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Photographie de Richard Poulin.

Pour la première fois au Québec, les voix de celles et ceux qui refusent de voir la prostitution comme un simple travail sont réunies sous une même bannière.

La Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) a vu le jour en mai dernier, à Montréal. « Nous désirons faire entendre un discours critique sur la prostitution et l’industrie du sexe », explique Michèle Roy, une des fondatrices et également porte-parole du Regroupement des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS).

La CLES regroupe une quinzaine de spécialistes de la question, qui s’inquiètent notamment du trafic sexuel. Parmi eux, Richard Poulin, professeur à l’Université d’Ottawa, auteur de La mondialisation des industries du sexe (Les Éditions L’Interligne, 2004). Il explique les bases du discours néo-abolitionniste du nouvel organisme : « Nous sommes pour la décriminalisation des personnes prostituées, mais pour la criminalisation de la prostitution, des proxénètes et des clients. Tout cela associé à des mesures pour réintégrer socialement et professionnellement les personnes prostituées. »

Gros programme ! Surtout au moment où le gouvernement fédéral envisage de revoir les lois sur le racolage et que les partisans de la décriminalisation de la prostitution, dont l’organisme montréalais Stella, se font plus visibles que jamais. Leur discours aurait pris tellement de place qu’il semble avoir été intégré par la population, souligne Michèle Roy. Elle fait remarquer que l’expression « travail du sexe », en dépit de son assimilation tacite de la prostitution à un travail comme un autre, est maintenant sur toutes les lèvres, dont celles des journalistes.

La CLES veut sensibiliser la population, mais aussi interpeller directement les partis politiques sur les différents enjeux liés à la prostitution. « Il faut notamment réfléchir à sa dimension internationale », soutient Diane Matte, coordonnatrice du Secrétariat international de la Marche mondiale des femmes et membre de la Concertation. Selon Michèle Roy, il est inconcevable d’envisager de considérer la prostitution comme un libre choix sans jeter un coup d’œil du côté des milliers de femmes et d’enfants trafiqués.

Pour l’instant, la traite des humains demeure une réalité peu documentée au pays, explique Aurélie Lebrun, agente de recherche à l’UQAM et membre de la CLES. Elle fait partie d’un groupe de recherche sur le sujet, en collaboration avec les chercheuses de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes (ARIR) et marrainé par le Regroupement des CALACS et la Marche mondiale des femmes. Les résultats devraient être publiés dès mars 2006. La chercheuse dénonce le manque de reconnaissance du problème par les autorités canadiennes et la double discrimination dont sont victimes les femmes trafiquées, à la fois immigrantes et entraînées de force dans la prostitution.

À cela s’ajoute une légitimation de la prostitution à l’échelle internationale qui, selon Richard Poulin, est liée à la mondialisation des marchés et à l’intégration des valeurs libérales. « On ne considère plus la prostitution comme une forme d’oppression, mais comme un échange marchand entre deux personnes consentantes. La CLES est un mouvement de résistance à cette marchandisation. »

Bien décidée à promouvoir une perspective internationale, la CLES a invité l’Indienne Indrani Sinha en mai dernier, lors d’une conférence portant sur l’exploitation sexuelle des femmes et des filles. Fondatrice de SANLAAP — un organisme de soutien pour les prostituées et leurs enfants —, elle a expliqué l’ampleur du problème de l’exploitation sexuelle dans son pays, où la législation sur la prostitution est semblable à celle du Canada. Selon elle, 25 000 femmes se prostituent à Calcutta, dont au moins 20 % d’enfants. Des milliers auraient été trafiquées, souvent dès l’âge de 7 ans, la cote allant toutefois aux filles de 10 à 12 ans, estime Sharanam, un organisme indien dédié aux enfants de la rue.

En Inde, une prostituée de 20 ans est déjà vieille ! Selon l’organisme Planning Rural Urban Integrated Development through Education (PRIDE), chaque jour, environ 200 fillettes et adolescentes indiennes deviennent prostituées et 80 % d’entre elles sont soit dupées, soit entraînées de force. Mme Sinha refuse de considérer la prostitution comme un métier. « Où est le choix ? » questionne-t-elle en rappelant que, faute d’autres options, trop de femmes se retrouvent dans le milieu de la prostitution et n’arrivent pas à s’en sortir.

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