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En arrivant à Montréal, l’architecte libanaise Nahib Aboumansour a vite compris qu’elle devrait faire le deuil de sa profession. « Pour moi, c’était fini, l’architecture. Je me suis dit : “Je vais construire avec les humains.” » C’est ainsi qu’elle a fondé avec sœur Denise Arsenault, de regrettée mémoire, une entreprise d’intégration sociale et d’insertion au marché du travail : Petites-Mains a vu le jour en .

« Sœur Denise et moi, nous rencontrions souvent des femmes au comptoir alimentaire de la communauté. Elles disaient : “Ne nous donnez pas de nourriture ni de vêtements, ce n’est pas pour ça que nous sommes au Canada. Donnez-nous plutôt du travail.” »

Elles ont consulté un groupe de femmes qui ont opté pour une formation à la fine pointe de la technologie dans le domaine de la couture. Petites-Mains diplôme chaque année une cinquantaine d’opératrices de machines industrielles. Plongées dans des conditions réelles de travail et payées au salaire minimum, les étudiantes reçoivent des contrats de vrais clients à qui elles doivent livrer la marchandise en temps et lieu. « Elles apprennent à respecter un horaire, des consignes, un échéancier… Même si elles ne travaillent pas dans le domaine ensuite, elles auront acquis une expérience qui va toujours leur être utile », explique la directrice.

Les femmes qui viennent à Petites-Mains — à 98 % des immigrantes issues de 70 pays — y trouvent aussi des services de francisation, de référence et de placement. Grâce à un partenariat établi avec près d’une vingtaine de manufacturiers choisis avec soin, les finissantes sont orientées vers des entreprises qui offrent de bonnes conditions de travail.

« J’ai pas seulement appris à faire fonctionner des machines, dit Josette Toussaint, Haïtienne de naissance. J’ai trouvé une famille à Petites-Mains. Avant, j’avais du mal à aller vers les autres, celles qui portent le voile par exemple. J’ai appris à les connaître. On rit, on mange ensemble. » Josette travaille maintenant dans une manufacture de Montréal au taux horaire de 9,10 $. « Je travaille dur, très dur, mais j’aime ce que je fais. Et puis, j’ai un bon employeur », confie-t-elle. Chaque jour, sur sa machine à points droits, elle arrive à coudre 850 braguettes de boxers pour hommes. Elle est fière d’elle : il faut beaucoup de rapidité dans ce métier et elle a réussi à en acquérir.

Kadiatou Condé est arrivée de Guinée- Conakry en . Dans une fabrique de chandails du boulevard Saint-Laurent, elle gagne 8 $ l’heure. C’est beaucoup mieux qu’avant, alors qu’elle faisait de l’emballage à temps partiel dans une usine qui a fini par faire faillite. Ici, elle peut compter sur le temps plein. Elle en a bien besoin : « Je dois travailler pour payer le loyer, donner à manger à ma famille, rembourser l’agence de voyages qui m’a fait crédit pour faire venir mes enfants ici. » Elle espère que sa fille de 14 ans, restée là-bas, viendra bientôt la rejoindre.

Drôle de choix, la couture? « On a tous en tête l’image de ces manufactures aux rideaux déchirés où les travailleuses se font exploiter. Ça existe, c’est vrai, mais nous ne leur envoyons pas nos femmes », répond Nahib Aboumansour. À son avis, il y aura toujours une demande pour des vêtements faits ici par des ouvrières compétentes. « J’en ai qui gagnent aujourd’hui 9 $ de l’heure, d’autres qui sont superviseures dans des entreprises, d’autres encore qui ont fondé des coopératives. Mais ma plus grande fierté, c’est quand j’en entends une me dire que Petites-Mains a changé sa vie, lui a redonné sa dignité. »

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