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Photo monté en collage d'une jeune fille devant la télévision

Encore fillettes, déjà « salopes » : voici les salopettes, telles que décrites par quatre cégépiennes dans un documentaire-choc.

« Branler un gars, c’est juste branler un gars. » Celle qui parle ainsi n’est pas une prostituée : c’est une écolière de 11 ans. Malgré son jeune âge, elle en a vu d’autres. Elle sait ce qui se passe dans ces partys où des couples improvisés s’enferment dans une chambre. « Qu’est-ce que tu penses qu’ils font ? Pas juste parler ! » poursuit-elle d’un ton plein de sous-entendus.

Cette préadolescente dégourdie figure dans Salopettes, un documentaire-choc sur ces jeunes qui jouent les « salopes » à l’âge d’être « fillettes ». Le sort des gamines hypersexualisées préoccupait les réalisatrices, Stéfanie Machabée, Carolyne Drolet, Catherine Chapdelaine et Geneviève Caza. Elles-mêmes tout juste majeures, ces cégépiennes n’en reviennent pas du fossé qui les sépare des ados d’aujourd’hui. À 12 ans, elles ne savaient pas encore ce qu’était une « pipe »; au même âge, certaines de leurs cadettes s’y entraînent déjà. « Il s’agit de réagir face à cette mode afin d’éviter qu’elle devienne une problématique », plaident les finissantes du Cégep André-Laurendeau, qui ont raflé tous les prix lors du gala de fin d’année. Leur film (dans la mire d’une maison de production) montre une soirée dans une discothèque 14-18 de la Rive-Sud. Sur la piste de danse, plusieurs jeunes filles en jeans serré et top moulant se déhanchent à souhait. Elles dansent de façon provocante avec leurs copines et simulent des fellations avec des popsicles. C’est là que les réalisatrices ont déniché les adolescentes prêtes à témoigner. Trois jeunes filles bien coiffées et bien maquillées qui, sans correspondre au cliché de la « pitoune », sont de purs produits de notre société de l’apparence.

Dans l’intimité de leur chambre, elles tiennent des propos troublants. À 11, 14 et 15 ans, elles s’estiment trop jeunes pour faire l’amour. Elles consentent par contre à bien d’autres jeux sexuels qui sont considérés normaux, voire banals. « Beaucoup de filles ont déjà sucé un gars qu’elles n’aimaient pas », révèle l’une. Elle s’empresse d’apporter cette précision : « Habituellement, quand tu couches avec quelqu’un, c’est parce que tu l’aimes. » La chasteté ? « La quoi ? » s’étonnent-elles. Après explication, le couperet tombe : « Sincèrement, je trouve ça ridicule. Il me semble que quand tu as le goût, tu as le goût. C’est long jusqu’au mariage ! »

Ces jeunes ont grandi dans une culture qui valorise la séduction par-dessus tout. « Tout ce qu’on regarde dans les films, les vidéoclips, les magazines transmet l’idée de ce qu’est la fille parfaite, explique une protagoniste de Salopettes. Toutes les filles veulent être comme les stars à la télé. Des fois, tu te sens mal parce que tu n’y arrives pas. » Comme le rapporte Francine Duquet, professeure au Département de sexologie à l’UQAM, dans le documentaire : « Elles interprètent ce qu’elles voient dans les médias comme le fait que c’est important de séduire, que c’est important d’être hot. Et pour être hot, il faut être habillée sexy et faire des trucs sexuels. »

L’industrie de la musique renforce ces messages, constatent les réalisatrices. « Les vidéoclips sont de la porno chic ! » À la télé, les filles se trémoussent en bikini alors que les garçons portent des manteaux de fourrure, formulent-elles, mi-amusées, mi-scandalisées. Et ce phénomène de clips sexy n’est pas propre à nos voisins du sud. L’industrie québécoise suit aussi la tendance. « Émily Bégin (rejeton de Star Académie) ne donne pas sa place. Son clip Légende urbaine est de la sexualité habillée. »

Ces nouvelles icônes prônent une nouvelle philosophie : le girl power (traduction libre : « féminisme rouge à lèvres »). Les adolescentes ont l’impression de détenir un pouvoir sur les hommes par la séduction. Ce qui trahit une certaine naïveté, croient les réalisatrices. « Elles pensent qu’elles sont libres de s’habiller sexy et d’adopter des comportements provocants. Elles disent qu’elles s’habillent comme ça parce qu’elles le veulent bien, qu’elles adoptent les comportements qui leur conviennent. Mais finalement, c’est juste la pression de messages quasi subliminaux qu’elles assimilent », remarque Catherine. En réalité, elles s’exécutent pour être dans le coup. Elles ont peur d’être rejetées.

Le plus triste, c’est qu’aucun autre choix n’est vraiment offert. « Peu de messages présentent un modèle compétitif de ce qu’est une belle fille », se désole Francine Duquet. La sexologue Jocelyne Robert, elle, affirme qu’il est de plus en plus dur pour les jeunes de suivre leurs désirs réels. « Il faut pouvoir leur offrir une pluralité de possibilités basées sur les notions de respect et de consentement véritable. Les notions de consentement et de liberté sont en perte de terrain. »

Comment la sexualité est-elle devenue si banale dans notre société ? Difficile à déterminer précisément. Outre les médias constamment axés sur le sexe et l’industrie musicale de plus en plus pornographique, les réalisatrices dénoncent en vrac les publicitaires, qui ciblent directement l’énorme marché constitué par les jeunes; la réforme scolaire, qui supprime les cours de formation personnelle; et les parents qui, pour éviter la confrontation avec leurs enfants, acquiescent à toutes leurs demandes et cautionnent ainsi leur comportement.

À propos, à quoi ressemblaient Stéfanie, Carolyne, Catherine et Geneviève il y a quelques années ? Elles aussi admiraient des vedettes. C’était l’époque des Spice Girls, des minijupes et des souliers plate-forme. « On jouait à reproduire les chorégraphies dans le salon », confessent-elles. Mais ces danses étaient bien innocentes comparées aux contorsions sexuelles des chanteuses en vogue aujourd’hui. « Avec ce phénomène, on assiste à une certaine dégradation du statut de la femme. C’est le mouvement de libération qui prend le bord », soupire Stéfanie, appuyée par ses collègues.

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