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Photographie de Mme Andrée Côté

Les mesures du gouvernement fédéral ont pénalisé plusieurs groupes de femmes au Québec et au Canada. Certains ne sont plus subventionnés, d’autres craignent pour leur avenir et leurs possibilités d’action. Devant cette mauvaise fortune, les militantes féministes sont conviées à un travail de réflexion.

Le Canada et le Québec ont longtemps été un terreau fertile pour le financement des activités des groupes de femmes. Mais depuis une quinzaine d’années, la tendance semble s’inverser. En adoptant des mesures peu favorables aux droits des femmes, le gouvernement du Canada montre que la cause féminine n’est plus un enjeu prioritaire. L’existence de plusieurs groupes est également remise en question, victime du mythe de l’égalité déjà atteinte.

Le premier à faire les frais de ces mesures conservatrices a été le Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme, aboli en 1995 par le gouvernement libéral. En 2007 s’est ajoutée la fermeture de 12 des 16 bureaux de Condition féminine Canada (CFC ) sous Stephen Harper, suivie en 2009 par la modification de la Loi sur l’équité dans la rémunération, qui empêche de recourir aux tribunaux pour régler les cas d’équité salariale.Dernièrement, les autorités ont manifesté un certain désengagement en rendant facultative la version longue du recensement canadien et en refusant d’inclure la contraception et l’avortement au nombre des moyens que finance l’aide internationale canadienne en matière de santé des femmes.

Plusieurs organismes de défense des droits des femmes, comme l’Association nationale Femmes et droit (ANFD), qui a pratiquement dû fermer ses portes en 2007, ont également subi les contrecoups de cette défection étatique. « C’était l’un des plus anciens groupes de défense des droits des femmes au Canada, explique Andrée Côté, qui a été directrice des affaires juridiques de l’ANFD jusqu’en 2007. Nous avons senti le vent tourner à l’arrivée des conservateurs en 2006. » Depuis, les fonctions axées sur la défense des droits et la formulation de recommandations en vue de changements législatifs ont été supprimées par manque d’argent. Il reste une permanence minimale et le conseil administration fonctionne grâce à des bénévoles. Andrée Côté considère que le gouvernement a pavé le chemin à une sorte de coup d’État. « Il s’attaque à tous les groupes de défense des droits, que ce soient ceux des femmes ou de la personne », analyse celle qui travaille comme responsable des droits des femmes et des droits de la personne à l’Alliance de la Fonction publique du Canada.

D’après elle, le Parti conservateur a porté atteinte à la capacité d’agir de la société civile. L’un des meilleurs exemples est la suppression en 2006 du Programme de contestation judiciaire du Canada, remplacé en 2009 par le Programme d’appui aux droits linguistiques, jugé beaucoup moins efficace par ses détracteurs. « Le Programme de contestation judiciaire était unique et il a permis des avancées majeures, dont celle de la cause des gais et des lesbiennes. Le gouvernement a une stratégie très planifiée qui vise à atteindre la vie démocratique des Canadiennes et des Canadiens »,assure-t-elle en ajoutant que ces programmes sont issus de luttes et de revendications. « Maintenant, nous n’avons plus de recours possibles. »

Pire encore, un régime de peur s’est installé au sein des organismes. « Il y a de plus en plus d’intimidation. On essaie de nous effrayer », reconnaît Mme Côté en faisant référence à la mauvaise expérience du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT). En 2008, ce dernier a contesté la modification de la Loi sur l’équité dans la rémunération par des mesures de suspension des droits, notamment le recours aux tribunaux pour régler les cas d’équité salariale. « Quelques jours après, le CIAFT a appris qu’il y aurait des coupes dans ses subventions », se souvient-elle.

Dans les circonstances, les défis du mouvement des femmes apparaissent énormes, du point de vue tant politique qu’organisationnel. « D’abord, explique Mme Côté, il faut souligner les difficultés que pose l’espace canadien: l’immensité du territoire, les diversités régionales prononcées, les communautés identitaires portées à intervenir uniquement sur certaines questions, la stagnation du bilinguisme, la concentration des médias et leur fermeture aux opinions féministes ou progressistes. Sans parler de certains débats qui divisent le mouvement des femmes, comme la prostitution ou le port du niqab. »

Avec un financement qui fait défaut, il ne faut pas s’étonner qu’aucune vision nationale n’unisse le mouvement. En cette période de morosité — et dans les années qui suivront –, rallier les femmes pourrait bien constituer l’un des défis les plus importants à relever. Pas facile, surtout qu’aucun mouvement pancanadien n’agit de façon continue et proactive. « Depuis la disparition du Comité canadien d’action sur le statut de la femme1, il n’existe plus d’organisation pancanadienne qui réunit les groupes de femmes locaux, provinciaux et nationaux, poursuit Mme Côté. La Coalition spéciale pour l’égalité des femmes et les droits de la personne, créée à la suite de l’élection des conservateurs à Ottawa en 2006, tente vaillamment, en réaction aux compressions, de se poser en interlocuteur sur la scène pancanadienne. L’organisation vient d’ailleurs de décider qu’elle militera en priorité pour le financement et le développement d’un cadre législatif pour la mise en oeuvre de services de garde à l’enfance lors des prochaines élections fédérales. Malheureusement, les quelques groupes de femmes qui survivent ont si peu de personnel qu’ils n’arrivent pas toujours à déléguer une représentante à la Coalition. »

Résilientes,les femmes?

Qu’à cela ne tienne. Malgré les coups portés à leur cause, des femmes continuent de se mobiliser. À preuve, la dernière Marche mondiale des femmes a réuni en octobre 2010 près de 10 000 participantes et participants à Rimouski. Pour Michèle Asselin, féministe de longue date et ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), la vitalité du mouvement des femmes est bien réelle. « Tant qu’il y aura de la discrimination envers les femmes, le féminisme vivra. Il n’existe pas simplement pour exister. La discrimination est sa raison d’être et c’est de là qu’il tire sa force », affirme celle qui travaille comme coordonnatrice au Centre international de solidarité ouvrière (CISO). Selon elle, les groupes de femmes ont toujours leur pertinence, car ils permettent d’améliorer l’ensemble de la société, et pas seulement la condition des femmes. En témoignent l’augmentation du niveau de vie des Québécois grâce au revenu conjugué des deux conjoints, l’intégration du principe d’égalité des sexes aux valeurs collectives québécoises et la qualité des relations qu’entretiennent de plus en plus les hommes avec leurs enfants.

En dépit de ces certitudes,Michèle Asselin voit les années à venir en noir. « Ce sera difficile. On coupe les subventions destinées aux groupes de femmes, alors qu’ils doivent faire face à des organisations et à des groupes de pression qui ont de l’argent.Ce n’est pas démocratique,constate-t-elle en faisant référence au mouvement pro-vie et à celui de défense des armes à feu. Il va falloir se mobiliser davantage avec moins de moyens. »

En effet, depuis 2006, les critères d’admissibilité aux subventions du Programme de promotion de la femme de CFC ont été revus.« Tout ce qui a un caractère politique est refusé », explique Lise Girard, secrétaire générale de l’Association féminine d’éducation et d’action sociale (AFEAS).Cet organisme rassemble plus de 12 000 Québécoises qui souhaitent promouvoir les droits des femmes et améliorer la société par l’éducation et l’action sociale. En mai 2010, il a dû supprimer deux postes faute de subventions, fragilisant ainsi son fonctionnement.« Ça faisait 20 ans qu’on recevait cet argent. D’un seul coup, on ne l’a plus et on ne nous donne pas d’explications », relate MmeGirard, qui estime que le dialogue avec l’organisme fédéral devient de plus en plus difficile. Même des projets non politiques, comme une campagne d’information sur l’union de fait, ont été rejetés.

D’après elle, ce sont davantage des initiatives locales qui reçoivent le financement, au détriment des groupes plus anciens, nationaux et provinciaux. On semble privilégier le financement de projets plutôt que celui des organismes établis. « C’est peut-être un moyen de désorganiser le mouvement »,lance-t-elle.

L’association ontarienne Sisters in Spirit, qui lutte contre la violence faite aux femmes autochtones, n’a pas non plus vu ses subventions renouvelées. N’ayant pas donné suite aux nombreux appels de la Gazette des femmes, le service des communications de CFC n’a pas souhaité s’exprimer sur l’évolution de la situation. Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’UQAM, nuance : certes, le gouvernement fédéral actuel représente un frein pour le mouvement des femmes, mais ce n’est pas le seul obstacle. « Depuis le milieu des années 1980, c’est devenu cool de se plaindre des féministes; le drame de Polytechnique a été le catalyseur de ce discours, qui véhicule l’idée qu’elles sont allées trop loin, trop vite et qu’elles en demandent trop. »

Cet antiféminisme grandissant constitue un bâton de plus dans les roues du mouvement des femmes. Francis Dupuis-Déri estime que c’est lorsque les hommes changeront de comportement et d’attitude que l’avancée sociale des femmes pourra s’achever. « La masculinité est en crise et ce n’est pas la première fois. Les hommes s’inquiètent, se sentent menacés. Ils doivent changer, mais il ne faut pas croire qu’ils veulent le faire. Il faut mettre en place des mesures pour les y contraindre », rapporte le spécialiste de l’antiféminisme. Il constate d’ailleurs la résurgence de l’identité masculine conventionnelle (homme fort, courageux, pourvoyeur pour la famille…) à travers le financement massif de l’armée, l’intérêt pour la musculation, le développement de jeux vidéo de guerre et le retour des superhéros. Sans avoir de solution toute faite et sans vouloir parler à la place des femmes, il pense qu’il faut continuer à travailler sur tous les fronts comme le font déjà les associations et les groupes de femmes.

Michèle Asselin, quant à elle, voit de l’espoir dans le militantisme et la diversité du mouvement des femmes, surtout chez les jeunes et les retraitées. Car malgré les idées reçues, le féminisme attire des jeunes femmes. « Nous comptons beaucoup sur les jeunes, mais aussi sur les plus âgées qui ont de l’expérience…et du temps. » Réflexion que partage en partie Andrée Côté : « Dans un contexte où le gouvernement refuse de consulter les groupes lité aux féministes, la mobilisation de militantes prêtes à poser des gestes d’éclat sera peut-être la seule façon de se faire entendre. »

Mots de ralliement

Mercédès Baillargeon fait partie de cette relève très attendue qui pourrait éperonner le mouvement. Doctorante en littérature à l’Université de Caroline du Nord, elle a été active à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, où elle a travaillé sur le féminisme d’aujourd’hui au Québec. Elle vient de diriger l’ouvrage collectif Remous, ressacs et dérivations autour de la troisième vague féministe(Les éditions du remue-ménage), issu des discussions qui ont animé un colloque en 2008. « Nous voulions donner une tribune aux étudiantes et partager une expérience “académique” et critique du féminisme explique-t-elle.Ce recueil offre un aperçu de la façon dont ces jeunes femmes conçoivent le féminisme. » Selon elle, l’évolution de notre société explique la période de bouleversements que traverse le féminisme québécois. « Le féminisme est encore actif et bien vivant, mais il prend des formes diverses, comme le mouvement queer, (voir l’article: Le feminisme fait des vagues ) pour s’adapter aux réalités du 21e siècle. Il utilise les outils de son époque (l’évolution de la réflexion et des théories, notamment) pour réaliser certains changements sociaux. »

Pour les auteures du livre, la clé de lecture du féminisme passe par la reconnaissance d’une troisième vague du mouvement. « C’est un féminisme qui n’est pas nécessairement une contreculture. Il est porté par des femmes qui font partie du système, des étudiantes, des travailleuses. Ce féminisme tient compte de la réalité des relations de pouvoir qui existent dans la société. Il essaie de les faire évoluer sans tout faire sauter », précise Mercédès Baillargeon. Elle parle de la troisième vague comme d’un « patchwork qui revisite des théories féministes plus anciennes tout en y attachant de nouvelles idées. Plutôt que de tenter de mettre de l’avant une cohésion qui n’existe pas plus à l’intérieur de la société actuelle que du mouvement féministe, le féminisme est conçu comme la construction de coalitions qui se font et se défont au fil des événements qui marquent l’actualité, cherchant ainsi à déjouer le caractère figé de l’institutionnalisation ».

Marcelle Dubé, professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi, exprime bien l’un des défis que devra relever le mouvement des femmes.« En observant la contribution des jeunes à ce mouvement, nous sommes à conjuguer le féminisme au temps présent, alors que l’histoire et l’avenir des femmes se donnent rendez-vous sans l’intention de tracer la voie, mais plutôt avec l’objectif qu’elles tracent la leur. »

Cette doctorante en sciences humaines appliquées à l’Université de Montréal, dont la thèse porte sur les rapports intergénérationnels au sein du mouvement féministe au Québec, se demande si, justement, ce « nous femmes » ne devrait pas être revisité. « Je ne suis pas sûre que ce concept auquel les féministes de la deuxième vague adhèrent est toujours celui qu’il faut promouvoir. Ce “nous femmes” devrait idéalement se transformer en l’expression de la réalité de “je femmes” aux multiples facettes : citoyenne, militante, mère, travailleuse, chômeuse, immigrante, jeune, âgée, handicapée, lesbienne, etc. »

Mais si l’homogénéisation du « nous femmes » ne tient plus forcément la route, conjuguer la solidarité avec la diversité ne sera pas chose aisée. « Vouloir la solidarité implique forcément l’acceptation d’un affrontement, afin que chaque groupe ou génération puisse affirmer sa différence et reconnaître celle de l’autre. » Oui, mais comment? « C’est justement là une invitation à lancer au mouvement féministe: soutenir la diversité autant que la “mêmeté”, et ce, même si, dans nos sociétés hypermodernes, la diversité s’exprime haut et fort par la reconnaissance de l’individualité et de la singularité. » Nouer les « je » pour créer un « nous » enrichi pourrait bien constituer un vaste chantier pour les surfeuses de la troisième vague.

Dans ce concept de troisième vague, Mercédès Baillargeon voit aussi, en plus du militantisme traditionnel, des possibilités d’action locale et microsociale dans le quotidien de chacune — au travail, dans ses études ou sa vie de couple. En rupture partielle avec le féminisme radical, cette voie pourrait être celle du féminisme de demain. Un féminisme qui réfléchit sur ses fondements et vise à intégrer les femmes dans leur hétérogénéité la plus complexe. « Remettre en question le mouvement est nécessaire et intéressant pour les études féministes.Mais ça permet aussi d’atteindre celles qui ne se trouvent pas dans les groupes plus traditionnels et de faire évoluer la pensée sur le féminisme en général. Il le faut. »

Comité canadien d’action sur le statut de la femme

Cet organisme militant rassemblait plus de 700 groupes répartis dans tout le pays. Fondé en 1971, il a longtemps constitué le plus important organismecadre parmi les groupes de femmes au Canada.

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