée le rejoindre. Les deux vivent dans une pièce de 10 mètres carrés au sous-sol et voient leur fils une fois par an. « Les conditions de vie ne sont pas très bonnes, mais on empoche environ 2 000 yuans (300 $CA) par mois. En campagne, on gagnait 700 yuans (100 $CA)… »

Illégales sans hukou

En 1991, l’Assemblée nationale populaire a adopté une loi afin d’éradiquer la prostitution. En vain, le phénomène a augmenté avec la migration. « Les salaires dans les usines sont bas. Certaines voient dans le commerce sexuel un moyen pour gagner rapidement de l’argent et retourner au village avec un pécule », explique Jacqueline Nivard, du Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine à Paris. « Dans ma rue, il y a 15 salons de coiffure en ligne, fait remarquer Paul French, analyste économique britannique installé à Shanghai. Plus de la moitié sont en fait des lieux de prostitution. Et presque toutes les femmes qui y travaillent sont des migrantes. »

C’est souvent leur statut d’illégales qui pousse les femmes dans cette clandestinité. Pour endiguer le mouvement d’urbanisation, les autorités ont créé le hukou, permis de résidence obligatoire pour passer d’une province à l’autre. Les migrants qui passent illégalement doivent alors travailler sans papiers et sans la moindre protection sociale. Clandestins dans leur propre pays, ils s’épuisent pour des salaires de misère et se font exploiter sans fin.

Le problème commence à être reconnu. Le premier ministre Wen Jiabao a intégré les migrants à la catégorie des groupes vulnérables, au même titre que les pauvres, les handicapés, les personnes âgées sans retraite et les licenciés des entreprises d’État. De plus, lors de la réunion annuelle du comité central du Parti communiste, en octobre 2005, le président Hu Jintao s’est élevé contre le non-paiement des salaires des migrants et contre l’expropriation de paysans par des promoteurs immobiliers. Ces injustices entraînent leur lot de violences. Déjà, quelques patrons ont été assassinés par des travailleurs furieux de ne pas avoir été payés depuis des mois. Le gouvernement craint également que les paysans ne forment des bidonvilles autour des grandes villes, nids de rébellions futures.

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