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Photographie de la crise d'Homolka

La violence des femmes est un sujet en or pour les médias. Surtout lorsque cette violence est spectaculaire. À preuve, l’hystérie survenue l’été dernier lors de la libération de Karla Homolka, emprisonnée depuis pour son rôle dans les meurtres de deux adolescentes.

« Une femme violente, c’est tellement inusité que ça devient un événement, analyse Mario Cardinal, journaliste et ancien ombudsman de Radio-Canada, auteur du livre Il ne faut pas toujours croire les journalistes (Bayard Canada, ). Le cas Homolka était un gigantesque fait divers qui permettait tous les sensationnalismes possibles. La population est friande de ces histoires sordides… »

Le , Karla Homolka a dû se tapir au fond d’un véhicule pour quitter le pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines, assailli par les journalistes. Les médias l’ont prise en chasse, cherchant à découvrir son lieu de résidence à Montréal. Ils l’ont trouvée quelques semaines plus tard : son employeur l’avait dénoncée. « Quand elle est sortie de prison, on a lâché les chiens, s’indigne Mario Cardinal. Cette femme avait purgé sa peine, mais les gens ont présumé qu’elle allait récidiver. Il y a eu un procès d’intention. »

« Était-ce informer la population que de la montrer avec un chien dans un endroit public ? De montrer le CLSC où elle recevait des services ? En stigmatisant Karla Homolka, les médias ont handicapé sa réinsertion sociale », proteste Ruth Gagnon, directrice de la Société Elizabeth Fry, un organisme voué aux détenues, dont Homolka.

Au plus fort de la tempête médiatique, Ruth Gagnon s’est retrouvée sur la ligne de feu. Invitée à plusieurs reprises à l’émission Le Point, à Radio-Canada, elle a refusé de s’y présenter. « Si l’objectif avait été d’amener la société à se poser des questions sur les services offerts aux femmes violentes, sur notre responsabilité collective à leur égard, j’y serais allée. Mais le contenu ne permettait pas d’expliquer les choses, juste d’alimenter le voyeurisme. Interpréter le sourire de Karla, ce n’est pas de l’information ! »

L’aversion de la population à l’égard d’Homolka était si forte que la Société Elizabeth Fry a dû adapter son discours. « Si je parlais de sa victimisation, je suscitais une réaction contraire. Les gens voulaient juste entendre parler de la protection du public. On a donc dit : “Pour que la société soit en sécurité, il faut permettre à des organismes comme le nôtre d’aider à la réinsertion de Karla Homolka” », explique Ruth Gagnon.

Pour Sylvie Frigon, criminologue à l’Université d’Ottawa, auteure du livre L’homicide conjugal au féminin (Éditions du remue-ménage, ), Karla Homolka est devenue l’image même du diable. « Elle cristallise les peurs créées par le cinéma hollywoodien à la Fatal Attraction [Liaison fatale, , avec Glenn Close], un genre fort exploité mettant en scène des femmes sexy ultra-violentes, des super bitch killer beauties. » Porter un jugement professionnel nuancé sur l’affaire s’est avéré difficile. « Mes amis me disaient : “Voyons, tu ne vas pas protéger cette femme ?” Prendre position pour elle, c’était risquer ma crédibilité. »

Jennifer Kilty, étudiante à l’Université d’Ottawa, a consacré à Homolka sa thèse de maîtrise en criminologie. Elle considère que la célèbre criminelle était autant en danger que dangereuse. « Karla Homolka a vécu avec un sadique pendant six ans. Elle a subi de la violence physique et psychologique. Elle n’est pas uniquement victime ou uniquement monstre, mais les gens n’arrivent pas à voir au-delà de ses gestes. » Des citoyens ont même fait circuler une pétition pour exiger qu’elle ne s’installe pas dans leur quartier.

Plusieurs observateurs estiment que Karla Homolka a été injustement traitée. « Pourquoi s’acharne-t-on sur elle alors qu’on ne le fait pas sur des hommes qui ont commis des crimes crapuleux ? On lui a même refusé la libération conditionnelle, qui est le cheminement usuel des détenus », remarque Nathalie Duhamel, qui était directrice de la Société Elizabeth Fry au moment où l’ex-prisonnière a été transférée de la prison de Kingston, en Ontario, à celle de Joliette, au Québec, en .

« La violence commise par les femmes étant plus rare, elle est entourée de préjugés et de fascination, reconnaît Sylvie Frigon, de l’Université d’Ottawa. Les femmes qui y recourent sont dissonantes. » Dans sa présentation (Les femmes auteures de violence : au-delà des tabous) faite au 4e Congrès international des recherches féministes dans la francophonie plurielle, tenu en à l’Université d’Ottawa, la criminologue démontre qu’il existe des biais importants dans les perceptions de la violence des femmes. « Le moindre écart par rapport à l’image qu’on se fait d’une femme entraîne aussitôt une condamnation irréfutable de l’opinion publique, une intolérance que ne vivent pas les hommes. La réinsertion de Mme Homolka en est un exemple. »

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