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Photographie de Benoîte Groult.

Benoîte Groult « Mes idées sont plus jeunes que moi »

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Formée en droit à Montréal et en sciences politiques à Paris, elle a travaillé plusieurs années à Radio-Canada. Journaliste indépendante, elle sillonne désormais la planète pour écrire des reportages destinés à la presse québécoise ainsi que pour donner des conférences. Elle s’intéresse à la politique internationale et à la condition des femmes dans le monde. Elle a publié deux ouvrages de fiction aux éditions Serpent à Plumes : Eaux et La Femme du peintre.

À 85 ans, la romancière et essayiste Benoîte Groult publie un nouveau roman qui porte sur le vieillissement des femmes. Notre collaboratrice Monique Durand a rencontré ce monument du féminisme à Paris. Conversation à bâtons rompus.

« Mes idées sont beaucoup plus jeunes que moi, vous savez ! » À 85 ans bien sonnés, Benoîte Groult assume plus que jamais ses convictions. « Le drame, c’est que les combats féministes d’autrefois restent encore d’actualité ! Les lois sont acquises, soit, mais il faut encore se battre pour qu’elles soient appliquées. »

Elle évoque la contraception et l’avortement trop facilement remis en cause à la faveur « d’un médecin-chef soit catholique, soit réactionnaire, ou carrément misogyne ». Elle rappelle les mutilations sexuelles infligées aux femmes, même en France et dans nos pays développés. « Dans certaines de nos cités, on fait venir à prix d’or des exciseuses du Niger ou du Mali pour faire toutes les petites filles d’un immeuble ! » Triste constat pour l’auteure qui abordait le problème de l’excision, tu jusque-là, dans son essai Ainsi soit-elle, publié en 1975 et vendu à un million d’exemplaires. « Le F Magazine m’avait envoyée assister à l’accouchement d’une jeune femme infibulée à Djibouti. Après une délivrance bien sûr extrêmement difficile, elle a dit au médecin : “Recousez bien serré surtout !” C’était atroce. »

Cependant, pour celle que je rencontre par une belle matinée d’un été des Indiens qui traîne à sa fenêtre, le plus grand bât qui blesse, c’est la parité. « Les femmes ne sont pas assez nombreuses en politique. Or, c’est là que se forge l’avenir des nations. Tout se décide avec la politique. » Dans une autre vie, Benoîte Groult se serait d’ailleurs elle-même lancée dans l’arène. « Oui, je l’aurais fait à 40 ans, si j’avais osé prendre la parole. J’étais inscrite au Comité féminin du Parti socialiste. Je transpirais de peur, avec mon petit papier dans les mains quand il me fallait m’exprimer. Aujourd’hui les femmes osent. Elles ne se laissent plus intimider. » Mais, de soupirer, « nos sociétés ont persuadé les femmes que la politique n’est pas pour elles ».

Le téléphone sonne. Demandes d’entrevue, invitations à s’associer à des causes, sollicitations de toutes natures font partie du quotidien de Benoîte Groult. « Je viens de participer à un livre sur les rues de Paris portant des noms de femmes. J’ai choisi Camille Claudel, qui a été enfermée pendant 30 ans pour avoir voulu exercer un métier qui n’avait pas de féminin. »

La militante féministe s’indigne. « Si je dis que je m’occupe de la déshydratation des nouveau-nés en Afrique, on me trouve intéressante. Mais si je parle du droit des femmes, des femmes battues par exemple, alors on n’a aucune envie de m’entendre ! » En France, on lui lance presque avec dédain : « Mais vous êtes encore féministe ! » « Comme si j’avais un eczéma dont je ne m’étais jamais débarrassée. »

Benoîte Groult a trois filles, et trois petites-filles qui ont maintenant la vingtaine. « Mes petites-filles, c’est tout juste si elles savent qu’on s’est battues. “Ah ! bon, vous n’aviez pas la pilule !” » (Elle le dit en imitant la voix d’une jeunette.) À un journaliste du Figaro qui lui demandait si sa grand-mère lui avait transmis des valeurs féministes, l’une des trois a déclaré qu’elle n’avait jamais lu une ligne de son œuvre ! « Et vous savez, ce n’est pas une petite attardée, elle a sa licence d’histoire. J’avais l’air d’une mégère qui n’a même pas réussi à se faire accepter de ses petits-enfants. Il y a une rupture avec cette génération-là. On dirait qu’elles en ont assez. Je ne sais trop. »

En tire-t-elle un certain chagrin ? « Oui. Mais je me console en me disant que les générations s’imposent en s’opposant à celles qui les ont précédées. Ça reviendra. »

À sa porte, une mignonne petite baleine dorée tient lieu de marteau. « Un cadeau de Bretagne », m’a-t-elle dit, tout sourire, en ouvrant. Sur les murs de son appartement, des tableaux de plages, de mer, de bateaux qui lui rappellent le pays breton auquel elle est tellement attachée, elle qui reste une grande pêcheuse devant l’éternel, bien en selle sur ses 85 printemps.

Mais justement, qu’en est-il de ce roman sur la vieillesse des femmes, qui paraîtra bientôt chez Grasset ? Le titre d’abord. « La touche étoile. À moins que mon éditeur ne soit pas d’accord. » L’écrivaine enchaîne : « Beauvoir avait écrit sur le vieillissement : c’était tellement sinistre qu’on avait envie de se flinguer ! (Nous rions.) J’ai voulu écrire un roman avec un côté cocasse, amoureux, mais qui ose aborder la partie sombre de la vieillesse. On nous montre toujours des vieillards très gais, ravis de préparer leurs obsèques, ou faisant du trekking dans l’Himalaya. Sur le reste, c’est l’impasse. »

« La vieillesse des femmes est encore une sorte de tabou. De belles “vieillardes”, ça n’existe pas. C’est une vieille peau, une dondon, il n’y a que des mots déplaisants pour parler de la vieillesse des femmes. Y en a qu’une seule qu’on voit à la télé, c’est Claude Sarraute, la fille de l’écrivaine Nathalie. Elle a des cheveux blancs, est rigolote comme tout, assume son âge avec crânerie. Les gens sont stupéfaits : elle ose se montrer ! » Elle poursuit : « C’est un détail, vous me direz, mais qui en dit long : à partir d’un certain âge, il n’y a plus de dessous jolis pour les femmes. Que d’énormes culottes en nylon qui flottent ! On ne s’occupe que des minettes. »

Nous revenons à son roman. Je la sens inquiète comme une débutante. « Je n’ai rien publié depuis longtemps. Ces dernières années, je me suis beaucoup occupée de mon mari malade [Paul Grimard, depuis décédé.] Vous savez, il faut être égoïste pour écrire ! » Pause. « Je ne sais pas si mon public est toujours là. »

Elle n’en dira pas plus sur son dernier-né, dont elle peaufinait les derniers chapitres au moment de notre rencontre.

Sur le seuil de la porte, je voudrais lui demander le secret de sa vitalité. Elle m’entend, on dirait. « J’y crois tellement, à ce combat des femmes. C’est ce qui me tient. » Et puis, dit-elle, « il y a les fleurs. Je suis quelqu’un qui aime travailler la terre. J’ai deux jardins, l’un en Bretagne, l’autre en Provence. Les fleurs, ça aide à vivre ».

Vous aussi, Benoîte Groult, vous nous aidez à vivre. Comme les fleurs.

Une fleur pour le Québec

« J’adore le Québec ! Et j’aime les féministes québécoises ! » Benoîte Groult fait une faveur toute spéciale à la Gazette des femmes en l’autorisant à dévoiler un extrait de son nouveau roman La touche étoile. « Allez, je ne pourrais pas le faire en France, mais je le fais pour le Québec ! » Mais est-ce bien d’un roman qu’il s’agit et non d’une autobiographie ? « C’est un roman. Mon héroïne est née en 1915, et moi en 1920… Vous me direz, ça ne fait pas une grande différence, mais tout de même ! » Éclat de rire.

Extrait :

Assise, j’ai 60 ans. Debout, je me tasse un peu, mais ma démarche reste alerte et je suis insoupçonnable sur terrain plat. C’est en descendant un escalier que je deviens octogénaire. Quand je me présente en haut d’une volée de marches — on en compte 46 par exemple au métro Varennes — mes genoux m’interpellent : tu ne comptes pas nous faire descendre ça tout de même ?

— « Ne m’emmerdez pas ! Qui c’est qui commande ici ?

Ils ricanent. Rira bien qui rira le dernier. J’embouque la première marche prudemment, un peu de biais, avec le genou droit, le meilleur.

— « Je peux lâcher à tout moment, prévient l’autre, le gauche, qui fait partie du syndicat du genou, un des plus durs.

De plus en plus je transige. Je descends un peu de profil, une main sur la rampe.

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