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Fini, les revues pour adolescentes axées sur la beauté et la séduction ! Les filles du Collège Mont Notre-Dame de Sherbrooke n’en veulent plus dans leur bibliothèque.

Ne cherchez pas un exemplaire du Filles Clin d’œil (autrefois Filles d’aujourd’hui) ou de Verve Girl dans la bibliothèque du Collège Mont Notre-Dame de Sherbrooke. Depuis le 8 mars dernier, ces magazines ont été retirés des rayons. Et ce n’est pas la direction de cette école privée pour filles qui a attrapé des boutons devant leur contenu osé. Ce sont les élèves qui ont dit non à la publicité sexiste, à l’hypersexualisation et à l’empire du look. Lors d’un sondage mené dans le cours d’éthique et culture, elles se sont prononcées à une majorité écrasante de 90 % pour le retrait de ces revues.

Les mannequins de 14 ans qui prennent des poses érotiques, le corps nu de la femme pour vendre tout et rien, voilà ce qui les dérange. « C’est Daniel qui nous a fait prendre conscience de l’image de la femme qui était projetée dans les médias », dit Jessica Guimond-Villeneuve, une élève de 5e secondaire qui a suivi les cours de Daniel Coulombe, le prof d’éthique et culture religieuse à l’origine du sondage.

« Pourquoi a-t-on besoin de montrer une fille toute nue à côté de son pot de crème pour nous convaincre qu’elle a la peau douce ? demande Catherine Fredette, récemment diplômée. On présente carrément la femme comme un produit. Ce n’est plus une personne, mais un objet sexualisé à consommer. »

Les filles rejettent l’hypersexualité qui règne dans la mode, la pub et les vidéoclips. Elles s’opposent aussi à la dictature du corps parfait. « Le modèle de beauté présenté dans les revues est inaccessible, remarque Catherine. Les compagnies font de l’argent avec ça : les lectrices se sentent obligées d’acheter de nouveaux produits pour atteindre un idéal de beauté auquel elles ne parviendront jamais ! »

Les élèves de Mont Notre-Dame ont bien compris les règles de marketing. « C’est un peu la publicité qui dicte le contenu, continue l’intarissable Catherine. Si les annonceurs ont des produits de beauté à vendre, le magazine ne va certainement pas publier des articles qui disent que nous sommes aussi belles sans maquillage ! »

Catherine a monté une revue de A à Z « afin de montrer qu’on peut s’intéresser à autre chose qu’à des potins, à la mode et au maquillage ». Elle y parlait entre autres des dangers des régimes et d’une boutique de sa région qui offre des vêtements équitables permettant de créer un style à soi. Avec d’autres, elle a aussi fait circuler parmi les élèves une pétition dénonçant la publicité sexiste qui sera déposée à l’Assemblée nationale cet automne. Cette pétition de 600 noms, dont une copie a été envoyée aux éditeurs de magazines féminins pour ados, s’inscrit dans le cadre de la campagne de La Meute-MédiAction, un groupe féministe qui mène la même bataille en France et ailleurs en Europe.

Les élèves de Mont Notre-Dame veulent également sensibiliser les filles des autres écoles du Québec à leur cause. « On espère aussi embarquer les garçons, précise Charlotte Comtois, une élève de 3e secondaire. Notre but, c’est le retrait de ces magazines-là de toutes les bibliothèques scolaires. » Certains titres comme Cool ou Adorable n’ont pas été touchés du simple fait qu’ils ne figuraient pas au catalogue de l’école, précise Daniel Coulombe.

Charlotte déplore le manque de contenu instructif dans ces revues. Ce que les filles de son âge aiment là-dedans ? Surtout les histoires sur les vedettes, mais aussi les conseils de beauté et ceux sur l’art de séduire : « Du genre que si tu mets telle touche de maquillage, ça va plaire aux garçons », explique-t-elle.

Catherine dénonce cette obsession de la séduction et surtout le modèle de relations amoureuses proposé. « Une fille qui lit qu’elle n’est pas une bonne amante si elle ne fait pas une pipe à son chum, c’est sûr que ça va l’influencer. » Selon l’étudiante, même les filles qui dénoncent ces magazines tombent dans le piège. Dans un sondage, elle a demandé à ses camarades si elles préféreraient être une fille légèrement enrobée ou un mannequin de Versace atteint d’anorexie. « Chez les plus jeunes, la majorité trouvaient ça grave, l’anorexie, et choisissaient d’être légèrement enrobées, dit-elle. Du côté des plus vieilles, ça ne les dérangeait pas d’être anorexiques pour être belles… »

Lectures de gars

Dans les revues qui s’adressent aux garçons, on ne trouve pas de conseils sur la hauteur à laquelle se porte la taille du pantalon, ni d’articles pour apprendre quoi dire lors de la première sortie avec une fille. Les magazines que les adolescents achètent parlent surtout de sport, comme Hockey, et de plein air, comme Chasse et pêche. Très populaires aussi : les revues humoristiques, comme Safarir, qui plaisent aussi aux filles.

Caroline et les magazines

En 2002, Caroline Caron, une ex-prof du secondaire, a scruté le contenu des revues Cool, Adorable et Filles d’aujourd’hui. Sa recherche, menée à l’Université Laval dans le cadre de ses études de maîtrise, montre que les magazines pour adolescentes renvoient toujours la même image stéréotypée : celle d’une fille blanche, mince, obsédée par le magasinage et les garçons.

« Si les femmes ont atteint l’égalité, pourquoi est-ce qu’on continue à dire aux filles que ce qui est le plus important, c’est d’avoir une belle apparence et de se trouver un chum ? » demande la chercheuse. Selon son enquête, près des deux tiers des articles des magazines pour adolescentes portent sur le look, les garçons et les relations hommes-femmes.

Aujourd’hui étudiante au doctorat à l’Université Concordia, Caroline a entrepris un nouveau projet de recherche. Elle veut comprendre pourquoi certaines filles développent ou non une attitude critique par rapport à l’hypersexualisation véhiculée dans les médias, les films et les vidéoclips.

« On ne peut pas présumer que les jeunes reçoivent tout cela passivement et qu’elles sont complètement manipulées », dit-elle. Ce qui la frappe, c’est la diversité des points de vue recueillis jusqu’à maintenant. « Il y a des filles qui lisent beaucoup de magazines et qui se disent très influencées par ce qu’elles y trouvent, alors que d’autres affirment que ça ne les intéresse pas du tout. »

Caroline Caron se réjouit de l’initiative des élèves du Collège Mont Notre-Dame. « Quand on voit ça, on se dit que ceux qui prétendent que le féminisme est mort se trompent complètement. Plusieurs ados s’impliquent pour changer le monde, et ça peut contaminer d’autres jeunes. »

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