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Elle a les yeux d’un chat, brillants et mystérieux, un physique à la Jane Birkin et le sourire délicat d’une femme qui s’est levée avec le soleil. Sa fragilité apparente contraste avec l’audace de ses travaux. Est-ce vraiment cette cinéaste qui parcourt le monde, caméra chargée à bloc, pour raconter la vie de ses consœurs ? Kim Longinotto ressemble aux femmes qu’elle se plaît à filmer, faites à la fois de béton et de porcelaine.

En ce mois de , la documentariste anglaise est l’invitée d’honneur des Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Au public de la Cinémathèque québécoise, elle est venue présenter son film The Day I Will Never Forget, gagnant de nombreux prix (dont celui du meilleur documentaire britannique aux Hot Docs, grand festival canadien). « Il y a une scène qui peut être intolérable, prévient-elle. Si vous vous sentez fragile, sortez de la salle au moment où la femme en jaune apparaîtra ».

La dame en jaune, c’est une vieille exciseuse du Kenya, voyageant avec son attirail : du fil, des aiguilles et une lame bien aiguisée. La dite scène, qui hante désormais la cinéaste, nous montre une fillette mignonne, étendue sur le plancher, les jambes attachées. C’est tout. Au sang et au sexe, Kim Longinotto a préféré « montrer » les hurlements, les pleurs, les appels à l’aide. « Une jeune Africaine a insisté pour que je garde la scène au montage. Elle voulait que les hommes sachent ».

Faire savoir sans juger, donner une tribune à celles qui n’en ont pas, montrer comment, encore, le respect de l’autre fait défaut à une grande partie de l’humanité : voilà ce que fait la cinéaste aux doux mouvements de caméra. Sans révolutionner le genre documentaire — un critique montréalais a même dit qu’ils étaient « marqués d’une esthétique 80’s vieillotte » —, les films de Kim Longinotto, empreints d’empathie, permettent au public d’entrer tout doucement dans l’univers intime des sujets. Ils sont aussi riches de ses propres expériences, de son passé qui semble toujours y jouer en sourdine.

Sur sa jeunesse, Kim Longinotto reste discrète. « Oui, mon père est italien, mais je suis anglaise ». C’est tout ce qu’elle dira sur cette famille qu’elle n’aime pas et qu’elle a quitté très jeune. À peine passée l’adolescence, elle a fui, partageant la vie des sans-abri de Londres pendant un an. Comment c’était dans la rue ? « C’était froid », répond-elle brièvement. Une expérience douloureuse qui lui a inspiré quatre documentaires sur le sujet et donné le goût de la marge pour toujours.

Toutes les héroïnes de sa dizaine de documentaires sont des marginales, des insoumises, refusant les traditions, voulant vivre libres, parfois même au sacrifice de leur famille. Elles sont des combattantes, luttant pour le droit au divorce en Iran (Divorce Iranian Style), contre les stéréotypes sexuels au Japon (Shinjuku Boys) ou contre l’excision et le mariage à 10 ans au Kenya (The Day I Will Never Forget).

Si, dans ses films, la réalisatrice réduit le commentaire au minimum, en entrevue, elle parle de ses personnages avec une voix aussi intarissable qu’admirative. « Lors du tournage de The Day I Will Never Forget, nous avons découvert l’incroyable Simalo, raconte la réalisatrice de 52 ans, en sirotant un thé au lait. Une toute jeune Africaine ayant fui l’homme à qui sa mère l’avait offerte après son excision ». Lorsque Simalo est retournée dans sa famille, sa mère s’est confondue en larmes et en excuses. Mais la jeune fille s’est détournée. Elle a décidé de quitter sa famille pour de bon et de retourner à l’école, avec l’aide des services sociaux. Aux dernières nouvelles, elle étudiait toujours. « Si je faisais de la fiction, jamais je n’aurais pu inventer une fille aussi courageuse. C’est toujours si excitant de filmer des rebelles » !

Des rebelles, Kim Longinotto en a rencontrées. Comme Gaish, l’un des trois onnabe (des femmes vivant comme des hommes) présentés dans son film Shinjuku Boys, qui aborde le sujet du mélange des genres. « Au fond, Gaish veut devenir un homme pour avoir le droit de s’affirmer et d’être forte, ce qui n’est toujours pas évident au Japon… et ailleurs ».

C’est lors de ses études en cinéma à la National Film and Television School de Grande-Bretagne, à Beaconsfield, en , que l’artiste — qui gagne sa vie comme chef-opératrice — a réalisé son premier documentaire. Pride of Place décrit l’internat où elle a étudié, petite, dans le Buckinghamshire. « C’était un château à la campagne, un endroit horrible, une place de fous, tranche-t-elle, avec une pointe d’humour. Les spectateurs ont apaisé mes tourments en confirmant que cette école était bel et bien bizarre, presque un camp militaire ».

Elle reviendra sur ce thème avec Dream Girls — réalisé au Japon avec sa collègue Jano Williams et produit par la BBC —, en filmant les coulisses de la Takarazuka Music School, où des hommes apprennent le théâtre aux jeunes femmes en les soumettant à l’isolement et à une discipline de fer. Selon la devise « propreté, pureté et grâce », ils leur font laver les planchers…

En tournant sa caméra vers ses monstres intérieurs, Kim Longinotto les met KO les uns après les autres. Le film dont elle se sent le plus proche est Runaway, documentaire réalisé avec l’anthropologue iranienne Ziba Mir-Hosseini sur un centre d’accueil pour jeunes femmes à Téhéran. « J’étais admirative devant le courage de Maryam, 12 ans, qui a voyagé des heures toute seule pour fuir une famille oppressante ». Lors de ce tournage, Kim Longinotto — qui a elle-même connu la vie de fugueuse — a versé des seaux de larmes en silence derrière sa caméra. « Je ne pouvais rien faire pour ces adolescentes, et cette impuissance m’était extrêmement douloureuse », se rappelle-t-elle. Toutefois, la cinéaste, grande fan du polémiste américain Michael Moore, croit au cinéma engagé, celui qui bouscule et transforme. « En réalité, ce sont les filles dans mes films qui changent les choses. Ce sont elles qui sensibilisent les gens. Moi, je n’ai qu’à être là au bon moment pour documenter ».

Dans ses films, Kim Longinotto s’intéresse à l’enfance, à l’adolescence, au passage à l’âge adulte; des périodes jonchées de questions existentielles qui la fascinent. Au moment de l’entrevue, elle était inséparable du Petit copain de Donna Tartt, un livre narré par une fillette. Elle parle aussi avec tendresse du film Where is my Friends’ House, du cinéaste iranien Abbas Kiarostami, dans lequel un enfant constamment critiqué par les adultes incarne le personnage le plus moral.

Féministe, la réalisatrice ? Oui, répond-elle sans hésitation. Surtout, elle attend le jour où les humains pourront agir en toute liberté, sans se conformer à des stéréotypes sexuels. « Il reste beaucoup à faire pour les femmes, mais je me sens encouragée par celles que j’ai rencontrées, confie la cinéaste. Comme cette Japonaise qui rêvait de devenir lutteuse professionnelle — elle y a réussi — dans mon film Gaea Girls. Vous savez, les femmes sont très belles quand elles se battent ». À la regarder, on comprend ce qu’elle veut dire.

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