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Rap liberté

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Journaliste à la radio de Radio-Canada, correspondante pour le quotidien Ouest-France et collabore aussi avec L’actualité et Radio France Internationale. Détentrice d’une maîtrise en journalisme international à l’Université Laval, elle s’est spécialisée sur le continent africain en habitant le Sénégal pendant plus de sept ans. Elle a depuis posé ses bagages au Canada où elle continue de suivre la diaspora et de manière générale, la vie qui fourmille.

Sénégalaises, rappeuses et féministes : les filles du trio ALIF lancent un troisième album. Ça va « groover » à Dakar !

Ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre ? Ce n’est décidément pas le credo du groupe de rap ALIF. À Dakar, capitale du Sénégal et du hip-hop africain, ce trio détonne. Car il a la singulière particularité d’être composé de femmes qui s’affirment dans un monde d’hommes. Ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle « Attaque Libératoire de l’Infanterie Féministe » !

Myriam, Oumy et Mamy n’hésitent pas à briser les tabous. Sur des mélodies accrocheuses et des rythmes sophistiqués, elles chantent haut et fort les droits des femmes. Quand il faut dénoncer la violence, la main s’accroche au micro et le ton monte. Un vrai rap engagé ! « ALIF, c’est une armée qui est là pour défendre la femme, car ici, culturellement, elle reste derrière », explique Myriam, 26 ans, très in avec son piercing sous la lèvre, ses jeans moulants et son t-shirt à paillettes.

Sur leurs albums Viktim () et Dakamerap (), ces Sénégalaises décrivent les manifestations de sexisme dont elles sont témoins. Excision, mariage forcé, violence conjugale, harcèlement sexuel… Pour passer leurs messages, ces artistes chantent en français et en anglais, mais aussi en wolof, la langue locale.

Un exemple ? Dans « Aïssata », elles racontent l’histoire d’une fille violée par son père, qui accouche d’un bébé qu’elle abandonne chez les religieuses avant de se donner la mort. « Je suis ta mère et je suis ta sœur aussi », dit Aïssata à son enfant, en lui expliquant qu’il est la meilleure chose qui lui soit arrivée, mais que sa présence lui rappelle aussi une violence intolérable. « Cette chanson est inspirée d’une histoire vraie que m’a racontée ma mère », poursuit Myriam.

Évidemment, ça choque. « Dans le milieu musical, les hommes ont juste soutenu notre talent, pas notre cause. Certains se moquent de nous. » Des spectateurs ont aussi montré leur désapprobation de manière plus ou moins cavalière lors d’émissions de radio. Mais il en faudrait plus pour décourager ALIF, qui rappe pour l’émancipation des femmes depuis . Le groupe, qui avait perdu une chanteuse, vient juste de recruter Mamy, la jeune de 21 ans aux yeux pétillants.

Les trois copines tentent cependant d’allier le combat des femmes au respect de la religion. Car Myriam, Oumy et Mamy sont aussi des musulmanes très attachées à leur culture. « Pour moi, il y a une limite au féminisme, lance Myriam. Par exemple, je vis toujours chez mes parents et je le ferai jusqu’à mon mariage. C’est culturel ! »

Dans leurs chansons, elles ne condamnent pas la polygamie. Elles conseillent plutôt aux hommes de faire attention à leurs femmes, par exemple en offrant une maison à chacune pour éviter les rivalités.

Pour l’instant, pas de mariage en vue pour Myriam qui, dans un éclat de rire, se demande si elle ne fait pas peur aux hommes… La leader du groupe, qui détient une maîtrise en sciences économiques, a découvert le féminisme au lycée, mais son combat remonte à l’enfance. Un jour, sa grand-mère, de l’ethnie peule, l’a fait exciser. « Il faut le vivre pour savoir ce que ça représente », dit-elle. La pratique, interdite au Sénégal depuis , perdure dans certains milieux.

Quant à Oumy, 32 ans, elle est fière d’annoncer qu’elle est maman et que son mari la soutient dans sa carrière artistique. Pour le prochain album, elle a d’ailleurs composé une mélodie intitulée « Sama dom » (« Mon enfant » en wolof).

Comme une majorité de rappeurs au Sénégal, les artistes d’ALIF ne vivent pas de leurs chansons. Leurs concerts se font plus souvent à l’étranger qu’à la maison, là où pourtant elles aimeraient se faire entendre. Raison de plus pour lancer un nouveau disque en  ! « Avec la piraterie qui sévit, on ne sort pas cet album pour gagner de l’argent, soupire Myriam. On le sort pour dire qu’on est encore là. »

Pour l’instant, leur lutte pour améliorer la condition féminine se traduit seulement en mots. Mais ALIF travaille à la création d’un festival pour le , Journée internationale des femmes. Les recettes serviraient à construire une maison pour leurs consœurs victimes de violence, où celles-ci recevraient les services d’avocats et de psychologues.

« Une fois, raconte Myriam, une femme âgée m’a offert un tissu. C’était pour me remercier, car grâce à ALIF, son mari la comprenait mieux; il lui avait donné la permission de travailler même si elle était mariée. J’étais surprise car ici, les fans ne donnent rien. C’est plutôt eux qui viennent chercher un cadeau ! »

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