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Photographie de fleurette Daoust.

Elles ne jouent pas au bridge, laissent passer des mailles dans leur tricot et ne confectionnent des confitures qu’en cas de famine prochaine. Passionnées, énergiques, elles vont là où leurs rêves les guident. La Gazette des femmes a invité six femmes d’exception à raconter leur « âge d’or ». Un reportage qui bazarde les idées reçues sur la retraite. Et qui donne le goût de vieillir !

Au Sommet de Québec, en avril 2001, quelques policiers ont dû s’intoxiquer au poivre de Cayenne. Oui, c’était sûrement une hallucination collective. Là-bas, au milieu de la manif, une bande de grands-mères en chapeaux à fleurs brandissaient des pancartes ! Nom du groupuscule : les Mémés déchaînées. Âge : vénérable. Objectif : changer le monde…

Avec leurs costumes extravagants, elles ont de la gueule, les Mémés déchaînées. Et elles savent gueuler, aussi. Quand elles descendent dans la rue pour défendre la paix, la justice sociale et l’environnement (comme leurs consœurs anglophones, les Raging Grannies), on les entend. Leurs convictions, elles les chantent haut et fort : « Pas question de nous taire ou qu’on nous dise quoi faire / Nous sommes pour la paix et pour notre mère Terre. » Et tant mieux si elles égratignent au passage le cliché de la grand-mère angélique !

Dites adieu à la mamie « à l’ancienne », qui se berce à la fenêtre ou anesthésie sa solitude au bingo. « Les histoires d’âge d’or, ça va horripiler les baby-boomers », prédit avec plaisir Louise-Édith Hébert, porte-parole des Mémés déchaînées. « La société a voulu faire des retraités des gens oisifs, mais ces gens deviennent déprimés et malades parce qu’ils ont trop de temps pour regarder leurs bobos. S’ils continuaient d’être des citoyens à part entière, ils pourraient s’entraider. »

« Nous trouvez-vous sexy ? » Il est coquin, le slogan de l’événement Passion des aînés, qui s’est tenu en mars dernier au Centre St-Pierre, à Montréal. Organisée par le collectif Vieillissement et société (VIES), qui regroupe des chercheurs et des gens de l’âge d’or, cette action voulait contrer les préjugés et inciter les personnes âgées à s’affirmer. « On emploie “sexy” dans le sens d’“attirant” », précise Louise-Édith Hébert, également membre de VIES. Les Mémés déchaînées étaient là pour pousser les aînés à aller au bout de leurs rêves.

À 64 ans, Louise-Édith Hébert est l’une de ces « nouvelles vieilles » qui, par leur engagement et leur créativité, nous obligent à repenser l’âge mûr. Diplômée de l’ancienne École des beaux-arts de Montréal, elle a œuvré, pendant 13 ans, dans un organisme de soutien familial et aussi fondé l’association Passionnés des arts visuels, à Laval. Elle travaille toujours comme designer d’intérieur, tout en s’investissant comme militante. « Laissez faire la retraite et pensez que vous n’êtes pas seuls », s’exclame-t-elle en brassant ses pairs avec une fougue contagieuse. « Nous avons la responsabilité de léguer à nos petits-enfants un monde plus intéressant. »

Son grand espoir, c’est que les nouveaux retraités aideront les personnes âgées à « réintégrer le pouvoir ». Sans aller jusqu’à parler de « pouvoir gris », l’entrée des baby-boomers dans le troisième âge pourrait bien déclencher une minirévolution. Lassés d’être tenus à l’écart de la vie publique, les aînés veulent reprendre la maîtrise de leur destinée.

À bas l’âgisme !

Ce ne sont pas quelques rides qui empêcheront Denise Lévesque, mairesse de Rivière-du-Loup de 1991 à 2000, de s’engager dans sa communauté. À 71 ans, elle siège à la Commission des biens culturels du Québec et dirige une fondation pour les jeunes de sa région, en plus d’appartenir au conseil d’administration du Centre hospitalier régional du Grand-Portage et à celui d’une future maison de soins palliatifs.

À bas l’âgisme, la discrimination basée sur le nombre de rides ! Denise Lévesque a vu son propre père, organisateur libéral, se faire remercier à son 70e anniversaire. Maintenant qu’elle a soufflé autant de bougies, cette péquiste a aussi le sentiment d’être devenue indésirable en politique. Tous les partis évitent les candidats âgés, s’indigne-t-elle. « Comme les femmes, les personnes d’un certain âge vont devoir se battre pour accéder aux lieux de pouvoir. Pour l’instant, ce n’est pas mûr. Mais, dans cinq ans, il va arriver des aînés avec une meilleure formation que la mienne, qui pourront investir ces lieux. »

En attendant, les personnes âgées se battent pour être perçues autrement que comme des invalides traqués par l’alzheimer et le cancer. « Dès que je dis mon âge, les gens pensent que j’ai une canne cachée quelque part », soupire Denise Lévesque. Récemment, alors qu’elle parlait de se payer une nouvelle voiture, quelqu’un lui a suggéré de plutôt la louer. « Je pense que je vais m’acheter une Ferrari ! », proteste-t-elle.

Même la sollicitude de voisins bien intentionnés peut être ressentie comme une forme bénigne d’âgisme. Si vous voulez taper sur les nerfs de Fleurette Daoust, proposez-lui de l’aider à monter un escalier. « Eïe ! écoute ben, je travaille sur un chantier [de construction], je pense que je peux monter les escaliers toute seule ! Quand je serai plus capable, je vais rester à la maison pis me bercer. »

Chaque matin, au lever du soleil, Fleurette Daoust ramasse sa truelle et sa chaudière de mortier, et file avec son fils vers le chantier. La retraite ? « Je vais la prendre quand je vais être vieille ! », promet cette ricaneuse de 71 ans. L’une des premières tireuses de joints au pays, elle a débuté dans la construction aux côtés de son mari, Léon, un entrepreneur de Saint-Colomban, dans les Laurentides. Pendant des années, elle a dû travailler dans l’illégalité, la Commission de la construction du Québec refusant de lui décerner des cartes de compétence. Ce qui lui a valu deux amendes. Et maintenant qu’elle les a, ces satanées cartes, il faudrait qu’elle s’arrête ? Oh non ! « Le travail, c’est la santé. Même si t’es un peu raide le matin, une fois décollée, tu y penses plus. Et pis c’est un désennui. Dans ma tête, je bâtis encore. » Fleurette Daoust espère fêter ses 80 ans la truelle à la main. « On dirait qu’avec le travail, le cerveau s’éteint moins vite », formule-t-elle.

Dans l’armée, battre en « retraite », c’est abandonner le combat. Ne rendons pas les armes, implore Denise Lévesque. « On ne peut rien contre l’âgisme, mais on a aujourd’hui tout ce qu’il faut pour rester alerte. Profitons-en ! Si nous ne prenons pas notre place, demain se fera sans nous. »

Denise Lévesque voit déjà des signes prometteurs. Lorsqu’elle s’est installée à Rivière-du-Loup, il y a 40 ans, il n’y avait que des jeunes à vélo. « Maintenant, vous devriez voir toutes les têtes blanches qui font de la bicyclette ! » D’ici 10 ans, notre conception de la retraite aura radicalement changé, prédit celle qui a contribué à mettre sur pied l’Université du troisième âge dans sa région. « À 80 ans, des gens s’aperçoivent qu’ils peuvent encore apprendre. Ces mouvements-là vont prendre de l’ampleur et remplacer le bridge. Ils vont changer l’image de la vieillesse. »

Séduire après 60 ans

Il n’y a pas de mal à être fier de sa personne, a toujours cru Denise Lévesque. Mais, le jour où elle a osé penser au lifting, sa petite-fille lui a servi le sermon de sa vie. « As-tu honte d’être une grand-mère ? », tança l’enfant, horrifiée, avant d’ajouter : « Les petits plis sur ton visage, c’est parce que tu as trop ri ! » Son aïeule n’a plus jamais parlé de chirurgie esthétique. « C’est décidé, je garde mes petits plis », jure-t-elle, en riant une fois de plus.

Même les femmes les plus douées ressentent un pincement à voir se faner leurs joues. Prenez Chantal Masson-Bourque, altiste de talent. À 66 ans, elle enseigne la musique à l’Université Laval, dont elle prendra sa retraite en mai 2005. Tout en menant une carrière d’interprète, dont témoignent une dizaine de disques, elle dirige le Chœur de la faculté de musique et le Chœur des aînés de son université. Ce qui lui a valu en 1996 le Prix national de chant choral, décerné par l’Association des chefs de chœurs canadiens.

« Quand j’étais plus jeune, je me disais que mes cheveux blancs, je les prendrais. Et puis je ne l’ai pas fait », raconte, avec un brin d’embarras, cette infatigable qui adore la randonnée en haute montagne. « Chez les autres, ça ne me fait pas peur, mais chez moi, je ne les laisse pas sortir. C’est une faiblesse, hein ? Mais la société nous pousse à ça. »

Dans notre société idolâtre, qui met Vénus sur un piédestal, la jeunesse est devenue synonyme de plaisir, de désir, de goût de vivre. Lorsque le temps fane le teint et épaissit la taille, on s’attend à ce qu’il éteigne les passions. Et les amours… En 2000, le Festival des films du monde de Montréal décernait le Grand Prix des Amériques à Innocence, qui relate une liaison entre deux septuagénaires. Le dernier grand tabou de la vie en couple.

Ce qu’il est difficile d’aimer à 60, 70, 80 ans ! « Il y a tellement de cruauté à cet égard, déplore Louise-Édith Hébert. Dans les maisons pour aînés, on sépare des gens qui voudraient être ensemble. Pourtant, est-ce que ce n’est pas beau, finalement ? »

C’est pourquoi Denise Lévesque a tant apprécié le téléroman Les Mamies. « J’ai trouvé fantastique l’image qu’on donnait de la vie amoureuse des personnes d’un certain âge. » Elle-même n’hésite pas à se dire encore amoureuse de son mari, 47 ans après leur rencontre. Et tant pis si leurs petits-enfants ouvrent de grands yeux quand elle l’embrasse !

Prendre de la valeur

De son taquin de frère, Chantal Masson-Bourque a récemment reçu un cadeau. Dans la boîte : un t-shirt, orné d’un graphique à la courbe ascendante. Le slogan ? « Je ne vieillis pas, je prends de la valeur ! » « Je le porte le plus souvent possible », sourit la musicienne.

Il n’y a pas que le grand vin qui se bonifie avec l’âge. Toutes les femmes interviewées jugent avoir gagné au passage des ans. « Ce qu’on a appris vaut sûrement un parchemin, même si les jeunes sont bien mieux formés que notre génération », pense Denise Lévesque. Chantal Masson-Bourque, elle, parle d’équilibre. « À 40 ans, j’ai visité Tahiti. Je me suis sentie comme ces bateaux tahitiens, qui ont un balancier d’un seul côté, et pas de l’autre. Je me souviens avoir pensé qu’à 80 ans, j’aurais les deux balanciers. »

L’âge permet aussi une forme d’émancipation… à qui l’ose. Avec la retraite, Jeanne Turgeon, 84 ans, a déplié ses ailes, se redécouvrant avec ravissement. Enfant, elle participait à des compétitions de natation avec le Quebec Winter Club. Puis elle s’est mariée, a fondé une famille. Ce n’est qu’après être devenue veuve qu’elle a renoué avec sa passion. « À 66 ans, j’ai décidé que je me prenais en main. J’ai fait tout ce que je n’avais jamais pu faire, comme la natation, les voyages. Je veux en faire le plus possible avant de finir ma vie ! »

En juin, la nageuse se rendra en Italie pour une compétition mondiale des maîtres nageurs où elle concourra dans les catégories du 50 mètres papillon (un style exigeant) et du 200 mètres quatre nages. L’athlète, qui écrit des romans à temps perdu (!), pourrait bien remporter une médaille, comme à Munich, en 2000. Elle détient aussi plusieurs records canadiens. « Ce n’est pas que je nage tellement vite, mais je nage depuis longtemps », dit-elle avec humilité.

À certaines, la vieillesse procure aussi plus de légèreté. Chantal Masson-Bourque a déjà dansé sur un bureau pour expliquer une musique de Mozart à ses étudiants stupéfaits ! « Je n’ai pas une image de vieille dame à défendre, dit-elle, très à l’aise. Quand on devient la grand-mère de nos étudiants, une espèce de liberté s’installe. Une complicité. On sait plus les observer, les comprendre, les aider. »

En affaires, enfin, l’âge donne une crédibilité drôlement pratique, note la tireuse de joints Fleurette Daoust. « Vis-à-vis les clients, c’est l’fun de vieillir. Les gens ont plus de respect, même si je suis aussi farceuse que quand j’étais jeune ! »

L’héritage

La septuagénaire Myrtha Hall vit avec sa mère de 95 ans. À chaque fois que son fils, établi à New York, lui amène ses petits-enfants en visite, la peintre se fait un devoir de présenter les gamins à la vieille dame. « Ma mère ne voit pas, mais elle les touche, elle leur parle. La coupure est trop raide entre les âges ; il faut mettre la jeunesse en contact avec la vieillesse. »

Née à Port-au-Prince, Myrtha Hall a quitté Haïti pour étudier le design de mode aux États-Unis. Arrivée à Montréal en 1975, elle a ouvert sa propre boutique de prêt-à-porter. Depuis sa retraite, il y a six ans, elle se consacre à sa peinture. L’artiste expose souvent ses huiles, au style « abstrait lyrique », à voir aussi sur Internet. « Ç’a été un long cheminement, mais actuellement j’aime ce que je réalise, dit-elle avec une satisfaction dénuée de vantardise. Il y a une certaine maturité dans ma peinture. »

Dans son association d’artistes, la peintre aime côtoyer des gens de tous âges. « Il n’y a pas de décalage quand je parle aux jeunes. On discute, on échange sur nos façons de faire. Mais il faut prendre sa place. Si vous vous comportez comme un vieillard, la société va vous prendre pour un vieillard. »

Personne ne penserait cela de Myrtha, ni des autres d’ailleurs. Vraies dames de cœur, elles fréquentent volontiers les « p’tits jeunes » et se soucient de ce qu’elles leur légueront, en termes de pensée et d’attitude. Il y a un souvenir que Chantal Masson-Bourque chérit particulièrement. Un jour qu’elle passait dans la rue, un homme en voiture a baissé sa vitre pour lui chanter la partie de basse du dernier chœur de la Passion selon saint Jean, une partition qu’elle lui avait fait travailler 15 ans plus tôt, quand il était au cégep ! « Les traces qu’on laisse chez les individus sont plus importantes que les livres ou les disques, dit-elle, émue. Elles créent la chaîne humaine. »

Concert après concert, la musicienne éprouve toujours le même plaisir à diriger le Chœur des aînés de l’Université Laval, qu’elle a fondé en 1987. « Ce qu’ils sont capables de produire comme beauté sonore ! Quand j’entends ça, je me dis que la vieillesse, c’est un beau chemin. Il ne faut surtout pas détourner notre regard des personnes âgées. » ?

Réaction

Chercheuse invitée au Département de sociologie de l’Université de Montréal, Hélène David étudie depuis plus de 20 ans le phénomène du vieillissement au travail. Elle est membre du Groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention (GRASP).

Que pensez-vous des femmes interviewées dans ce dossier ?

Elles sont exceptionnelles. Des modèles inspirants, comme Thérèse Casgrain ou Eleanor Roosevelt. On ne peut pas s’attendre à ce que tout le monde soit comme ça. Mais on peut penser que de plus en plus de personnes feront preuve de dynamisme et d’engagement. Celles qui se préparent à prendre leur retraite sont plus scolarisées que leurs aînées, ont eu une vie souvent plus active, ont été impliquées dans toutes sortes d’activités ; elles vont vouloir continuer.

La notion de vieillesse est-elle en révolution??

La vieillesse, comme la féminité, est une notion construite socialement. Notre perception de la personne âgée — ses caractéristiques, son comportement — a déjà beaucoup évolué depuis 50 ans. Plusieurs de mes amies sont grands-mères; elles ne ressemblent en rien à nos grands-mères à nous ! C’est une évolution plutôt qu’une révolution, mais il est vrai qu’elle s’accélère.

Actuellement, le seuil de la vieillesse recule. Le troisième âge, qui va environ de 65 à 80 ans, sera bientôt pour plusieurs une période de vie aussi complexe que la vie adulte. Après 80 ans, les démographes parlent maintenant d’un quatrième âge. Ce seuil marque une hausse des problèmes de santé et des incapacités physiques. Il n’y a pas de cinquième âge, mais la période de fin de vie, qui commence souvent deux ou trois ans avant la mort, est encore différente. L’expression « 65 ans et plus » regroupe donc des réalités diverses.

Et la retraite ?

L’idée de la retraite date du 19e siècle. À l’époque, les gens ne vivaient pas très longtemps. Les prestations étaient versées pendant cinq, dix ans. Maintenant, la retraite dure un tiers de la vie !

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