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Photographie de jeunes filles du Guatemala

Le Guatemala enregistre le troisième plus haut taux de mortalité maternelle de l’hémisphère, après Haïti et la Bolivie. Au premier rang des victimes : les autochtones.

Au Guatemala, le nombre de morts maternelles survenues pendant les accouchements s’élevait à 190 par 100 000 naissances vivantes en , selon la section internationale du Bureau américain du recensement. Au Canada, il était de 3 par 100 000 naissances vivantes, selon un rapport effectué par l’Agence de santé publique du Canada en .

Les Guatémaltèques les plus touchées sont pauvres, peu instruites, travaillent à domicile et y accouchent aussi. En fait, le phénomène est trois fois plus élevé chez les autochtones, qui forment 60 % de la population. Infection de l’utérus, hémorragie non traitée, éclampsie non diagnostiquée, rétention du placenta : les causes de décès pendant l’accouchement sont multiples.

Dans ce pays d’Amérique centrale, les femmes ont en moyenne 5 enfants, mais il est courant de rencontrer des familles de 10 enfants et plus dans les villages qui bordent les rives de l’Atitlán. Le lieu est paradisiaque. Les eaux limpides du lac s’étendent à l’ombre des volcans San Pedro, Atitlán et San Lucas. Dans le village de San Marcos La Laguna, c’est le temps de la cueillette du café, principale source de revenus pour ses habitants. Partout les gens travaillent, y compris les plus jeunes, courbant parfois le dos sous de lourdes cargaisons de grains. Située dans le district de Sololá, la région, malgré ses airs bucoliques, reste l’une des plus touchées par la mortalité périnatale.

Sur le pas de sa modeste demeure, la sage-femme autochtone Dominga Martin Perez reçoit la journaliste. La tête entourée d’une tresse de soie bleue, elle porte le traditionnel huipil maya, blouse brodée dont le dessin élaboré indique la provenance de celle qui le revêt. Mariée à 15 ans, elle donnait le jour à son premier enfant deux ans plus tard, avec l’aide de sa belle-mère, également sage-femme. « J’ai dû accoucher seule de mon troisième enfant, parce que ma belle-mère était absente. »

Aujourd’hui âgée de 47 ans, la Guatémaltèque a assisté à des centaines d’accouchements dans son village. « Plus ou moins 20 par année », précise-t-elle. Comme la plupart des villageoises de sa région, Dominga ne sait ni lire ni écrire. Au lieu de fréquenter les bancs d’école, elle tissait pour rapporter de l’argent à la maison. Et jusqu’à tout récemment, elle ne disposait d’aucune formation pour accomplir son métier. « Avant, je ne connaissais rien de l’anatomie, avoue-t-elle. Aujourd’hui, je sais ce qu’est un utérus. »

Des connaissances qu’elle a pu acquérir grâce à sa rencontre avec Cindy Waterman, sage-femme installée dans le village depuis trois ans. Grande, une longue chevelure éclatante de blancheur, cette Californienne est infirmière de formation et technicienne médicale. Permettre aux femmes d’accoucher dans des conditions décentes et aider celles qui les assistent est une véritable vocation pour cette Américaine, qui a déjà créé un programme de formation pour les sages-femmes mayas au Mexique.

Elle dirige maintenant la clinique de San Marcos, fondée par le spécialiste des médecines douces Manfred Gritsch, en . On y offre des services très variés, de la tenue d’un orphelinat aux classes d’alphabétisation. Sept autochtones, dont deux infirmières, travaillent désormais en compagnie de Cindy et de Manfred. La clinique de San Marcos propose aussi un suivi prénatal ainsi qu’une formation en contrôle des naissances et en nutrition. Environ 375 personnes s’y rendent chaque mois.

Organisme à but non lucratif incorporé aux États-Unis, la clinique est essentiellement financée par des dons provenant de pays industrialisés. Cindy Waterman y a intégré l’organisme La Casa de Luz (« La maison de lumière » — en espagnol, on dit qu’une femme donne la lumière lorsqu’elle accouche), qui propose un programme de formation pour les sages-femmes des hauts plateaux du Guatemala. « Certaines ont de très mauvaises pratiques et tuent des mères tous les ans. Souvent, elles font l’erreur de tirer sur le placenta du bébé, ou ne s’occupent pas des hémorragies post-partum. Nous leur apprenons notamment à prévenir les risques de décès des patientes en couches. »

L’entreprise n’est pas superflue. L’accès à des services de santé compétents en cas d’urgence fait cruellement défaut. La façon la plus rapide de se rendre de San Marcos à Sololá, où se trouve l’hôpital le plus proche, est par bateau. Les touristes et les Guatémaltèques fortunés, qui habitent les villas luxueuses situées sur les rives du lac, utilisent ce moyen de transport. Mais la majorité des autochtones, trop pauvres pour payer le trajet, doivent s’entasser dans le petit bus qui fait la longue tournée des villages avoisinants.

Autre obstacle : les sages-femmes, autochtones ou étrangères, ne sont pas les bienvenues aux côtés des patientes dans les hôpitaux guatémaltèques, pas plus que la famille d’ailleurs. Daniela Abadi, sage-femme d’origine argentine, offre également ses services à la clinique de San Marcos. Elle a récemment amené une autochtone alcoolique pour son accouchement à l’hôpital de Sololá. « J’ai tout de suite précisé qu’il s’agissait de jumeaux prématurés, mais on m’a ignorée. » Le personnel médical a traité la mère comme si elle donnait naissance à un enfant unique et à terme. Le deuxième bébé, une fille, est mort quelques heures après sa naissance.

« Dans la région, les gens disent que s’ils vont à l’hôpital, c’est pour mourir », raconte Alfredo Quieva, un habitant de San Pedro La Laguna, village voisin de San Marcos. Il faut dire que lorsque les femmes décident d’aller à l’hôpital, l’accouchement et ses complications sont souvent trop avancés, et elles finissent effectivement par y mourir, explique Daniela Abadi. Pourtant, c’est le seul endroit à même de fournir certains services d’urgence comme la césarienne ou l’administration de médicaments pour arrêter une hémorragie.

Bien des autochtones refusent d’aller à l’hôpital de peur d’y être mal reçues, notamment à cause de la barrière de la langue. Seulement une fraction de la population parle l’espagnol. Ainsi, à San Marcos, on parle le cachiquel, un des trois dialectes de la région. Cindy Waterman a donc organisé, en collaboration avec l’hôpital de Sololá, un programme employant 38 sages-femmes autochtones qui accueillent leurs semblables arrivant à l’urgence pour accoucher. Le programme fonctionne assez bien, mais la discrimination persiste. Des infirmières qui parlent pourtant la langue de leur patiente font mine de ne pas la comprendre pour paraître d’un niveau socio- économique plus élevé, constate Cindy.

Craignant d’être traitées avec mépris par les médecins et les infirmières, mais aussi de renier leur culture, les autochtones préfèrent encore recourir aux sages-femmes, affirme Lucia Juarez, 32 ans. Elle-même exerce ce métier à San Pedro La Laguna, où l’on parle le tzutuhil. « Certaines coutumes mayas s’accommodent mal des usages de la médecine moderne », explique-t-elle. La pudeur des femmes les fait hésiter à se déshabiller devant un homme médecin. Le toucher interne, pratiqué lors d’examens gynécologiques, est complètement absent de la tradition.

De plus, une naissance ou une mort survenues à l’hôpital ne seront pas entourées des rites mayas. Le placenta, par exemple, a une signification particulière dans leur culture. Il arrive que la sage-femme le mette en terre après la naissance pour que l’enfant qui en est né devienne agriculteur. Parfois elle le jette dans le lac pour qu’il devienne pêcheur. D’autres se contentent de brûler le placenta immédiatement après la naissance, raconte Lucia.

Comme Dominga, elle connaît les herbes servant à concocter des tisanes pour ses patientes, tel le pericon, sorte d’estragon pour préparer la mère à l’accouchement, ou la camomille (manzanilla), pour adoucir les premières contractions et favoriser un accouchement plus détendu. Elle pratique aussi le sobada, massage destiné aux femmes enceintes, et elle accompagne ses patientes dans le temascal, sauna typiquement maya.

Toutefois, Lucia n’a appris que récemment, au cours d’une formation offerte par le centre de santé local, qu’il faut porter des gants et stériliser les ciseaux lorsqu’on pratique un accouchement. Encore faut-il pouvoir appliquer ses connaissances. « Souvent, nous n’avons pas l’argent pour acheter des gants », soupire-t-elle.

Autre constat : les femmes souffrent d’une forme de désolidarisation, et les connaissances se transmettent mal. Cindy Waterman y voit une conséquence de la guerre civile qui a déchiré le pays pendant 30 ans. « Il subsiste un climat de méfiance », constate-t-elle. Dans les villages où l’on soupçonnait des foyers de résistance autochtone, le gouvernement et ses alliés visaient souvent les personnes d’influence, dont les chamans ou les sages-femmes. Parfois dénoncées par les membres de leur propre communauté, les plus expérimentées sont demeurées craintives et hésitent à partager leur savoir avec leurs cadettes. Il arrive aussi qu’elles espèrent garder pour elles les quelques quetzals qu’elles gagnent… quand les clientes ont les moyens de payer. Résultat : dans la région de Sololá, 80 % des accouchements se font par des sages-femmes sans formation.

Les accords de paix signés en après la guerre civile ont pourtant entraîné leur cortège de mesures pour améliorer la condition des autochtones. Depuis quelques années, des programmes de formation ont été instaurés pour les sages-femmes. Cependant, ils sont mal adaptés aux autochtones, qui intègrent difficilement l’enseignement théorique, préférant de loin la formation in situ, donnée au cours d’un accouchement. « Les sages-femmes n’ont pas le bagage intellectuel nécessaire pour comprendre ce qu’est la pression artérielle, par exemple », dit Daniela Abadi. Ces cours ne tiennent pas compte, non plus, de leur expérience sur le terrain. Les résultats sur la mortalité périnatale s’avèrent donc nuls pour l’instant.

« Ce n’est pas pour rien que j’ai décidé d’offrir une formation sur place, pendant l’accouchement. C’est la méthode qui donne le plus de résultats, pour le moment », affirme Cindy Waterman, qui ne baisse pas les bras devant l’ampleur de la tâche. Les autochtones comme Dominga et Lucia ne demandent qu’à combiner leurs savoirs ancestraux avec les connaissances d’aujourd’hui. Suffit de leur en donner les moyens.

Le Guatemala en chiffres

  • En , 40 % de la population autochtone vivait dans une pauvreté extrême, alors que 80 % de l’ensemble de la population était tout simplement « pauvre ».
  • 23,3 % des hommes et 38 % des femmes sont analphabètes. Ces taux sont nettement plus élevés chez les autochtones. Selon les données de l’organisme non gouvernemental Intervida France, le taux d’analphabétisme chez les femmes indigènes du Guatemala s’élèverait à 72 %, et serait le double de celui des hommes. Dans le très indigène district de Sololá, le taux d’analphabétisme moyen serait de 80 %.
  • En , la moyenne d’années de scolarité de la population de 15 ans et plus était de 6,9 années pour les hommes et de 6,4 années pour les femmes.
  • L’espérance de vie est de 64 ans, selon les données fournies par L’état du monde. L’organisme Projet-Accompagnement Québec-Guatemala estime quant à lui que l’espérance de vie au Guatemala est de 59 ans dans les villes et de 41 ans dans les campagnes, où vivent majoritairement les autochtones.
  • Le salaire moyen est de 1 000 à 1 500 quetzals par mois, soit 166 à 200 $CA
  • En , 2 600 plaintes de violence conjugale ont été déposées à travers le pays. Très peu de viols mènent à des poursuites judiciaires. Le violeur peut être disculpé si la victime a plus de 12 ans et qu’elle accepte de l’épouser. Le gouvernement doit cependant approuver le mariage si la victime est âgée de moins de 18 ans.
  • Les femmes occupent 9 % des sièges au Parlement.
Sources : Conseil économique et social de la Commission des droits de l’homme, L’état du monde , Agence canadienne de développement international, Médecins sans frontières.

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