Aller directement au contenu

Parce qu’elles doivent à tout prix travailler, les immigrantes acceptent des emplois difficiles que boudent les gens d’ici. Elles œuvrent dans le textile, la restauration, l’hôtellerie ou l’entretien ménager, dans des conditions éprouvantes où les risques de blessures sont élevés. Mais ne comptez pas trop sur elles pour vous raconter leurs malheurs. Elles ne sont ni bavardes ni geignardes, celles-là.

Agente de recherche à la Direction de la santé publique de Montréal-Centre, Sylvie Gravel l’a bien constaté lors de sa dernière étude sur l’accès des travailleurs accidentés aux compensations à la CSST. Du jamais vu en 20 ans de carrière: elle a essuyé un taux de refus de 43 % chez les 380 personnes ciblées, dont la moitié étaient des néo-Québécois. « Du côté de ces derniers, la peur était palpable. Peur d’être congédié, de perdre son droit à l’indemnisation, de ne pouvoir parrainer sa famille, de voir surgir la radio, la télé, les journaux. » Des craintes injustifiées ? Non. « Le taux de congédiement à la suite d’une lésion professionnelle est EXTRÊMEMENT élevé chez les travailleurs immigrants », affirme la chercheuse.

Sylvie Gravel a eu une autre surprise : elle a découvert du racisme sur les lieux de travail. Intriguée par les témoignages d’une dizaine de femmes qui n’avaient pu être indemnisées alors qu’elles auraient normalement dû l’être, elle est allée les interroger elle-même. C’est à la troisième entrevue qu’elles se sont livrées. « Là, j’en ai entendu des histoires, relate la chercheuse. Elles me donnaient l’impression d’être au siècle dernier. » Exemple : telle femme chez qui on avait diagnostiqué un syndrome du canal carpien aurait dû se voir attribuer une tâche moins répétitive, mais ça n’avait pas été fait. Pourquoi ? « Elles m’ont dit : “Ces postes-là sont réservés aux Blanches, parce que pour un même salaire, on n’a pas besoin de produire autant.” Et ça se passe aujourd’hui, chez nous, rue Chabanel ! »

Aujourd’hui adjointe à la présidente du Conseil du statut de la femme, José Gauvreau s’est déjà butée elle aussi au mutisme des travailleuses. C’était il y a 12 ans. Alors agente de recherche au ministère de la Main-d’œuvre, de la Sécurité du revenu et de la Formation professionnelle, elle avait interrogé 42 travailleuses d’origine italienne, grecque, portugaise et haïtienne, mais n’avait pas réussi à tirer un mot des Asiatiques et des Latino-Américaines. Intitulée Incognito, son étude brossait un portrait sombre de la situation des travailleuses du vêtement de la région de Montréal. Usées par le travail abrutissant, les ouvrières les plus âgées constataient avec tristesse qu’elles avaient perdu leurs compétences. D’excellentes couturières qu’elles étaient au départ, plusieurs avaient été ravalées au rang de poseuses de collets. Pire encore: certaines en étaient réduites à maquiller les étiquettes, en remplaçant un Made in Hong Kong par un Fait au Canada ou Fait au Québec.

José Gauvreau se souvient d’avoir vu des vêtements haute couture confectionnés par des ouvrières chinoises qui, le jour, n’étaient plus que le prolongement d’une machine. « C’était de toute beauté. Ces femmes-là étaient de grandes designers », raconte-t-elle.

Que fait-on du talent des immigrantes ? José Gauvreau a le cœur lourd quand elle pense à ces Européennes de l’Est qu’elle a accueillies lorsqu’elle était membre du conseil d’administration du Centre international des femmes de Québec, il y a quelques années. Bardées de diplômes, elles dirigeaient des entreprises dans leur pays ; ici, elles étaient préposées aux bénéficiaires dans des centres d’accueil. « Alors qu’on fait des pieds et des mains pour encourager les Québécoises à aller vers des secteurs de pointe, on a envoyé ces femmes-là dans des emplois on ne peut plus traditionnels », s’indigne-t-elle.

Qu'en pensez-vous?

Aucune réaction

Inscription à l'infolettre