Aller directement au contenu
Image d'une ville.

Pour rompre le plafond de verre, il faudrait peut-être changer l’heure des réunions du conseil municipal.

Moment historique à la Ville de Québec, l’automne dernier. Pour la première fois, une femme, la colorée Andrée Boucher, a été élue à la mairie. À Lévis, c’est l’ancienne mairesse de Saint-Jean-Chrysostome, Danielle Roy-Marinelli, qui a ravi le poste à l’ex-ministre Jean Garon. À Matane, les citoyens ont réélu Linda Cormier et ceux de Sainte-Anne-des-Monts ont choisi Micheline Pelletier, une première en 150 ans d’histoire. Dans la couronne nord de Montréal, plusieurs femmes se sont installées dans le fauteuil du maire et à Laval, une étudiante de 18 ans, Audrey Boisvert, a osé affronter le tout-puissant maire Gilles Vaillancourt. La candidature symbolique, qui visait à dénoncer l’absence d’opposition au maire, a tout de même canalisé plus de 16 % des votes !

Les manchettes des journaux au lendemain des élections municipales, les premières à se tenir simultanément dans toutes les villes du Québec, pouvaient donner l’impression que les femmes avaient remporté la bataille de la représentation au niveau municipal. Qu’en est-il vraiment ?

Malgré tous les efforts déployés par l’Union des municipalités du Québec, le ministère des Affaires municipales et des Régions et les groupes de femmes en vue d’augmenter la participation féminine aux élections municipales de , les choses ont peu bougé. Les femmes représentaient seulement 15 % des candidats à la mairie et 27 % des aspirants conseillers. Résultat : on note une très faible progression du nombre d’élues. Elles ont remporté 13 % des mairies (contre 12 % en ) et 27 % des postes de conseiller (contre 25 %).

« En , Montréal avait vu le plus important contingent de femmes élues en Amérique du Nord s’installer au conseil municipal lors de la prise du pouvoir par le Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), avec 15 postes de conseiller sur 58 », raconte la consultante Martine Blanc, qui faisait partie de l’équipe gagnante. Difficile de comparer les résultats de l’époque avec ceux d’aujourd’hui à cause des changements de structure entraînés par la fusion et la défusion. Aux dernières élections municipales, 7 femmes ont remporté l’une des 19 mairies d’arrondissement de Montréal, alors que 15 autres ont obtenu les postes de conseillères de ville. Un résultat honorable, supérieur à la moyenne provinciale, mais rien pour fracasser le plafond de verre qui semble limiter à 30 % la représentation des femmes dans les conseils municipaux du Québec.

Historienne et politicologue à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, Françoise Gaspard a été députée à l’Union européenne et mairesse de la ville de Dreux. Elle a aussi lutté pour la parité. « En France, où le taux de représentation des femmes était parmi les plus bas en Europe, non loin devant la Grèce, on a maintenant 48 % de femmes élues dans les conseils municipaux », dit la chercheuse. Elle déplore toutefois que seulement 8 % des maires français soient des femmes et que la législation sur la parité ait échoué à faire augmenter leur représentation à l’Assemblée nationale.

Responsable de l’enquête qui a mené à la rédaction de La ville pour l’égalité, document sur l’intégration du genre dans la gestion locale publié par le Conseil des communes et régions d’Europe (CCRE), Françoise Gaspard observe une variation selon le pays. Dans les contrées nordiques, des quotas existent depuis longtemps au sein des partis, favorisant ainsi l’entrée des femmes en politique. En Suède, 40 % des élus locaux sont des femmes. Après des mesures plus modestes dans les années , la Belgique a adopté, en , la parité sur toutes les listes de candidats, pour toutes les élections.

Au Québec, ce genre de solution est loin de faire l’unanimité, particulièrement auprès des jeunes femmes. « Mais j’avoue que devant la lenteur des changements, on se demande parfois s’il ne faudrait pas en arriver là », dit Martine Blanc, qui offre des formations aux aspirantes politiciennes. En France aussi, de nombreuses femmes étaient contre la loi au départ, observe Françoise Gaspard. « Elles estimaient que celle-ci s’opposait à l’universalisme républicain. Intéressant : elles ont aujourd’hui changé d’idée et sont favorables à la parité. »

Des élues… et des fonctionnaires

Des femmes dans les assemblées locales, c’est bien beau, mais ce n’est pas tout, souligne pour sa part Caroline Andrew, professeure à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa. « Bien sûr, les élus — femmes ou hommes — qui sont des champions de la cause des femmes constituent un facteur important d’inclusion des problématiques féminines à l’agenda municipal, mais il y en a d’autres », insiste-t-elle. C’est aussi grâce à la présence de fonctionnaires féministes au sein des administrations et à l’existence de groupes communautaires bien organisés que les dossiers chauds pour les femmes peuvent progresser.

« À Montréal, le dossier de la sécurité a d’abord été défendu par des groupes de femmes », rappelle Martine Blanc. Inspirés par les « marches exploratoires » qui se tenaient à Toronto au début des années  — au cours desquelles des femmes sillonnaient la ville pour repérer les lieux propices aux agressions ou au harcèlement —, ces groupes féministes ont persuadé les politiciennes du RCM de s’intéresser au dossier. Celui-ci a ensuite été porté par une fonctionnaire convaincue, Anne Michaud. La Ville s’est mise à revoir les aménagements paysagers dans les parcs et à augmenter l’éclairage pour éviter que chaque buisson ne se transforme en cachette. On a rénové les édicules du métro, désormais éclairés, vitrés et équipés de téléphones de façon à les rendre plus sécuritaires. « Montréal est cité en exemple pour ses actions dans le dossier de la sécurité urbaine », affirme Françoise Gaspard.

Alors, lentement mais sûrement, les choses avancent ? Attention, prévient Caroline Andrew : « Parfois, il suffit qu’une fonctionnaire quitte l’Administration pour qu’une série de dossiers cessent de progresser. » À Toronto, le bouleversement des structures municipales a eu cet effet. « Avant, la Ville était très proactive dans le dossier des femmes, dit la politologue, mais depuis la fusion, il ne s’y passe plus grand-chose. »

Françoise Gaspard et Caroline Andrew étaient les deux conférencières invitées lors de l’ouverture du colloque Montréal, une ville à la mesure des femmes, organisé l’automne dernier par le comité de suivi du Sommet de Montréal dans le but de poser les jalons d’une politique d’égalité entre les femmes et les hommes. Réclamée depuis longtemps, cette politique a fait l’objet d’un engagement formel de la part de l’équipe du maire Gérald Tremblay lors de la dernière campagne électorale.

« Une politique d’égalité, cela donne un cadre pour adopter des règles et les faire appliquer, peu importe les personnes en place », note Martine Blanc, qui a participé à l’organisation du colloque avec sa collègue, Johanne Bouchard, responsable du comité de suivi du Sommet de Montréal pour le volet égalité entre les femmes et les hommes.

La ville égalitaire

Le document rédigé par Françoise Gaspard pour le CCRE visait non seulement à chiffrer les disparités entre les villes européennes sur le plan de la représentation des femmes, mais aussi à « penser la ville virtuelle égalitaire », un projet qui a permis de recenser dans les 25 pays de l’Union diverses politiques vers l’égalité. « Dans un certain nombre de villes, on a trouvé des politiques du temps, des politiques contre la violence ou pour la sécurité dans les espaces publics, mais aucune politique globale », dit la chercheuse.

La Ville de Vancouver vient d’adopter une telle politique. Une première au Canada, et « un véritable bond en avant », selon Caroline Andrew. « La politique insiste sur l’analyse différenciée selon les genres et permettra, si elle est mise en œuvre, de toucher toute une série de dossiers », dit-elle. L’analyse différenciée selon les sexes, ou ADS pour les intimes, permet d’examiner le budget municipal sous toutes ses coutures pour déterminer et combler les écarts entre les femmes et les hommes dans l’allocation des ressources. « Cela peut être aussi simple que de montrer que le temps de glace d’une patinoire municipale n’est pas réparti équitablement entre les loisirs des filles et ceux des garçons », explique Martine Blanc.

On dit parfois qu’il est difficile de recruter des candidates en politique municipale parce que les conseils de ville se préoccupent surtout de problèmes de voirie, alors que les grands dossiers qui concernent les femmes se discutent aux niveaux fédéral et provincial. Mais « si cela a été vrai, ça l’est de moins en moins », affirme Martine Blanc. Avec la décentralisation des pouvoirs vers les municipalités, celles-ci se retrouvent avec de plus en plus de responsabilités.

« Si vous observez l’évolution démographique, vous voyez tout de suite que les grandes villes deviendront le lieu des principaux enjeux de société », renchérit Caroline Andrew. Selon elle, un aspect positif de la politique d’égalité de Vancouver consiste à lier les dossiers qui concernent les femmes à ces grands enjeux, notamment ceux qui découlent de l’immigration, de l’évolution démographique ou de la polarisation des revenus. « On ne considère pas la question de l’égalité seulement du point de vue hommes-femmes, mais on la lie également à la discrimination basée sur l’appartenance à une minorité visible, à un milieu social ou à un groupe d’âge, par exemple. »

Pour Caroline Andrew, le conseil municipal est un palier de pouvoir trop souvent sous-estimé. « Principales responsables du maintien du tissu social, les femmes assurent les liens entre la maison, le travail, la famille, l’école, observe-t-elle. À cause de cela, tous les dossiers qui ont un impact sur l’organisation quotidienne de la vie les touchent de près. »

En Espagne, beaucoup de villes ont créé des commissions sur l’égalité qui cherchent à introduire la question du genre dans l’urbanisme, les transports et la sécurité, mentionne Françoise Gaspard. Quant à l’Italie, elle a adopté une loi sur la gestion du temps, qui impose aux villes de plus de 30 000 habitants de se doter d’une structure destinée à mieux accorder les services publics à l’horaire des femmes et à favoriser la conciliation entre les différents aspects de la vie.

Selon Françoise Gaspard, qui entreprend un nouveau projet de recherche sur la question, il est encore trop tôt pour évaluer l’impact des assemblées municipales paritaires françaises, qui datent seulement de quatre ans. « Une mairesse me disait que cela a changé beaucoup de choses, notamment en ce qui concerne la distribution de la parole et des communications avec la population », rapporte-t-elle. Mais le bilan n’est pas entièrement positif. « Dans certains conseils, des femmes n’ont pas l’intention de se représenter. Elles disent qu’elles sont épuisées de faire tout le boulot et frustrées que leur travail ne soit pas reconnu. »

Une équipe féminine à Wentworth-Nord

Difficiles à convaincre, les femmes, de se lancer en politique municipale ? Pas à Wentworth-Nord. Lors des dernières élections municipales, le Parti de la transparence, une équipe entièrement féminine — une première au Québec —, a brigué les suffrages dans cette petite municipalité de villégiature à la frontière des Laurentides et de l’Outaouais. Marie-Élaine Desbiens, qui se présentait comme mairesse, n’a pas gagné ses élections, mais quatre de ses collègues ont été élues comme conseillères et formeront la majorité au conseil municipal, qui compte sept membres avec le maire.

« Pour nous, c’est une victoire », dit la chef du parti, qui a vu la mairie lui échapper par seulement neuf voix au profit du maire sortant, André Genest. Établie dans la région depuis sept ans, l’ingénieure civile a formé son équipe pour promouvoir une plus grande transparence dans la gestion des finances de la municipalité de 1 200 habitants. Le fait que tous ses candidats aient été des femmes a relevé du hasard plutôt que d’une quelconque stratégie. « Il y a des hommes dans notre parti et ils sont aussi convaincus que nous de la nécessité des changements que nous avons proposés à la population, insiste-t-elle, mais aucun n’était en mesure de se présenter. J’ai eu plus de chance avec les femmes que j’ai approchées, toutes d’excellentes candidates. »

Bien sûr, une équipe entièrement composée de femmes, cela a causé un certain émoi dans la région. « On nous a présentées comme des empêcheuses de tourner en rond qui allaient interdire la chasse et les bateaux à moteur sur le territoire de la municipalité, raconte Marie-Élaine Desbiens. Mais, en somme, le fait d’être des femmes ne nous a pas nui puisque nous avons remporté la majorité au conseil. » Et vont-elles interdire la chasse ? « Pas question ! Nous avons deux chasseuses dans notre équipe ! » répond la chef du Parti de la transparence.

Selon le document La ville pour l’égalité, les femmes nouvellement élues dans les administrations municipales européennes sont moins souvent incluses que les hommes dans les réseaux informels. Et comme elles ont de la difficulté à concilier leur poste électif à leurs tâches professionnelles et domestiques, elles renoncent plus souvent que les hommes à demander le renouvellement de leur mandat. Par ailleurs, les femmes sont encore sous-représentées dans les conseils exécutifs, là où se concentre le pouvoir de décision. Pour lutter contre cette situation, la Finlande a adopté une loi qui impose un minimum de 40 % de personnes de l’un ou l’autre sexe dans les instances non directement élues, y compris au niveau local.

L’argent, nerf de la guerre

Un autre obstacle nuit gravement à l’accession des femmes au pouvoir municipal : l’argent, nerf de la guerre. « Les femmes ont rarement les mêmes réseaux de soutien que les hommes dans les milieux d’affaires », note Caroline Andrew. « Il faut en faire des soupers spaghetti à deux dollars le couvert pour financer une campagne électorale », ajoute Martine Blanc. Toutes les femmes ne s’appellent pas Andrée Boucher pour faire campagne sans argent. À Montréal, lors des dernières élections municipales, Helen Fotopoulos, la seule mairesse d’arrondissement à avoir recruté plus de femmes que d’hommes dans son équipe, a dû cautionner ses collègues pour qu’elles obtiennent le financement nécessaire à leur campagne.

Pour l’historienne Françoise Gaspard, la présence des femmes dans les assemblées publiques a aussi pour objectif de transformer la sphère privée, c’est-à-dire les relations entre les hommes et les femmes. « La première question que posent les femmes quand elles arrivent dans les conseils municipaux, c’est : “À quelle heure se tient la réunion du conseil ? Entre six et huit ? Mais, c’est le moment où on est avec les enfants !” » Cela pose problème aux hommes aussi, souligne la chercheuse. « Pourquoi eux, ils acceptent cela ? » En Italie, la Ville de Modène a récemment changé l’horaire des séances du conseil municipal afin de les rendre plus compatibles avec la vie familiale. Pourquoi pas au Québec ?

Des villes qui innovent

Un peu partout, des municipalités adoptent des mesures originales pour promouvoir l’accès des femmes à la politique locale ou pour mieux tenir compte de la réalité des femmes dans la gestion municipale. On en trouve une foule d’exemples, provenant de toutes les régions d’Europe, de la Grèce au Portugal en passant par la Norvège et l’Allemagne, dans le document du Conseil des communes et régions d’Europe (CCRE) intitulé La ville pour l’égalité.

Au Québec, le ministère des Affaires municipales et des Régions vient tout juste de publier un rapport sur les Initiatives municipales prenant en considération les intérêts particuliers des femmes, afin que d’autres municipalités puissent s’en inspirer pour améliorer la qualité de vie de leurs citoyennes et de tous les autres membres de la communauté. En gros, le rapport constate toutefois que peu de mesures s’adressent spécifiquement aux femmes dans les villes québécoises. Mais on y trouve plusieurs initiatives visant la famille, notamment des activités organisées pour les enfants pendant la semaine de relâche.

Les femmes entrepreneures prennent les devants, Marchés mondiaux CIBC, .

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre