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Harcelées par les clients, méprisées par la société, les serveuses de bière ont la vie dure au Cambodge. Une campagne de publicité vise à leur rendre leur dignité.

Non, elles ne mènent pas une vie facile, les « lanceuses de bière » du Cambodge ! Engagées pour vendre des canettes de houblon dans les bistrots, cafés ou karaokés, ces jeunes femmes se retrouvent constamment exposées au harcèlement des clients. Propos humiliants, attouchements, agressions sexuelles… Tout est permis envers ces serveuses, perçues comme des traînées par les gens du pays. Mais la fête s’achève pour les paillards, promettent divers organismes non gouvernementaux.

« Il faut traiter les lanceuses de bière comme vos propres amies. Ne les considérez pas comme des prostituées. Ne les touchez pas sans leur accord. » Tel est le message de la campagne lancée en par l’organisme Cambodian Women Crisis Center. Cette publicité, diffusée sur deux réseaux de télévision et sur 10 000 affiches dans les débits d’alcool, vise à changer le comportement du public envers ces serveuses. Le harcèlement sexuel est passible d’une peine de un à trois ans de prison, rappellent les deux porte-parole, célébrités locales de la chanson.

Heineken, Beck’s, Corona, Stella Artois : de nombreuses compagnies internationales emploient quelque 4 000 Cambodgiennes en tenue sexy comme agentes de marketing sur le terrain. Payées au nombre de capsules, elles attirent l’attention sur une marque en particulier, versent la bière sans la faire mousser et, parfois, tiennent compagnie aux consommateurs. « Les clients les forcent à coucher avec eux quand ils sont ivres, explique Kem Sokunthy, du Cambodian Women Crisis Center. Les lanceuses de bière n’osent pas se plaindre de peur de perdre des clients fidèles ou d’être renvoyées par leur compagnie. »

L’organisme Care Cambodia a interrogé 640 lanceuses de bière dans la capitale, Phnom Penh, et dans six provinces. Les résultats de l’enquête sont accablants. Parmi ces filles, âgées en moyenne de 24 ans, 38 % avaient été contraintes à un acte sexuel sur leur lieu de travail, 80 % avaient subi des attouchements et 83 % avaient essuyé diverses humiliations. Au moins la moitié avaient enduré des pressions de la part des patrons de beer garden (café-terrasse) ou de karaoké pour avoir des relations sexuelles avec les clients.

« Plus vous êtes aimables et dociles, plus vous avez de chances de vendre votre bière et d’augmenter votre revenu. Le client est roi », leur serinent-ils.

« Un soir, un client m’a demandé de toucher son sexe. J’ai refusé en lui disant qu’il était impoli, alors il s’est emporté contre moi : “Si tu es une fille si respectable, que fais-tu là ?” Il a ensuite suggéré au patron de me renvoyer », confie l’une d’elles dans le rapport de Care. Une autre, employée dans un karaoké, raconte en fulminant l’odieux chantage d’un client qui offrait de consommer la bière de la fille qui accepterait de se déshabiller devant lui. Elle-même a déjà été contrainte de regarder un film pornographique sur le cellulaire d’un consommateur. « J’ai refusé, dit-elle. Il a poussé ma tête contre l’écran. Heureusement, le téléphone s’est éteint et je me suis échappée. »

« Pour ces femmes, le viol et les agressions sexuelles sont devenus monnaie courante », s’indigne Louise Bury, consultante pour Care. Pourtant, elles ne se considèrent pas comme des prostituées. En effet, la plupart exercent ce métier pour les salaires plus élevés que dans les usines ou l’agriculture; elles gagnent environ 70 $CA par mois, ce qui leur permet de faire vivre des familles élargies.

La nouvelle campagne de publicité donne espoir à Chi Socheat, coordonnatrice du programme de santé reproductive chez Care Cambodia. « On peut espérer une évolution de leur situation car la télévision a un grand impact », se réjouit-elle. Son organisme propose également de renforcer la loi sur le harcèlement et de créer des syndicats. Et on aimerait bien que les brasseurs accordent à leurs lanceuses de bière un uniforme décent, à défaut d’un salaire fixe…

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