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Rêve d’eau

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Formée en droit à Montréal et en sciences politiques à Paris, elle a travaillé plusieurs années à Radio-Canada. Journaliste indépendante, elle sillonne désormais la planète pour écrire des reportages destinés à la presse québécoise ainsi que pour donner des conférences. Elle s’intéresse à la politique internationale et à la condition des femmes dans le monde. Elle a publié deux ouvrages de fiction aux éditions Serpent à Plumes : Eaux et La Femme du peintre.

Des milliards de femmes sur la planète bleue sont interdites de baignade. Si les chefs d’État pouvaient faire une chose pour leur bonheur, ce serait de leur permettre d’enfiler un maillot de bain.

Esther était une nageuse experte. Elle se baignait partout où elle pouvait. Elle adorait plonger dans des eaux limpides qu’elle voyait comme son propre commencement. Elle avait fait le tour du monde des plages perdues, des rivages de rivière, des bords de lac, se demandant pourquoi les humains avaient évolué vers la terre plutôt que vers l’eau, avaient préféré marcher plutôt que nager.

Esther avait aussi exercé sa brasse la nuit, sous les astres se reflétant dans les flots. Étaient-ce des étoiles d’ailleurs, ou des petits bateaux aux lanternes vacillantes dans la brise nocturne ? Souvent, elle ne savait plus très bien dans le rideau d’eau qui coulait sur ses yeux.

Un jour qu’elle nageait dans la mer, elle entendit le fameux souffle et vit la constellation de gouttelettes, comme une vapeur, lancées au ciel par le rorqual. Suivirent la nageoire dorsale, puis le dos immense, enfin la queue impressionnante comme des hélices de paquebot. Sa journée en fut transformée. Esther considérait ces bonheurs-là comme des sommets d’existence.

Une chose la tuait littéralement : penser que tant de femmes dans le monde, empêchées par la religion ou par la tradition, n’avaient jamais connu ni ne connaîtraient cette liberté de l’eau, la joie de l’onde, originelle et transparente, plaisir nu.

Elle repensait souvent à Louisa, rencontrée un jour à Karachi au Pakistan. Louisa lui avait raconté que son Asma, 8 ans, ne pouvait aller dans la touffeur du jour, quand il faisait si chaud, mettre son petit ventre et ses épaules menues dans l’océan Indien comme ses frères. Elle avait dit « petit ventre », « petits pieds », « petites épaules », fondante d’amour pour sa minuscule Asma qui jouait derrière nous et derrière son voile. Une larme de Louisa était tombée, libérant avec elle, avait-il semblé à Esther, des siècles de contention du corps des femmes.

Esther réentendait aussi le rêve de Florence, mairesse d’un district de Kigali au Rwanda : pouvoir nager un jour dans le lac Kivu, véritable mer intérieure à quelques dizaines de kilomètres de chez elle. Elle se voyait entrer dans ses eaux claires, après avoir relevé son boubou jusqu’à la poitrine, y rester jusqu’à plus soif. Jusqu’à ce que chaque pore de son être et de son âme soit repu de ces grandes eaux où se miraient les mille collines de son pays.

Et puis Esther se remémorait des images vues à la télé, des images de liesse : des centaines de jeunes hommes palestiniens se lançant dans les eaux du port de Gaza, marquant ainsi les retrouvailles avec leur terre, se la réappropriant. Bonheur fou de s’ébrouer tous ensemble dans les vagues, dans les promesses d’une existence qui allait peut-être changer. Aucune femme n’eut droit à ce rite ontologique et festif.

Esther se rappelait aussi les plages du Liban, pays cher à son cœur où elle était allée plusieurs fois. Là, il y a des plages chrétiennes et des plages musulmanes, une seule Méditerranée mais des plages marquées au fer rouge du Coran, et d’autres au fer rouge de la Bible. « Incroyable, se disait-elle, où peuvent mener les divisions humaines, les querelles séculaires, jusqu’à clôturer la mer ! » On expliqua à Esther qu’elle ne pourrait, et encore discrètement, se tremper que dans les eaux de Jésus, mais pas dans celles d’Allah.

Dans l’actualité plus récente, elle avait été frappée par l’histoire de cette Iranienne de naissance, Homa Arjomand, qui avait combattu bec et ongles le projet du gouvernement ontarien de permettre un arbitrage des litiges familiaux basé sur la charia. Après des mois d’un combat acharné qui avait fini par mobiliser les grandes villes du monde, après avoir été menacée de représailles et de mort, voilà qu’un beau dimanche après-midi Homa reçoit le coup de fil miraculeux : le gouvernement de Dalton McGuinty renonce au projet. Et que fait Homa en apprenant la nouvelle ? Elle court et saute toute vêtue dans sa piscine, devant la famille stupéfaite et hilare. Ses larmes de joie se mêlent à l’eau chlorée. Elle nage, elle rit, et elle s’ébroue dans son bonheur d’eau pour toutes les femmes de la terre qui en sont empêchées. Et pour Fatimeh.

Fatimeh est restée en Iran. Les deux amies ne se sont plus revues depuis 40 ans. Homa revoit la scène. Elle a 13 ans et implore le père de Fatimeh de laisser sa fille continuer d’aller à l’école. Elle se souvient du non retentissant et sans appel proféré par l’homme. « Mais qui va faire la lessive et la cuisine pour ses frères ? »

Homa et Fatimeh avaient pleuré longuement dans les bras l’une de l’autre. C’est là qu’Homa avait conçu l’idée de lutter pour changer le monde. Elle en fit sa vie. Tandis que Fatimeh, elle, fut donnée à un mari dont elle eut huit enfants.

Les filles de Fatimeh fréquentent aujourd’hui l’Université de Téhéran. L’aînée s’appelle Homa. Rêve de liberté. Rêve d’eau.

Journaliste et écrivaine, Monique Durand a publié Eaux (1999) et La Femme du peintre (2003) aux éditions du Serpent à Plumes.

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