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Photographie de Emine Edrogan

L’an dernier, Emine Erdogan, la femme du premier ministre turc, a mis son foulard islamique pour prendre le thé avec Laura Bush à la Maison-Blanche. Les médias turcs se sont empressés de souligner l’ironie : Mme Erdogan ne pourrait porter ce couvre-chef dans le palais du président turc Ahmet Necdet Sezer. Le port du foulard est interdit dans les universités et les institutions publiques en Turquie.

Dans les rues d’Ankara et d’Istanbul, le foulard est très présent, chez les jeunes femmes autant que chez les plus âgées. En milieu rural, la majorité des filles et des femmes couvrent leurs cheveux. D’après une étude effectuée en 2003 par le journal turc Milliyet, au moins une femme se couvre la tête dans 77,2 % des foyers turcs.

Depuis la création de la République turque séculière, en 1923, le port du foulard islamiste était découragé, mais toléré. Or, en 1997, sous la pression des militaires, le gouvernement a interdit le port du foulard dans les universités et institutions publiques. Des milliers de femmes ont donc été confrontées à un choix déchirant : le foulard ou la carrière. Le foulard ou les études.

Selon l’organisation Capital City Women’s Platform, entre 1999 et 2001, plus de 5 000 enseignantes ont perdu leur emploi pour avoir refusé de retirer leur foulard. Pas moins de 50 000 femmes auraient été expulsées de l’université pour la même raison. De nombreux universitaires ont été suspendus pour avoir refusé d’appliquer l’interdiction ou pour l’avoir publiquement critiquée. Des appels ont été déposés auprès du Tribunal européen, qui les a rejetés, arguant que les symboles religieux contredisent les principes de la laïcité.

Presque toutes les membres de Capital City Women’s Platform, fondée en 1995, ont perdu leur emploi ou ont interrompu leurs études à cause du foulard. L’ONG regroupe des intellectuelles musulmanes et pratiquantes, qui se disent en réaction aux féministes séculières. « Nous essayons d’offrir une autre voie aux femmes religieuses. La religion est un élément important dans nos vies. Le foulard est pour nous une question d’identité. En couvrant mes cheveux, j’exprime qui je suis », explique Canan Aydin, secrétaire générale de l’organisation qui rejette l’étiquette d’islamiste ou d’intégriste.

« La loi sur l’interdiction du port du foulard est non seulement discriminatoire, elle constitue une forme d’oppression. J’ai 38 ans et je veux décider moi-même comment je m’habille », affirme Safiye Özdemir, une théologienne qui porte le voile et le jeans.

Ece Tepedelenli, jeune professionnelle de 24 ans, suit la mode du jour : jeans à taille basse et t-shirt moulant. « Certaines femmes portent le foulard parce que c’est ce que veulent leur père ou leur mari. Ce n’est pas une question de religion mais de tradition. La Turquie dont je rêve est un pays libre et démocratique. Il faut qu’une femme ait la liberté de porter ce qu’elle désire. Que ce soit une minijupe ou le voile. »

Elle qui ne couvre ses cheveux que pour entrer dans une mosquée trouve cependant exagéré que les femmes sacrifient leurs études pour le foulard. « L’islam dit qu’il faut s’éduquer. Si les femmes veulent défendre leurs idées, revendiquer leurs droits, elles doivent aller à l’université. »

Même si elle ne porte pas le voile, Liz Erçevik Amado estime toutefois que l’interdiction devrait être levée. « Ça va à l’encontre des droits fondamentaux des femmes, tel le droit à l’éducation et à la justice », affirme la jeune militante de Women for Women’s Human Rights.

La plus grande crainte des laïques ? Que la levée de l’interdiction du port du foulard dans les endroits publics engage la Turquie sur la voie de la réislamisation. « Si on permet aux femmes de porter le foulard partout, les musulmans conservateurs pourraient revendiquer plus de droits et éventuellement changer le régime. Les laïcs ne veulent pas que la Turquie devienne comme l’Iran et l’Arabie Saoudite (où le hijab est obligatoire pour les femmes). Rien que d’y penser, ça me fait peur », déclare Ece Tepedelenli.

Seul État laïc du monde musulman, le gouvernement turc se voit contraint à un délicat exercice d’équilibriste : comment laisser la religion faire son entrée dans l’espace public tout en maintenant le caractère séculier du pays ? Comment assouplir sa position sur le port du foulard sans ouvrir la porte à d’autres demandes des islamistes ? Le débat reste ouvert.

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