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Proprios de boutiques de mode, mettez en vitrine des mannequins à la taille plus réaliste. New York le fait… et les profits grossissent !

La pleine lune déclenche bien des phénomènes occultes. Prenez celle de Jennifer Lopez, par exemple. En dévoilant sa spectaculaire rotondité, qui rompt gaiement avec la tradition de maigreur des stars à la Gwyneth Paltrow, la perle de la pop a changé la fesse du monde. Qui peut en dire autant ?

Prétendument assuré à la hauteur de 300 millions $US, le popotin de Lopez vaut son séant d’or. Car sans lui, les mannequins des vitrines de magasin auraient encore tous l’allure de piquets de clôture. Mais voilà : en 2002, un fabricant américain lançait le « J.Lo butt form », joufflu fessier de plastique destiné à exhiber les pantalons, dans les boutiques de mode urbaine EckoRed, à New York. L’arrivée du premier mannequin assez plantureux pour remplir son jeans a causé toute une commotion. Madame Tout-le monde en est tombée sur le pouf… bien matelassé, heureusement.

Une telle audace ne saurait payer, murmuraient les fashionistas. Craintes sans fondement. En deux ans, EckoRed a triplé ses profits. Et la mode des silhouettes sinueuses se répand.

Adieu, maigrichonnes à la triste fesse ! « La tyrannie des mannequins sous-alimentés est terminée », clamait en 2004 Rich Rollison, ex-directeur artistique chez Lifestyle Forms and Display, qui a créé le postérieur prospère à la J.Lo. Les clientes en ont plein le dos de découvrir leurs fringues sur des manches à balai qu’on pourrait habiller d’une cravate. De New York à Los Angeles, elles adorent ces nouveaux mannequins qui leur permettent d’évaluer avec plus de réalisme comment tombe le pantalon en promotion. Même leur chum lorgne d’un œil réjoui ces foufounes à fossettes.

Qu’on laisse donc les squelettes reposer en paix au cimetière. Les vivants, eux, devraient être bien en chair, croit Ralph Pucci. Fin 2004, le designer new-yorkais créait Goddess, déesse de taille 8 ans. Ce mannequin aux proportions exubérantes (selon les normes émaciées de l’industrie de la mode) a fait fureur dans les magasins. Ses copines du trio Shapes attirent les regards encore davantage. Placées côte à côte, la maigre de 6 pieds 2 pouces, la ronde aux hanches épanouies et la petite exhibent avec panache les falbalas les plus affriolants.

Notez qu’elles n’ont ni culotte de cheval ni cellulite. Qu’importe, le concept de la beauté unique, résumé par l’implacable équation 36-24-36, perd du terrain. S’il existe des filles naturellement maigres, le tour de hanches mesure en moyenne de 44 à 46 pouces chez les Noires et de 42 à 44 pouces chez les Blanches. Par quel obscur raisonnement devrait-il s’arrêter à 35 pouces chez les poupées de résine qui ornent les vitrines ? Mais qu’on nous rende nos lunes de miel !

Hélas, il reste des faux culs dans le monde de la mode. En 2003, la firme Goldsmith se vantait d’avoir sculpté une mannequin voluptueuse. Sex — eh oui, c’est son petit nom — arbore en fait de miches des biscottes qui remplissent les jeans… de taille 4 ans.

Selon l’Enquête sociale et de santé 1998 de l’Institut de la statistique du Québec, 53 % des Québécoises désirent perdre du poids. Je doute fort qu’elles s’identifient à Cony, pétard de la compagnie montréalaise WMF Mannequins, aux mensurations de rêve : 5 pieds et 8 pouces, 33-24-35. Ou à TAN1/E, Afro-Américaine en fibre de verre signée Manne- King : 6 pieds, taille 4. Ou même à Judy, de Mannequinland : 5 pieds et 10 pouces tête incluse (aussi disponible en version décapitée), taille 6. Ce sont pourtant ces beautés qui portent les vêtements que nous aimons dans les magasins.

Après, quand une Vénus callipyge comme vous et moi se réfugie dans une cabine d’essayage avec un vêtement convoité, elle se contorsionne en soufflant comme une baleine échouée. « Maudit zipper, vas-tu finir par zipper ! » Expiration profonde, inspiration prudente, bouton qui saute, sanglot de désespoir : ainsi naît la haine de soi. On rêve de gaver de poutine ces échalotes haute couture qui inspirent les designers.

« Pour vendre, il faut susciter une insatisfaction… que le produit ne comblera pas, sinon la cliente ne reviendra plus. Il faut présenter un modèle inaccessible », soupire Danielle Bourque, auteure de l’essai À 10 kilos du bonheur (Éditions de l’Homme, 1991). Bref, on nous vend du rêve. Et tant pis s’il vire au cauchemar.

Ben j’ai des nouvelles pour ces marchands de malheur : les femmes en ont leur claque de la tyrannie de l’illusion. Et celui qui exposera enfin des mannequins qui leur ressemblent s’en trouvera grassement payé. Le succès des boutiques EckoRed en est la preuve.

Qui, au Québec, osera le premier casser le moule ?

Journaliste « volante », Mélanie Saint-Hilaire signe des articles dans plusieurs magazines québécois, dont L’actualité et Québec Science.

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