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Photographie de China Keitetsi

À 9 ans, elle tenait une kalachnikov dans ses mains. À 15 ans, elle accouchait de l’enfant d’un officier. L’histoire de China Keitetsi, c’est celle de milliers de filles soldats dans le monde.

À l’âge où la plupart des enfants apprennent à lire et à compter, China Keitetsi se familiarisait avec le maniement de la kalachnikov. Recrutée de force à l’âge de 9 ans, alors qu’elle fuyait la maison pour échapper aux coups d’un père brutal, la jeune fille a servi pendant 11 ans dans l’armée de résistance de l’Ouganda qui, après la prise du pouvoir par Yoweri Museveni, en , est devenue l’armée gouvernementale ougandaise. Fait peu connu : les filles représentent jusqu’à 40 % des 300 000 enfants soldats dans le monde, selon Amnistie internationale. Pour ces enfants enlevés dans la rue, orphelins ou fugueurs, l’armée devient, paradoxalement, une sorte de famille. « On est prêt à faire n’importe quoi pour attirer l’attention du sergent, y compris tuer des gens ou trahir ses camarades », explique China de sa voix douce. Les filles sont constamment sommées de faire leurs preuves, sous peine d’être traitées de « copines » de l’ennemi. « J’ai fait des choses terribles pour prouver aux garçons de quoi j’étais capable. »

Les filles constituent d’excellentes recrues, note Ariane Brunet, coordonnatrice du programme sur les droits des femmes à Droits et Démocratie, organisme basé à Ottawa. « Comme les garçons, elles tuent et elles volent, mais elles font aussi d’excellentes espionnes, elles cuisinent, elles sont domestiques et, en prime, elles servent d’esclaves sexuelles ! »

Aujourd’hui âgée de 30 ans, China décrit la peur des jeunes soldates qui, le fusil sur l’épaule, anticipent toute la journée le moment où elles devront rejoindre l’officier qui abusera d’elles. « Quand tu es agressée sexuellement, tu te sépares de ton corps et ça laisse une marque indélébile », dit-elle.

« Oui, monsieur »

À 15 ans, China a accouché d’un garçon qu’elle a rapidement dû confier à sa sœur. L’armée ne s’embarrasse pas de poupons. « J’ai vu des filles dont le lait suintait à travers leur uniforme parce qu’on ne leur permettait pas de nourrir leur bébé », se souvient-elle avec émotion. Les hommes ne reconnaissaient jamais leurs enfants. « Quand tu annonces à un officier que tu es enceinte de lui, il te répond : “Comment peux-tu dire que tu portes mon enfant alors que tu couches avec tout le monde ?” Mais quand un commandant te dit : “Ce soir, viens me rejoindre dans ma maison”, tu réponds : “Oui, monsieur”, explique-t-elle en mimant le salut militaire. Tu n’as pas le choix. »

Enceinte à nouveau, China décide de fuir l’armée et son pays. Elle doit laisser son fils derrière elle. Brisée de douleur, elle part, terrorisée à l’idée qu’on la retrouve : les déserteurs capturés sont accrochés à un arbre et fusillés devant les troupes, forcées d’assister au spectacle. China a pu se sauver grâce à des amis civils qui lui ont fourni de faux papiers. Elle a pris la fuite en autobus, à travers le Kenya, la Tanzanie, la Zambie et le Zimbabwe, jusqu’en Afrique du Sud.

Dix ans plus tard, la jeune Ougandaise panse ses plaies au Danemark, où on l’a recueillie, il y a trois ans, grâce à l’intervention du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Des psychologues, des travailleurs sociaux ont été affectés pour l’aider. « Au Danemark, j’ai appris à pleurer, car je ne savais pas. Dans l’armée, on se fait traiter de lâche si on pleure. »

En , son fils est venu la rejoindre et elle espère retrouver bientôt la fille qu’elle a mise au monde pendant son périple jusqu’en Afrique du Sud. Cependant, jouer son rôle de mère est difficile quand on n’a pas eu de modèle pour apprendre à aimer et que la seule famille qu’on a jamais eue, l’armée, nous a volé notre enfance. Jour après jour, China tente de recoller les morceaux. « L’année dernière, je me suis fait percer les oreilles, dit-elle avec un sourire qui illumine son visage, montrant les boules dorées à ses oreilles. Je commence à devenir une femme. C’est ce que je souhaite à tous les enfants soldats, de se retrouver eux-mêmes. »

« Filles soldats, filles soldées »

China Keitetsi, qui a raconté sa vie dans un livre intitulé La petite fille à la Kalachnikov (Éditions Complexe, ), était de passage à Montréal en , dans le cadre de la campagne d’Amnistie internationale « Filles soldats, filles soldées ». À coups de slogans provocateurs tels que « Fais un homme de toi, ma jolie » ou « T’es une vraie bombe, petite », l’opération vise particulièrement à faire connaître le sort des jeunes filles, qui sont les grandes oubliées des programmes de démobilisation.

« La plupart des programmes de réinsertion financés par les organismes internationaux sont conçus en fonction des garçons et la majorité des centres n’accueillent que ceux-ci », indique Ariane Brunet. Quant aux filles, on continue à faire comme si elles n’existaient pas. On s’attend à ce qu’elles retournent dans leur village et qu’elles se marient. C’est loin d’être aussi simple. Souvent mères célibataires, les ex-soldates ont de grandes difficultés à faire accepter leur passé d’anciennes combattantes.

Pour les personnes comme China — qui organisait des convois à la fin de sa carrière militaire —, il est difficile de se réconcilier avec le sort habituellement réservé aux femmes dans leur société. « Dans l’armée, elles ont eu des responsabilités à exercer, l’occasion de manipuler des instruments, de lire des cartes, de développer des compétences », dit Ariane Brunet. Sans une formation adaptée aux aptitudes qu’elles ont développées, elles préfèrent parfois garder les armes.

L’action d’Amnistie internationale, menée en collaboration avec l’organisme Droits et Démocratie, vise justement à mobiliser les jeunes des écoles secondaires, des cégeps et des universités pour dénoncer la situation des enfants soldats en général, et venir en aide aux ex-filles soldats. Pendant la campagne, qui cible particulièrement la République démocratique du Congo, les jeunes seront invités à écrire au président Joseph Kabila pour l’encourager à respecter ses engagements internationaux et à procéder à la démobilisation des enfants soldats. Des messages de soutien seront aussi envoyés à des jeunes filles d’un centre de réinsertion de Bukavu, dans l’est du pays.

Cette cause est devenue la raison de vivre de China Keitetsi. Porte-parole internationale des enfants soldats, elle a témoigné de leur sort dans de nombreux médias à travers le monde. Comme elle l’a fait lors de son passage à Montréal, elle se rend régulièrement dans des écoles pour sensibiliser les jeunes au sort de ceux qui n’ont pas la chance de vivre leur jeunesse.

« On dit parfois que les enfants soldats sont des monstres et qu’il n’y a plus rien à faire pour eux, mais c’est faux, dit China. On peut les sauver. Et je repartirai avec le sourire si je pense qu’en venant à Montréal, j’ai contribué à en sauver au moins un. »

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